Etats-Unis : plutôt mon gosse handicapé par Zika que protégé par un OGM

On se souvient – mais qui s’en souvient, en fait ? – de la rumeur qui avait été répandue au début de l’année par la mouvance écolo anti-OGM lors du développement d’une « épidémie » de malformations chez des nouveaux-nés, dits « microcéphales », en Amérique du Sud.

 « Voyons, un problème important de santé publique, qui peut être responsable ?... Qui ? ……Mais qui ?
Je sais ! Je sais !  C’est Monsanto ! C’est Monsanto ! MON-SAN-TO !!!!!!»

 Et donc, alors que la communauté scientifique était en train d’établir la responsabilité du virus Zika, on a vu être relayée jusque dans quelques médias majeurs une rumeur sans fondement qui consistait à rendre responsables…. des pesticides qui auraient été produits par Monsanto :

https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/160216/vive-les-pesticides

 Dans ce cas, le problème du réflexe pavlovien anti Monsanto/ anti OGM/ anti-pesticides, c’est qu’il aggravait la situation sur le plan sanitaire, en rendant responsable du problème… un outil permettant de limiter les dégâts, justement. Voilà encore un exemple où le principe de précaution façon écolo n’est pas juste une gentille lubie excessivement protectrice, mais bien un danger potentiel pour les populations.

Depuis, la responsabilité du virus Zika a été fermement établie, et je ne sais pas si ceux qui ont propagé la rumeur, comme la journaliste de France Culture, se sont excusés pour avoir peut-être contribué à mettre autrui en danger.


On le voit, les pesticides, ça permet de se protéger partiellement de menaces bien naturelles comme des virus véhiculés par des insectes. Mais bon, les pesticides n’ont pas bonne presse ces temps-ci, et il faut sans doute de toutes façons en limiter l’usage et trouver si possible des méthodes de lutte efficaces et moins agressives pour l’environnement.

Et donc, une boîte états-unienne britannique appelée Oxitec a mis au point un truc qui devrait plus plaire aux écolos, vu que ça relève du contrôle biologique des populations-cibles par dissémination d’autres insectes, plutôt que de l’aspersion de produits chimiques. C’est leur truc, ça,  aux écolos, normalement, non ?

Notons au passage que cette technique de lutte a été mise au point rapidement, sans doute parce que  le virus ne menace désormais plus uniquement des zones pauvres de la planète mais aussi le sud-est des Etats-Unis, avec sa Floride au climat quasi tropical très favorable. L’obstacle au progrès qui est typique du fonctionnement du capitalisme -  à savoir l’absence d’investissement suffisants quand il n’y a pas de rendements financiers espérés -  ayant été levé et l’autorisation de la FDA (Food and Drug Administration) ayant été accordée pour amplifier les essais, on va pouvoir s’y mettre, et tout le monde va être content (sauf les moustiques et le virus).

 Hé ben non, même pas !

Voir cet article du site de NPR [la « France Culture »  U.S.] :

http://www.npr.org/sections/health-shots/2016/08/17/490313999/opposition-in-florida-puts-tests-of-genetically-altered-mosquitoes-on-hold?utm_source=facebook.com&utm_medium=social&utm_campaign=npr&utm_term=nprnews&utm_content=20160817


En effet, il y a une résistance de militants en Floride qui veulent empêcher la mise en place de cette nouvelle solution, parce qu’elle implique des modifications génétiques des bestioles qui vont être bien malgré elles les actrices de la lutte biologique. En effet, la technique  apparemment prometteuse d’Oxitec consiste à faire des lâchers de moustiques mâles OGM dotés d’un gène qui va raccourcir leur vie et celle de leur progéniture, réduisant ainsi considérablement les populations du moustique en question, le fameux Aedes aegypti (qui diffuse aussi la dengue à ses heures perdues).

