Regard sur le Ragnard

Me voici revenu de 4 jours d’immersion païenne  au Ragnard Rock festival, qui a eu lieu du jeudi 21 au dimanche 24 juillet à Simandre sur Suran. C’est au cœur d’une chouette zone de campagne dans l’Ain, à un endroit qui a l’immense avantage d’être beaucoup plus proche de chez moi que ne l’est Clisson et son Hellfest.

 

img-5437

 

Donc, pour une fois, je vais parler musique sur ce blog orienté « sciences et politique », mais c’est aussi du fait de  la polémique qui a eu lieu notamment à l’initiative de SOS Racisme quant à la présence (réelle et conséquente) de groupes néo-nazis parmi les artistes invités :

http://sos-racisme.org/communique-de-presse/ragnard-rock-festival-sos-racisme-saisit-le-prefet-en-urgence/

 Pour ma part, j’avais acheté mon billet dès leur mise en vente à l’automne dernier, un  de ces fameux 666 premiers pass 3 jours vendus au prix de 66 euros chacun, à une époque où l'on ne connaissait pas la programmation –et  alors que de toutes façons ce registre de métal n’étant pas ma spécialité,  la plupart des groupes ne me disait rien avant d’y aller. Pourtant,  quelques jours avant le début du festival , l'alerte lancée par SOS Racisme m’a fait douter, et ce malgré le peu de confiance que j’ai dans cette association, qui est avant tout une rampe de lancement pour jeunes politiciens du PS, et dont la seule vraie action utile est de faire des testings à  l’entrée des boîtes de nuit pour faire condamner pour discrimination les proprios qui rejettent à l’entrée les jeunes trop basanés à leur goût. Mais malgré ma méfiance pour SOS Racisme, à qui j’ai toujours préféré le MRAP ou RESF, leur communiqué m’avait ébranlé, non pas à cause de leur stupide demande d’interdiction auprès des autorités préfectorales ou de leur argumentation mal agencée, mais à cause de  l’attention que ça m’a  forcé à porter sur certains groupes assez nauséabonds. Et encore, comme ils n’y connaissent rien, ils sont passés à côté de formations pires que celles  qu’ils dénoncent dans leur message à la préfecture, et qui étaient aussi au festival. Pour en finir avec ce communiqué, signalons qu’ils ont mal fait  leurs recherches sur Internet et ont confondu le groupe français Malepeste avec un autre au nom similaire, en insultant donc au passage ce groupe qui n’a rien à voir avec la mouvance facho du black metal, dite NSBM (National Socialist Black Metal).


Bref, je n’étais qu’à moitié rassuré en partant pour le Ragnard, avec la peur de me retrouver dans un rassemblement de nazillons  qui allaient y installer une ambiance pourrie, voire violente, et gâcher la fête qu’est normalement un festival de métal.

C’est pourquoi, maintenant que ça vient de se terminer, je voudrais apporter mon témoignage, que je sais partiel et  partial, mais qui donnera un éclairage sur la manière dont ça s’est passé.  Pour ceux que seul l'aspect politique et la polémique intéressent, je vous donne rendez-vous en fin d’article, en troisième partie, mais vous risquez d'avoir une perception largement biaisée si vous ne lisez pas ce qui précède.

 

Le Ragnard Rock

Par rapport à d’autres festivals de métal, celui-là a la particularité d’être assez homogène en terme d’orientation musicale et esthétique, étant articulé autour de deux pôles a priori très éloignés mais en fait assez complémentaires : le black métal aux guitares ultra saturées et le folk médiéval purement acoustique, avec le côté « pagan » [païen] comme trait d’union. J’explique très vite pour les néophytes : le black métal est un courant musical initialement originaire de Scandinavie et qui se caractérise par quelques archétypes sur le plan musicologique, comme  des plans ultra rapides avec à la batterie un usage abondant de la  double grosse caisse et aux guitares des riffs en trémolos, un chant hurlé de façon criarde plus que gutturale [sinon c’est du « death metal », quand c’est guttural], des atmosphère parfois volontairement dissonantes pour renforcer le côté "malsain » de la chose, et  souvent une quête d’un son brut et crado pour faire «  underground », en réaction aux trucs surproduits et un peu mièvres qui ont été en vogue dans les années 1980. Si un album des anglais de Venom a donné son nom au style, son inspiration vient aussi et peut-être surtout des suédois de Bathory, même si en fait on ne peut considérer ni l’un ni l’autre comme du black metal :

