La justice française et la science : bienvenue dans la Quatrième Dimension.

Les derniers jours ont été bien lourds en matière de décision de justice ayant trait à des questions d 'ordre scientifique, avec deux verdicts coup sur coup

Les derniers jours ont été bien lourds en matière de décision de justice ayant trait à des questions d 'ordre scientifique, avec deux verdicts coup sur coup qui vous donnent cette impression étrange que le monde autour de vous fonctionne tout à coup d'une manière complètement illogique par rapport à vos propres repères. Vous savez, comme dans ces épisodes de la Quatrième Dimension, où le héros se réveille un matin et par exemple plus personne au boulot ne semble l'avoir jamais connu, et là un narrateur vous explique que c'est parce qu'il vient d'entrer dans la Twilight Zone, c'est pour ça, et ensuite une petite musique étrangeo-inquiétante vient habilement souligner le propos pour achever de nous convaincre que décidément ça ne tourne pas rond.

 

 

La Quatrième Dimension, ça passait en France sur Temps X, une émission de TF1 animée par les frères Bogdanoff à un moment lointain où on pouvait encore les voir en peinture. Bon, moi, à l'époque, dans « science-fiction », c'était à peu près uniquement le côté « fiction » qui me branchait, et les intermèdes pontifiants des jumeaux en combinaison alu années 80 me laissaient je crois assez indifférent, alors qu'on peut supposer qu'ils faisaient déjà dans la métaphysique pompeuse plus que dans la vulgarisation scientifique – je dis ça, j'en sais rien, j'avais à peine 7 ans et plus. Mais, peu importe, l'essentiel c'est que l'on pouvait voir tout un tas de bonnes séries de SF comme la susnommée  Twilight zone , mais aussi Star Trek, Au-delà du réel et surtout l'indispensable Cosmos1999, que j'aimerais bien me retaper un des ces jours entre deux épisodes  de Fargo  ou  Luther , et dont je kiffais grave la guitare électrique du générique :

 

 

J'en profite d'ailleurs pour lancer un appel aux producteurs de série télé : « bon , les gars, c'est quand que vous nous pondez une bonne série de SF qui soit l'équivalent space-op du grandiose Game of thrones ? Parce que Battlestar Galactica, ça démarrait très très fort, avec une esthétique impec, des enjeux dramatiques au poil et des héroïnes craquantes, mais ça a été très vite rendu imbitable par le mysticisme à haute dose qui a pollué le truc et rendu la série juste impossible à suivre. Quel gâchis ! ».

 

Donc, à l'époque, c'était la Quatrième Dimension, Temps X et les Bogdanoff. On ne peut pas tous avoir été bercés dans son enfance par le célèbre Professeur Proton de The Big Bang Theory, c'est ça le désavantage de ne pas être directement  américain.

 

Les Bogdanoff, donc.

ça tombe bien, parce que ceux-ci sont les principaux protagonistes du premier procès que je voudrais évoquer ici. Attention, passez vous dans votre  tête le petit générique étrangeo-inquiétant qui annonce que vous entrez dans la Twilight Zone : les Bodganoff ont gagné le procès en diffamation intenté à Marianne pour avoir osé publier un article qui les présentait comme des imposteurs :

 

http://www.lexpress.fr/actualite/societe/justice/accuses-d-etre-des-imposteurs-scientifiques-les-freres-bogdanoff-retablissent-leur-honneur_1545017.html

 

Etrangement toujours – décidément....-, et si j'ai bien compris la dépêche de l'AFP, les Bogdanoff demandaient des dommages et intérêts parce que comme quoi le fait que leur réputation de grands scientifiques aurait été entâchée serait une cause de l'arrêt de leur émision de télé. Comme si le fait que l'imposture de quelqu'un ait été mise à jour empêcherait le moins du monde ce quelqu'un de continuer à tenir le crachoir dans les médias ! Sans même remonter jusqu'à la longue carrière de PPDA après sa fausse interview de Fidel Castro, on a tous les jours des exemples d'imposteurs qui continuent à parader dans les médias comme s'ils étaient de hautes autorités compétentes. On peut appeler ce phénomène  le « bernadhenrilévisme », si l'on veut

 