 Voir le descriptif du procédé dans ce papier de Sciences et Avenir en mars dernier (notez que depuis cet article, la FDA a donné plus de feux verts au moustiques OGM et la responsabilité de Zika dans les malformations a été complètement établie) :
http://www.sciencesetavenir.fr/sante/20160314.OBS6336/virus-zika-les-etats-unis-vont-ils-lacher-des-moustiques-ogm.html

Comme avec le cas du Riz Doré, on a donc ici un exemple du fanatisme absolu des militants anti-OGM, qui sont prêts à mettre en danger la santé de populations face à des menaces avérées et bien documentées, et ce au nom de leurs peurs qui ne reposent sur rien, et  surtout de leur opposition principielle aux modifications génétiques. Il y a quand même un changement  dans ce nouveau cas : jusqu’ici on voyait surtout des militants des pays riches s’opposer à des trucs qui pouvaient améliorer la vie dans les pays pauvres,  mais là c’est plus cohérent et plus authentiquement « de gauche », puisqu’ils sont prêts à se mettre eux-mêmes en danger dans les pays riches

Voici par exemple comment NPR dans l’article posté plus haut présente l’opposition d’une habitante de Floride :

« But vocal opponents of the genetically modified mosquitoes in the Keys say Zika is no reason for them to change their minds. Megan Hall, who lives on Sugarloaf Key, worries that it's unproven technology that could have negative unforeseen consequences for people and the environment.

"Personally, I'm not afraid of Zika. I know it's a huge problem in a lot of places, and I don't discount it," she says. "I know it's terrible what's going on in Brazil and all these places — Puerto Rico. But this is not an emergency

[Traduction :
"Mais des opposants actifs aux moustiques OGM dans les Keys [un archipel]  disent que Zika ne leur fera pas changer d'opinion. Megan Hall, qui vit à Sugarloaf Key, s'inquiète du fait qu'une technologie mal connue puisse avoir des conséquences négatives imprévisibles pour les habitants et l'environnement. "Personnellement, je n'ai pas peur de Zika. Je sais que c'est un gros problème à plein d'endroits, et je ne le nie pas", dit-elle. "Je sais que c'est terrible, ce qui se passe au Brésil et dans tous ces endroits - à Porto Rico. Mais ce n'est pas une urgence"]

Donc, Zika ne lui fait pas peur, parce qu’il n’est pas encore arrivé chez elle. Mais par contre, les OGM, ça lui fait très peur, parce que…. parce que…..on ne sait jamais, quoi.

 
Mais attendez…. Refuser de se prémunir à l’avance d’un danger grave qui a déjà fait beaucoup de dégâts, au nom de dangers supposés de la méthode de protection, dangers qui sont  largement inventés pas des militants convaincus  et que rien ne convaincra jamais en sens inverse et surtout pas les études et les expériences scientifiques, .....ça ne vous rappelle rien ?

 Mais si, voyons… les militants anti-vaccination !

Pile poil la même logique délirante et conspirationniste, qui en pratique favorise le développement de maladies que l’on pourrait mieux contrôler.

 Si cela restait encore à démontrer, on le voit clairement avec cet exemple : les militants anti-OGM développent  la même (absence de) logique et les mêmes méthodes que les militants antivaccination. Et ce n’est pas  vraiment surprenant, puisqu’on les retrouve essentiellement (mais pas que)  dans la même mouvance politique alter-décroissante.

 

 D’ailleurs la candidate du Green Party aux élections états-unienne, Jill Stein,  fait actuellement l’objet d’une campagne de dénigrement qui la présente comme une candidate anti-science, sur la base de son opposition supposée à la vaccination.