© DaveThrashManiac

On retrouve dans cette vidéo quelques ingrédients qui ont ensuite forgé le style « pagan » : la recherche d’une dimension épique et guerrière dans la musique, la fascination pour la culture viking et le moyen âge notamment pré-chrétien, et, comme tout paganisme qui se respecte, la quête d’un contact direct avec la nature et les esprits supposés y habiter. D’ailleurs, une bonne vanne qui circule raconte qu’un des principaux boulots des garde forestiers en Norvège, c’est d’aller rechercher les groupes de black métal qui se sont paumés dans la forêt en allant essayer de trouver un lieu sympa pour tourner leur nouveau clip. 

 
Par la suite, toujours en Scandinavie, ce courant, souvent aussi inspiré par le  satanisme,  a aussi produit tous ces groupes qui cherchent à apparaître vraiment « evil » et effrayants, notamment via leur maquillages lugubres, et qui pour les plus branques et dangereux d’entre eux se sont même illustrés par des incendies d’églises voire des meurtres (notamment d’un homosexuel). Bref, depuis presque son origine, ce courant charrie son lot de tarés, mais il a aussi produit plein de très bonnes choses sur le plan musical, à mon avis surtout en évoluant et en se diversifiant (en version orchestrale, en version planante et  atmosphérique, en version prog, etc.) .



Et il y  a donc là, aux sources du genre, une jonction possible et même évidente  avec le folk, autour des cultures médiévales, alors que plus récemment  a émergé dans le métal un sous genre assez en vogue et pas forcément issu du black, à savoir le folk-métal, qui lui marie directement le métal plus classique avec des éléments folks et médiévaux - ce qui existait dans le genre depuis sa fondation par Black Sabbath (voir leur  génial album « Master of Reality"). Là aussi, on trouve un peu de tout dans ce registre, et pour ma part je trouve que les groupes du style qui font dans le festif, contrairement à l’esprit du black,  sonnent beaucoup trop souvent comme la bande son d’une fête de la bière, burp.


Bref, le Ragnard Rock a eu la bonne idée de proposer une programmation cohérente qui mêle tout ça, avec différentes rencontres musicales : du folk, du black, du folk métal, du black folk, du folk black, etc.  - oui, en fait, c’est pas très varié, au final, on a les défauts de ses qualités - ,  avec aussi des  animations façon fêtes médiévales comme il s’en développe pas mal l’été un peu partout depuis quelques années, jusque dans la fête de Lutte Ouvrière avec son village médiéval.

img-5451
 

img-5449


[Tiens, un petit moment copinage, au passage :  j’en profite pour faire un peu de pub pour  Au couleurs du Moyen Age , si les organisateurs du Ragnard cherchent de nouvelles troupes par exemple pour la Heim Stage pour l’an prochain :
© Jean-Luc Lenoir
]

Cette année, en plus du village médiéval habituel avec ses échoppes artisanales, il y avait un petit espace ukrainien, qui est sous doute lié à la forte implication dans le festival du groupe Nokturnal Mortum (qui est un de ceux visés par SOS Racisme, alors que c’est loin d’être le pire, tel qu’il est aujourd’hui, même si je crois que ne passerai pas une soirée avec eux à parler politique)

Niveau organisation,  ça commençait très mal le jeudi pour le Warm Up, avec une incroyable attente de plusieurs heures pour pouvoir récupérer son pass-bracelet en échange de son billet, la faute à leurs petits ordis portables équipés du pathétique  Windows Vista et en plus victimes d’une poussive  connection internet. Ainsi, le scannage de chaque billet  mettait bien 3 à 5 mn, on imagine la situation quand il y a des centaines de festivaliers qui arrivent en masse. Où l’on a quand même constaté une fois de plus que le métalleux est très tranquille et patient, en fait, et l’organisation a finalement abdiqué et laissé tomber le contrôle numérique des billets pour que les gens puissent rentrer au plus vite.

