De l'AED à l'éducateur scolaire

Pour beaucoup, la grève du 1er Décembre 2020 était même la première de leur vie! En plus de la fin de la précarité du statut, leur rôle et leurs missions auprès des élèves sont aussi au cœur des revendications.

On ne le répétera jamais assez, même si elle n'a pas suffit, la mobilisation des Assistants d’Éducation le 1er Décembre 2020 a été un moment inédit et historique. Jamais depuis 2003 et l'entrée en vigueur du contrat AED, une grève nationale n'avait à ce point secoué ces services habitués à essuyer les plâtres et à colmater ces brèches dues au manque de moyens dans les collèges et les lycées. Les gentils AED ont dit "Stop!" et se sont ralliés au cri unificateur: "Nous ne sommes plus vos pions!"

Ces "pions" à qui on ne reconnaît quasiment aucune légitimité éducative, et qui s'avèrent bien pratiques quand il s'agit de faire les basses besognes des bahuts. Après tout, malgré un énorme travail quotidien d'accompagnement, de soutien ou encore de médiation, ces éléments ne sont-ils et elles pas temporaires et interchangeables? Ces contrats d'un an renouvelables dans la limite des 6 ans disponibles qui les mettent à la merci de l'arbitraire de certains chefs d'établissement sont des instruments précieux qui tiennent en respect quiconque oserait protester un peu trop fort. Mais tout ça a quand même un peu été mis à mal par la mobilisation de cette année scolaire si particulière.

"On ne peut pas être indispensable et jetable à la fois" 

En finir avec la précarité de contrats qui les maintiennent dans une situation de vulnérabilité a été la revendication majeure de la mobilisation. A travers la voix de la Coordination Nationale des Collectifs d'AED, qui a lancé plusieurs appels à la grève cette année, celles et ceux qui ne veulent plus être traités comme des pions réclament d'être titularisés comme des éducateurs et éducatrices scolaires, sous un statut de fonctionnaire. Cette revendication maximale est loin d'être un caprice. Elle s'appuie sur plusieurs constats, mais surtout sur celui que les différentes grèves ont permis de mettre en évidence: sans les AED, les établissements ne fonctionnent simplement pas. A priori on ne peut pas être indispensable et jetable à la fois. Les AED incarnent cette équation impossible.

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Mais la colère et le mal-être, à l'origine de la mobilisation qui a jailli des Vies Scolaires, ne se résume pas à une simple question de statut. Cette grève a aussi été l'occasion d'interroger collectivement le rôle des AED dans les collèges et les lycées. Le manque de considération réside aussi dans la priorité accordée à la surveillance pure et dure sur toute autre forme d'accompagnement éducatif. Une réalité que la mise en place des protocoles sanitaires a achevé de figer. Ce qui a cruellement modifié le travail auprès des élèves et généré une souffrance au travail loin d'être anodine.

Ni pions, ni surveillants ! 

« Parmi les autres petits noms qu’on nous donne, il n’est pas rare de se voir appelés "les surveillants". Entre ça ou "pions", notre cœur balance. "Surveillant" est un terme qui provient du vocabulaire disciplinaire voire carcéral, qui renvoie à l’époque où les écoles étaient plus proches des casernes que de lieux censés œuvrer à accompagner les jeunes vers leur autonomie. » lit-on dans un texte du groupe de travail sur le métier d'éducateur / éducatrice scolaire, issu de la Coordination Nationale et dont nous reproduisons un extrait ci-dessous:

« Bien que cette dénomination s’inscrive dans cette vieille tradition disciplinaire de l’Éducation Nationale, elle révèle aussi comment l’institution nous perçoit et le rôle auquel elle nous cantonne : « surveiller et punir », pour reprendre le titre d’un ouvrage célèbre.

Aux yeux de la hiérarchie, on ne servirait donc qu’à surveiller les élèves sur des temps précis : récréations, intercours dans les couloirs, permanences, pauses méridiennes et réfectoire. Temps sur lequel notre tâche prioritaire serait de veiller à ce que les jeunes ne contreviennent pas au sacro-saint règlement intérieur, voire pour les plus zélés d’entre nous de traquer les incivilités du quotidien, à mi-chemin entre le maton et le vigile. Nous caricaturons à peine.

[...]

Le poids du manque de considération de l’institution et des chefs d’établissement pensant faire de nous une « police du port du masque », chargée de faire respecter l’application de ces protocoles sanitaires, a été l’étincelle qui a mis le feu à une situation déjà inacceptable: contrats précaires, statut jetable, salaire de misère, bouche-trous quotidiens etc. Nous réduire à la surveillance est une des expressions du mépris institutionnel qui nous vise. Non seulement nous ne sommes pas des pions, mais on apporte aussi beaucoup plus aux gamins que de la simple surveillance. En tous cas, nous sommes aux premières loges pour observer que ce dont ils ont besoin est de bien autre chose que d’être surveillés. »

D'où cette revendication de création d'un corps d'éducateurs et éducatrices scolaires au sein des collèges et des lycées, avec des missions précises et une autonomie éducative reconnue. Parmi les quelques 63 000 AED actuels, l'expertise de l'accompagnement de publics adolescents en milieu scolaire ne fait aucun doute. Mais accéder à cette revendication implique un réel changement de cap de la part d'une institution qui ne reconnaît pas les AED autrement que comme une main d’œuvre surveillante bon marché.

Aujourd'hui, le travail des AED repose sur cette tension - ou cet équilibre si on préfère - entre un accompagnement éducatif central mais non-reconnu et la surveillance des élèves. Une surveillance appliquée à différents "endroits" des établissements (couloirs, salles de permanence, réfectoire, cour) et à différents moments de la journée, en dehors du temps de classe (récréations, pause méridienne). Ces temps de "vie scolaire" assez nombreux, sont finalement assez peu utilisés autrement que comme des temps de surveillance. Symbole d'établissements pensés exclusivement comme des lieux d'instruction, et rarement comme des espaces de vie sociale où les élèves pourraient s'épanouir à travers la mise en place d'un programme d'animation socio-éducative avec les éducateurs et éducatrices scolaires en référents.

Cette reconnaissance de l'apport éducatif essentiel des AED et leur qualification comme des éducateurs et éducatrices scolaires à part entière, sera un des enjeux de la suite d'une mobilisation qui n'a certainement pas rendu son dernier souffle.

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