Miracle en Birmanie  : Le retour de la tortue au sourire permanent

Près de 27% des espèces animales recensées sont aujourd’hui menacées d’extinction.

Parmi elles, les 360 espèces de tortues sont parmi les plus touchées.

On estime en effet que plus de 51% d’entre elles sont appelées à disparaître.

Et parmi ces tortues, on pensait l’espèce de la tortue à toit birmane complètement éteinte. Grâce à l’intervention de villageois birmans et d’un chercheur autrichien, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Tortue à toit birmane Batagur trivittata © Myo Min Win/WCS Myanmar Tortue à toit birmane Batagur trivittata © Myo Min Win/WCS Myanmar

La tortue à toit, Batagur Trivittata, a cette particularité, outre ses yeux d’insectes, de sembler arborer un sourire permanent. 

Ce n’est pas facile d’être une tortue au XXIe siècle

La perte d’habitat, le commerce illégal d’animaux de compagnie et leur consommation pour la nourriture et la médecine traditionnelle constituent les quatre grandes menaces qui pèsent sur les tortues.

L’exemple le plus édifiant est celui du Rafetus swinhoei, la tortue à carapace molle du Yangzi Jiang, le plus grand fleuve chinois. Il n’en reste aujourd’hui que trois : une en Chine et deux au Viet-Nam.

La situation de la Cuora trifasciata, une autre tortue chinoise, n’est guère plus enviable. Cette tortue dite pièce d'or est très appréciée dans le commerce illégal d'animaux de compagnie. Elle l'est encore plus pour son utilisation en médecine traditionnelle chinoise puisqu'un seul spécimen peut rapporter 25 000 $ ou plus sur le marché noir. Broyées dans une gelée médicinale appelée gui-ling gao (龟苓膏), elles étaient autrefois supposées guérir la variole; aujourd’hui cette gelée est censée  avoir des propriétés bénéfiques pour la peau, la circulation sanguine, la croissance musculaire et même restaurer des reins défectueux. 

A Madagascar, la tortue à soc (Astrochelys yniphora) pourrait disparaître totalement cette année.

Enfin, en Afrique subsaharienne, la grande tortue Cyclanorbis elegans n’a pas été vue dans son élément naturel depuis 25 ans. Et le dernier spécimen captif est décédé en 2009.

La bonne nouvelle est donc venue de Birmanie.

chindwin
Les tortues à toit birmane (Batagur trivittata) se prélassaient autrefois par centaines à l’embouchure du fleuve Irrawaddy au sud de Yangon, l’ancienne capitale et plus grande ville du Myanmar. 

Les femelles - qui deviennent beaucoup plus grandes que les mâles - peuvent dépasser la taille d'un volant de voiture. Les mâles voient leur couleur changer durant la saison de reproduction : Leurs têtes généralement vertes prennent une couleur jaune claire avec des marques noires.

Au milieu du XXe siècle, la pêche intensive a tué de nombreuses tortues adultes; et la surexploitation des œufs empêchait la population de se reconstituer.

Pendant des décennies, le pays était fermé aux étrangers. Les scientifiques occidentaux n'avaient  alors aucune idée de la situation de l’espèce. A partir des années 90, suite à l’ouverture progressive du pays, les chercheurs n'ont trouvé aucune trace de la tortue à toit birmane. Beaucoup l'ont présumé éteinte.

En 2001, cependant, un villageois birman a remis une carapace d'une tortue à toit birmane à Steven Platt, un herpétologue américain dont la femme birmane est également herpétologue. 

L’herpétologie est une branche de la science naturelle qui traite des amphibiens et des reptiles. Les tortues (chéloniens) sont une classification des reptiles.

La mauvaise nouvelle était que la tortue avait récemment été mangée. La bonne nouvelle était que l’espèce n’était donc pas éteinte.

À peu près à la même époque, un spécimen vivant fut aperçu sur un marché de Hong Kong. Il est aujourd’hui entre les mains d’un collectionneur américain, qui l'a toujours en sa possession.

Encouragé par ces développements, Gerald Kuchling, un biologiste autrichien, spécialiste des tortues et professeur à l'Université d’Australie Occidentale (UWA), a obtenu l'autorisation de lancer une expédition conjointe avec le Département des forêts du Myanmar. 

La mission consistait à explorer le fleuve Chindwin (Chindwin Myit) en amont, là où une expédition américaine dans les années 1930 avait collecté des tortues à toit de Birmanie.

Lorsque la mousson d'été a obligé l’équipe à attendre la fin des pluies à Mandalay, le professeur Kuchling a tué le temps en visitant l'étang aux tortues d'un temple bouddhiste. Regardant l'eau trouble, il vit soudain trois têtes de tortues apparaître. Elles ressemblaient étrangement à des photos de tortues à toit de Birmanie qu'il avait vues dans de vieux catalogues d'histoire naturelle.

Gérald Kuchling revint le jour suivant et attira les trois tortues au bord de l'étang avec un peu d'herbe. Il a pu confirmer qu'il s'agissait bien de l'espèce qui avait disparue depuis longtemps.

Le Professeur Kuchling et ses collègues birmans ont travaillé avec le conseil d'administration du temple pour transférer ces rares reptiles, un mâle et deux femelles tortues, au zoo de Mandalay.

 © Myo Min Win -- WCS Myanmar Program © Myo Min Win -- WCS Myanmar Program

La chance ne faisait que commencer. 

Gérald Kuchling a ensuite trouvé plusieurs autres survivants dans le fleuve Dokhtawady, un affluent de l’Irrawaddy, le principal fleuve de Birmanie; il a organisé leur transfert au zoo de Mandalay.

Lorsque le Professeur Kuchling a finalement pu explorer la région du fleuve Chindwin, les pêcheurs de l'ethnie Shan ont également confirmé qu'une poignée de tortues femelles y nidifiait encore chaque saison sèche.

Le Professeur Kuchling a travaillé avec le Département des forêts et la Wildlife Conservation Society pour mettre en place un programme de conservation de l’espèce.

Ce programme a permis l'embauche chaque année de villageois proches pour clôturer la plage, surveiller les tortues qui nidifient et extraire soigneusement les œufs. 

Environ 1 000 tortues birmanes à toit - certaines issues d'œufs pondus dans la nature et d'autres élevées en captivité - vivent désormais dans trois installations au Myanmar. Cinq femelles sauvages continuent également de retourner sur la plage de Chindwin pour pondre des œufs.

Personne ne sait combien de tortues mâles sauvages restent, mais en 2015, toutes les femelles ont cessé de produire des œufs fertiles, suggérant que tous les mâles restants étaient morts. 

Après que les chercheurs ont libéré 50 tortues de captivité, les cinq reptiles femelles sauvages ont commencé à produire des jeunes viables, dont un qui n'avait jamais pondu d'œufs fertiles auparavant.

Les scientifiques ne comprennent toujours pas entièrement la biologie et l’écologie de la tortue. 

Il y a à peine un mois, le professeur Steven Platt et ses collègues ont publié la première description de bébés tortues à toit de Birmanie. Le manque de connaissances de base rend difficile la détermination des aspects de l'environnement qui doivent être protégés pour permettre à l'espèce de survivre à l'état sauvage.

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