J’ai par contre été très positivement impressionné par l’efficacité et la propreté des toilettes sèches (le même modèle que celles de mon jardin, j’étais comme à la maison, dit ! ), qui avaient  des airs de luxe par rapport à ce qui a été les pires moments gores et pestilentiels des chiottes chimiques du Hellfest, dont la simple évocation me fait encore remonter la nausée des années après. Pour tout dire, les chiottes puaient infiniment moins que l’idéologie de quelques groupes à l’affiche dont on reparlera plus bas. Et donc, pour une fois sur ce blog, on va dire sur ce point très précis  que la nature, c’est mieux que la chimie….

img-5444

Pendant trois jours, le site et les environs ont d’ailleurs dans l’ensemble été vraiment très propres,  en grande partie je crois du fait de l’autodiscipline des festivaliers.

 

Et surtout, surtout,  chapeau bas à la petite armée de bénévoles, qui je crois n’étaient pas très nombreux pour un événement de cette taille, et qui ont donc chacun bossé pendant des journées presque entières, avec des horaires comme le patronat voudrait en imposer à  tous avec sa loi travail, et ils l’ont fait toujours avec le sourire malgré la fatigue et la répétition des gestes et des paroles.  Bravo et merci,  vraiment.


Moi qui était venu en pur consommateur, je me suis donc bien gardé de râler à propos des quelques petits problèmes du quotidien, comme les horaires trop restreints des douches (mais j’imagine qu’il y a une bonne raison à ça,  peut-être justement le manque de bénévoles pour s’en occuper). A un moment, je me disais que ce qui serait chouette, quand on fera des festivals métal dans une société communiste, c’est qu’il y ait des responsables qui soient affectés sur des postes pour les organiser, et que pour la main d’œuvre tous les festivaliers mettent un moment donné la main à la pâte, pour participer à l’effort collectif d’organisation.

 

Autre effort salutaire : la bouffe.  Le club de rugby du coin faisait par exemple des bonnes crêpes, mais  il y avait aussi  des versions végétariennes sur plusieurs stands, et surtout il y avait un stand vegan avec là vraiment plein de bonnes choses à bouffer. J’en profite pour signaler qui si certains veulent découvrir en même temps et la bouffe vegan et le black métal, il y a cette petite vidéo pédagogique qui est très utile, et surtout hilarante :

© VeganBlackMetalChef

 


J’ai bien été content aussi de retrouver au Ragnard cette atmosphère chaleureuse et fraternelle qui est assez typique des festivals de métal, avec pleins de gens marrants et sympas, et beaucoup d’échanges entre les uns et les autres. Je ne parle évidemment pas des peut-être 5% de fachos présents, mais de l’ensemble des festivaliers qui ressemblaient fortement au public habituel de nos grandes messes métalliques, avec juste plus de costume médiévaux dans le lot, et moins  de  déguisements délirants qu’au Hellfest.

img-5442

 

img-5458

 

img-5518

 

img-5552

 

 Un seul problème  toutefois : les gens qui foutent le bordel dans le camping la nuit, ça c’est vraiment ma hantise, ma terreur, et dans ces cas  je me convertis pour le temps de mon sommeil perturbé à la philosophie qui imprègne souvent le True Black Metal, à savoir une forte misanthropie à base de haine de son prochain (dans mon cas principalement quand ce prochain a picolé et qu’il parle fort). C’était d’autant plus le cas ici qu' une fois les concerts terminés et le site fermé pour la nuit, il n‘y avait pas d’espace intermédiaire et toute la foule des fêtards se rabattait sur le camping pour forcément y faite chier les dormeurs dans mon genre. A noter toutefois que si l’on sentait pour un certain nombre d’entre eux les effets euphorisants de l’alcool, je dirais à vue de nez que pour un rassemblement de cette taille, il y a eu très très peu de viande saoule allongée par terre, et je crois que la Croix-Rouge, la Sécu et les gendarmes présents ont passé un week-end somme toute très calme (enfin, aux décibels hurlantes près, je veux dire…). 