Sur le fond des affaires Bogdanoff, je renvoie à ce que publie Sylvestre Huet sur son blog Sciences2, qui démythifie régulièrement les deux jumeaux qui, entre autres, agissent  comme les attachés de presse de Dieu dans le domaine scientifique :

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2012/04/affaire-bogdanov-grosse-col%C3%A8re-des-scientifiques.html

 

Un des aspects de la récurrente affaire Bogdanov, c'est, au-delà du cas de Marianne, la propension des Bogdanoff à essayer d'intimider les scientifiques et notamment les astrophysiciens qui les contredisent et les ridiculisent, et ils le font en utilisant l'arme du procès en justice. Ce qui, comme on le voit dans le papier de Sciences2 ci-dessus, avait conduit en 2012 des scientifiques à publiquement soutenir leur collègue Alain Riazuelo dans un texte justement intitulé : « Liberté, science et justice, des scientifiques revendiquent leur droit au blâme. ».

Ils ont bien raison d'être vigilants, parce qu'il y a d'autres cas dans lesquels un « scientifique controversé «  [on va dire ça comme ça bien que ça ne veuille rien dire,  et faire comme les journalistes qui veulent éviter le procès en diffamation], une personnalité  à la présence médiatique inversement proportionnelle à sa reconnaissance dans les institutions scientifiques, cherche à clouer le bec à ses contradicteurs en recourant à l'arme judiciaire.  Il essaient alors de  déplacer dans le prétoire une controverse d'ordre scientifique, demandant ainsi de fait à la justice de trancher une question de fond qui n'est absolument  pas de son ressort. Je pense ici évidemment au cas de Gilles-Eric Séralini, qui avait poursuivi en justice le président de l'Association Française des Biotechnologies Végétales, sujet dont j'avais parlé dans ce billet à propos d'un procès que je qualifiais d' « inquiétant » :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/201110/seralini-contre-lafbv-un-proces-inquietant

 

Là aussi, Séralini avait gagné son procès, et la petite musique se faisait déjà entendre:

 

Ce qui nous amène logiquement au dernier point que je voulais aborder dans ce billet : le stupéfiant verdict rendu par la cour d'appel de Colmar à propos des vandales qui avaient démoli des pieds de vigne transgéniques mis au point par l'INRA.

Là aussi, sur le fond de l'affaire, je renvoie au blog de Sylvestre Huet, pour avoir les principaux éléments du débat, dans cet article du 19 mai 2014 :

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2014/05/lacquittement-des-faucheurs-dogm-contest%c3%a9.html

 

 

Et là encore, on est vraiment effrayé de voir que la justice s'arroge le droit de statuer sur le fond scientifique de l'affaire, en affirmant que le fauchage était légitime vu que paraît-il  les risques auraient été mal maîtrisés. Et la petite  musique de la Quatrième Dimension devient franchement assourdissante quand on constate dans les attendus que le même tribunal qui balaie d'un revers de la  main les avis de toutes les agences d'expertise compétentes, n'a pas compris les principes de base de l'expérience menée, puisqu'il nous dit au final que

 

"Attendu que les débats n'ont pas démontré qu'il existait, au jour de la commission des faits, une certitude que les organismes génétiquement modifiés implantés sur les porte-greffes de la parcelles en question créait (sic) un danger actuel ou imminent pour l'environnement et pour l'économie des cultures traditionnelles et biologiques"

 

Et attendu que dans l'expérience c'étaient les porte-greffes et non les greffons qui étaient transgéniques, il faut en conclure quoi à propos de ce jugement ?

 

 

Autre parallèle avec les Bogdanoff,  on a là aussi une prise de position publique de scientifiques pour soutenir leurs collègues agressés. Et pour le coup, vraiment agressés, puisqu'on n'est plus là dans la bataille des mots, mais purement et simplement dans la destruction physique d'expériences en cours  empêchant ainsi d'en connaître le résultat. Il faut se réjouir de cette solidarité entre scientifiques, et se réjouir notamment de la présence parmi les signataires d'Alain Fuchs, président du  CNRS. En espérant que cette affaire devrait l'alerter sur le programme de « science citoyenne » mis en place au sein de son organisme sous la direction du militant Vert Marc Lipinski :

http://blogs.mediapart.fr/blog/yann-kindo/120313/la-science-citoyenne-sinvite-au-cnrs