 Pour les anglophones, c’est expliqué par exemple ici :

http://edition.cnn.com/2016/08/16/politics/jill-stein-vaccine-gmo-science/

J’imagine que ces accusations contre elle ne viennent pas que de la mouvance militante rationaliste états-unienne, mais aussi très certainement de la campagne de Clinton (qui a horreur que tout le monde ne se couche pas comme Sanders et ne se range pas derrière la grande bourgeoise qui incarne les espoirs des « libéraux » face au milliardaire fou d’en face), faut pas se leurrer. N’empêche que, il y a bien un problème entre elle et la science, aussi « docteure » soit-elle par ailleurs. Sur la question de la vaccination, le vrai candidat « anti », il n’y a pas photo, c’est Trump, qui sur ce sujet comme sur tous les autres balance des énormités sans que la question du rapport aux faits et aux réel ne semble beaucoup le troubler,  ni lui ni ses supporters .  Mais, j’ai regardé de plus près, et Jill Stein n’est en fait pas très nette sur la question : si elle proclame vigoureusement son soutien de principe à la vaccination quand elle est critiquée là-dessus, elle sait aussi ménager et même caresser dans le sens du poil la fraction de dingos naturelistes de son électorat – c’est la candidate des Verts, après tout - :  quand elle discute de la question, elle attaque à peu près tout le monde, et notamment les agences d’expertise médicale accusées en bloc d’être corrompues, mais elle ne dit jamais un seul mot de critique contre le mouvement anti-vaccination. Si une partie croissante de la population n’a plus confiance dans les vaccins, c’est selon elle la faute à tout le monde… sauf aux militants anti-vaccination.
Sur les dangers supposés du WI-FI et des OGM, là, par contre, c’est clair : elle dit l’inverse du consensus  scientifique, et c’est elle la candidate anti-science, comme les Républicains le sont souvent à propos du réchauffement climatique ou de la théorie de l’évolution.

Pour en finir avec les nouvelles désagréables venues des Etats-Unis, voici un exemple des méthodes de harcèlement de scientifiques développées par la mouvance anti-OGM, ici contre un brave chercheur manifestement  sympa et de gauche mais coupable d’avoir voulu modifier génétiquement une fraise (le salaud !)

http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/science/201608/16/01-5011205-un-chercheur-en-horticulture-pro-ogm-pris-en-grippe.php

 Et donc, son université a été financée au total à hauteur de 25 000 dollars par Monsanto en vue de  payer ses déplacements pour des conférences (pratique très répandue aux Etats-Unis, où l’on sait que le financement public n’est pas la norme pour plein de choses qui devraient l’être). Il n’a jamais touché un cent de l’industrie pour lui-même,  mais il a été traîné dans la boue  par une campagne de presse relayée en France via  Stéphane Foucart dans Le Monde.

Mais ce que Stéphane Foucart n’a jamais expliqué, c’est que si Kevin Folta voulait s’enrichir personnellement en donnant des conférences à propos des OGM, il a raté son coup et il aurait dû s’y prendre autrement, et plutôt faire comme Vandana Shiva – que Foucart invite à débattre en septembre avec Etienne Klein, bon courage à ce dernier - , qui quant à elle touche plutôt directement 35 000 à  40 000 dollars pour ses causeries aux Etats-Unis. Par conférence !  :
https://blogs.mediapart.fr/yann-kindo/blog/240814/vandana-shiva-demythifiee

 

Allez, pour finir sur une note positive, je recommande cette excellente émission récente sur Al Jazeera English, où l’on voit notamment les recherches de Kevin Folta présentées par Cara Santa Maria, une journaliste scientifique et militante de la gauche rationaliste  aux Etats-Unis, qui  lutte contre les mensonges d’une partie de la « droite » sur le réchauffement climatique ou l’évolution, mais aussi contre ceux d’une partie de la « gauche » à propos des OGM et des vaccins. Il y a aussi dans l’émission, animée par un entomologiste spécialisé dans la vulgarisation, une chouette présentatrice de la BBC qui a eu le courage d’aller dans une manif anti-Monsanto aux Etats-Unis pour discuter du rapport des manifestants à la science et aux scientifiques. L’émission s’appelle « Techknow » et a pour but de présenter des recherches scientifiques au grand public, et ce numéro est intitulé : « Does the anti GMO foods movement go against science ?" . Si vous comprenez l’anglais, ne ratez pas ça :

https://www.youtube.com/watch?v=XPMyWCYhgIA&feature=youtu.be&app=desktop 

 Y.K.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.