Autre point positif typique des concerts de métal, me semble-t-il (même si ça nécessiterait d’être corroboré par les premières concernées) : il y sans doute peu d’endroits dans la société où les filles sont aussi tranquilles et se font très peu emmerder par des mecs relous. Ça peut sembler paradoxal dans un univers historiquement aussi masculin voire macho que le métal, mais je crois que les sociologues comme Deena Weinstein confirment cette évolution. On n’est pas encore à la parité hommes /femmes dans le public, loin s’en faut, mais ça progresse et  j’ai pu assister à des scènes de surprenante surreprésentation des filles parmi les slammeurs, avec aucun problème pour elles pour faire ça sans se faire peloter par la meute de mecs autour, comme on aurait pu le craindre a priori.

[Nouvelle note pour les néophytes : le slam est cette pratique pénible qui consiste à se faire porter pour flotter sur la foule vers la scène, ce qui fait chier les gens comme moi qui veulent regarder la scène plutôt que de devoir surveiller en permanence tout autour de soi pour voir si il n’y a pas un bras ou surtout une jambe qui va te tomber dessus depuis le haut.]

Particularité du Ragnard dans ce domaine :  si le slam stresse souvent pas mal les gens de sécurité de front de scène pas habitués à ça, là c’était tout l’inverse : la sécu brandissait régulièrement  une pancarte « Slam welcome » ornée d’un smiley  et exhortait carrément  le gens à s’y mettre, sans doute pour qu’ils aient à s’occuper et puissent  s’amuser un peu aussi.

 

 Mes coups de cœur musicaux

La programmation du Ragnard est forcément moins riche (et moins variée) que celle du Hellfest, mais j’ai vu quelques très bonnes choses, qui généralement pour moi étaient des découvertes. Je ne vais pas ici faire un compte rendu détaillé de tous les groupes, mais juste présenter rapidement quelques uns qui m’ont bien plu.

Commençons d’abord par les deux formations que j’étais venues voir : Ereb Altor et Moonsorrow.

Ereb Altor a peut-être un peu trop insisté sur les morceaux rapides de leur répertoire, alors que justement dans ce contexte de tempos frénétiques pour un peu tous les groupes autour, leur doom épique avait le mérite de trancher un peu et de varier les plaisirs. Les voix, qui sont une des forces du groupe, étaient vraiment trop en retrait dans le mix, mais sinon, quel excellent concert, qui a bien démontré qu’on peut dégager plus de puissance en étant compact et lent qu’en étant tout le temps ultra-rapide.


img-5466

Moonsorrow était une des vedettes du festival, avec leurs morceaux très longs aux structures  élaborées, ce qui changeait du caractère éminemment monolithique et répétitif de pas mal de groupes entendus pendant 4 jours. Ils ont aussi une autre qualité majeure à mes yeux : ils ont un clavier sur scène, et n’ont donc pas recours à cette pratique absolument horripilante qui consiste à balancer des samples tout au long du show pour retrouver le son  de la version studio des morceaux, au point qu’on a souvent l’impression de voir des groupes jouer sur une bande son comme à la télé. C’est vraiment pénible,  et de plus en plus fréquent dans le métal. Les gars, si vous voulez avoir des sons de flûte, de violons ou de clavier sur scène, embauchez un violoniste, un flûtiste ou un claviériste (qui peut d’ailleurs imiter des sons de flûte ou de cordes, remember le mellotron ? ), ou sinon modifiez les arrangement de vos morceaux pour proposer des versions live différentes de celles du studio, ça sert aussi à ça les concerts. Quand je vais à un concert, je veux voir jouer ce que j’entends, et pas entendre des trucs qui sortent de la sono au lieu de venir d’instruments présents sur scène, sinon, tant qu’à faire, vous n’avez qu’à aller au bout de la logique et  jouer en play-back tout du long !

Mais pas de ça chez Moonsorrow, dont le concert était bien majestueux comme on pouvait s’y attendre.

img-5505

 

Niveau black métal pur, j’ai apprécié des trucs sans être passionné, mais il y  a un groupe que j’ai découvert et qui m'a emballé, ce sont les français de Griffon. C'est carré, c’est bien chanté/hurlé, et tout en étant black ce n’est pas de la bouillie sonore, les musiciens sont très bons et ont entend ce que chacun joue (y compris le bassiste, ce qui est loin d’être toujours le cas dans le métal).