 

Parce que, au final, ce qui permet de commencer à comprendre l'inexplicable et de sortir de la simple stupéfaction face à la décision rendue, c'est de lire cette affaire à la lumière de la popularité de la « science citoyenne », remake contemporain et écolo de la tristement célèbre « science prolétarienne ». C'est ce que fait très bien le biologiste Marcel Kuntz dans ce billet sur son blog :

 

http://www.marcel-kuntz-ogm.fr/article-jugement-colmar-fiasco-sociologie-postmoderne-123662037.html

 

Au début, en abordant ce billet, je me suis dit que, quand même, il exagère, Marcel. Expliquer que le verdict de Colmar est le signe de la faillite – ou plutôt au contraire de la toute-puissance - de la sociologie relativiste postmoderne, c'est quand même bien tiré par les cheveux.

Et, en fait, non, c'est bien ça, le fond de l'affaire. Parce que si des tribunaux se permettent de trancher comme ça sur le fond, c'est bien parce que s'est imposé dans les mœurs cette idée que la science est un discours sur le monde comme un autre, qu'entre la parole d'un expert et celle d'un militant, c'est kiff kiff, et d'ailleurs tiens je vais donner raison au militant contre l'expert, et même du coup  laisser le militant tout péter dans les labos de l'expert.

 

C'est bien cette idée que grâce à des programmes de « science citoyenne » on va redonner confiance aux citoyens dans la science et monter des partenariats fructueux, qui a effectivement fait faillite avec l'affaire de Colmar. Parce que les dits citoyens cooptés (et pas élus, par ailleurs) dans les programmes en question ne sont pas des citoyens lambdas, ce sont citoyens hypermotivés par certaines considérations qui leur sont propres, des militants organisés, des lobbys idéologiques, qui n'en ont rien à foutre de l'avancement de la science, et qui préfèrent voir une expérience être démolie plutôt que d'en connaître le résultat. Parce que là, à Colmar, tout était pourtant a priori réuni pour que ça marche comme dans les rêves les plus fous des tenants de la science citoyenne. On parle quand même d'une expérimentation non seulement menée par un organisme de recherche publique  et pas par le grand méchant Monsanto, mais qui plus est d'une expérimentation dont le protocole avait été en amont cogéré avec les association environnementalistes et en plus contrôlé par les petits commissaires politiques des lobbys verts.

 

Et au final, il se passe quoi ?

Démolition en bande organisée de l'expérimentation, et maintenant relaxe en cour d'appel dans le cadre d'un jugement dont les attendus contiennent une grosse  erreur de fond sur le protocole lui-même.

 

Et l'interface politique des lobbys écolos, elle dit quoi, de tout ça  ? Et bien il suffit de lire le communiqué des Verts pour comprendre que la situation est complètement bloquée et que ce qui se profile c'est « obscurantisme contre science » plutôt qu'un hypothétique partenariat « science/citoyens autoproclamés »

http://eelv.fr/2014/05/20/proces-des-faucheurs-volontaires-contre-linra-une-question-essentielle-de-confiance-dans-la-recherche/

 

La conclusion du communiqué des Verts est aussi limpide qu'incohérente :

«EELV demande a ce que le gouvernement s’engage sur des recherches indépendantes sur les effets des OGM sur l’environnement et la santé. Tant qu’un programme de grande ampleur n’est pas lancé en ce sens, EELV soutiendra les fauchages d’OGM en plein champs… Même lorsqu’ils concernent la recherche. »

Mais c'est quoi des "recherches indépendantes", pour eux, alors ???????? Indépendantes de quoi, de qui ? Qu'est ce qu'il leur faut de plus que la situation de Colmar, avec le service public placé sous le contrôle des lobbys idéologiques privés qui sont ceux de leur camp politique à eux ?

 

Quand une idéologie prétend régenter la science et la détruire si elle ne se place pas complètement sous sa coupe, on est quelque part entre Moyen Age, totalitarismes du XXe siècle et.... science-fiction.

 

Mais, c'est quoi, cette petite musique inquiétante que l'on entend de plus en plus fort?

 

Yann Kindo

 

 

 

 

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