 

img-5482

Autre bonne surprise black metal, le concert de Wyrd, un projet autour de Gaahl, l’ex chanteur de Gorgoroth. Pour l’anecdote, celui-ci figure dans une des interviews les plus ridicules de l’histoire du métal, dans le film Metal, voyage au coeur de la bête, dont voici un célèbre extrait :

© BANGER

Bon, en fait, il ne devait pas aller bien à l’époque, et au Ragnard il est venu dans le public assister au concert de Rotting Christ et s’est montré très amical avec ses fans. Quant à son concert, je dois dire que je me suis pris une claque, alors que j’étais venu le voir plus  par curiosité qu'autre chose. Il a une voix impressionnante qui peut varier les registres dans un même souffle, et l’orientation musicale était assez expérimentale, mais en bien moins chiant à mon goût que ce que fait aujourd’hui Ihsahn d’Emperor. Impressionnant.

img-5621

Parssons au folk, maintenant. Je connaissais les français de Stille Volke pour les avoir déjà vus sur scène, et ils ont confirmé tout le bien qu’on peut penser d’eux. Ils démontrent qu’on peut sonner « métal » avec que des instruments acoustiques et traditionnels, en faisant un folk assez dark qui peut aussi être festif par moments.

img-5455


J’ai bien aimé aussi les allemands de Kaunan, dans un registre assez calme et très traditionnel

 

img-5440

 

Ou bien encore les espagnols de Trobar de Morte, qui développent des ambiances assez féériques et souvent lentes, un peu comme si des elfes se mettaient au fado, si vous voyez ce que je veux dire.


img-5492

img-5493

 

 Autre découverte sympa, les Tatars de Aq Bure, qui eux font vraiment du métal mais en y incorporant des éléments de la culture d’Asie Centrale. Ils sont très jeunes et avaient l’air d’être immensément heureux d’être là et d’avoir rapidement fait danser le public de la Heim Stage (la petite scène folk à l’écart des deux grosses scènes). Une belle fête, avec une chanteuse à la voix haut perchée qui fait penser à celle de Tarja. A suivre, d’autant plus qu’on sent qu’ils ont encore une belle marge de progression.

img-5608

 

Venons-en pour finir à mon gros coup de cœur du festival, une formation qui illustre parfaitement l’esprit de celui-ci, puisqu’ils ont proposé deux sets sur deux jours : un set acoustique et purement trad sur la Heim Stage, et un set métal sur la Odin Stage. Ce sont des polonais, mais ils jouent plus globalement une musique slave qui va piocher à différents endroits d’Europe de l’Est, comme en Serbie si j’ai bien compris (ils parlaient très peu français ou anglais).

Le samedi, ils ont donc triomphé en version folk sous le nom de Percival, avec leur truc à la fois très joli (quelles belles voix !) et très dansant, tout en variant les instruments. C’était d’ailleurs là un des problèmes de certains groupes folk, le manque de variété dans leurs instruments, parce que quand tu proposes un truc à base uniquement de deux tambours et de deux cornemuses, l’audience se lasse quand même très vite. Avec Percival, on ne se lasse pas un instant, et le public ne voulait pas les laisser partir.


img-5496

© Yann K.

Le lendemain, les mêmes (augmentés d’un bassiste), ont à nouveau conquis le public avec leur répertoire électrique et très métal, toujours aussi festif et varié. Dans cette version, la voix de la chanteuse principale est apparue encore plus impressionnante, puisqu’elle pouvait  chanter avec ce genre de belle voix féminine d’Europe de l’Est comme on en entend chez Goran Bregovic, mais aussi aller carrément dans un registre métal proche du growl, tout en restant crédible. Respect !

Je n’ai vraiment qu’un seul reproche à faire à ce groupe : leur manque de prévoyance côté merchandising, qui fait qu’ils avaient déjà vendus tous leurs disques et tee-shirt avant même leur concert du dimanche !

img-5557

© Yann K.

 

Le point noir qui fâche vraiment

Venons-en maintenant à l’affaire qui a mis le festival sur le devant de la scène médiatique.
D’abord, il ne faut pas s’étonner de trouver des fachos dans un festival de ce genre, puisque de la musique qui mêle des choses très violentes et sombres avec des traditions médiévales (surtout européennes, en l‘occurrence), si ça parle bien à des gens comme moi, ça plaît aussi forcément à des fachos. Ça, on n’y peut rien, et il m’est arrivé de me retrouver avec les fachos de mon coin à un concert de…. Tri Yann !, dont le côté « racines celtique » avait l’air de leur plaire, même si les Tri Yann sont évidemment des gens de gauche. On n’est pas responsable de qui nous aime, même si c’est dur d’être aimé par des cons, comme le titrait une couverture célèbre.

Mais ce qui s’est passé cette année au Ragnard pose un problème d’un autre registre, parce qu’y avaient été invités des groupes qui sont eux des militants nazis, qui peuvent éventuellement plaire au métalleux de base qui s’intéresse avant tout à la musique, mais qui vont aussi drainer leur public à eux de nazis convaincus.

La presse a insisté sur les ukrainiens de Nokturnal Mortum en citant des paroles immondes et antisémites de leurs débuts, mais en fait aujourd’hui ça  l’air d’être un groupe plus « normal » (il ne reste qu’un membre  de la formation originelle), plutôt bien foutu musicalement et qui ne jouerait plus cette partie de leur répertoire (je répète ce qu’on m’a dit, je connais très peu). Reste que ce sont des nationalistes, comme Mélenchon mais en bien pire, et qu’ils viennent de sortir un split CD avec Graveland.


Car plus grave était la présence au festival de Graveland, qui eux, à travers leur Pagan Front, utilisent la musique pour répandre leur idéologie d’extrême-droite très antisémite. Ce n’est pas seulement qu’ils développent des thèmes mythologiques et pagan qui peuvent plaire à des gens différents dont des fachos, c’est qu’ils cherchent aussi à faire avancer leur sales idées à travers leur succès.

img-5503
 

 Il y avait aussi le vendredi les grecs de Naer Mataron, dont le bassiste est un des principaux dirigeants d’Aube Dorée, qui a été élu au parlement grec et qui en tant que dirigeant de l’organisation élabore des attaques violentes contre des migrants. Je ne suis évidemment pas allé voir leur concert – d’autant plus facilement que je trouve que ce qu’ils font est nul-, mais la simple présence de ces gens dans le même lieu que moi me débecte.

Enfin, si la presse ce matin a sorti une photo de quelques mecs faisant le salut nazi lors du concert de Graveland, des copains ont vu la même chose lors de celui de Kroda le dimanche soir, et ils ont quitté les lieux parce que c’était glauque. Ils disent que ça concernait un tout petit groupe de personnes perdues dans la masse, mais que ceux-ci se sentaient d’autant plus à l’aise que Kroda a nourri son set de reprises de deux groupes de la mouvance du black nazi.

Pour autant, il serait pourtant  erroné de faire comme la LICRA [il est souvent erroné de faire comme la LICRA, depuis de nombreuses années], et de présenter ce festival comme un rassemblement néonazi en demandant la dissolution de  la compagnie Edoras qui a organisé l’événement. C’était avant tout et de très loin un chouette festival de métal, sympa et festif. Les fachos étaient une petite minorité –mais quand même bien  plus conséquente qu’au Hellfest par exemple -, et la sécu avait des consignes pour être vigilants et les contrôler. Par  exemple, les drapeaux étaient interdits dans le camping, ce qui a fait de ce festival le seul de France (voire du monde) où l’on n’a pas vu de drapeau breton sur des tentes ! Les membres du service d’ordre disposaient aussi d’une fiche avec une liste de symboles d’organisation militantes identitaires qui ne devaient pas apparaître, et on m’a dit qu’il a été demandé à un mec qui avait un tatouage d’Hitler sur le mollet d’aller mettre un pantalon s'il voulait rentrer sur le site (je ne peux pas garantir l’authenticité de l’anecdote).

La ligne de défense de l‘organisation est de dire que leur festival est apolitique, que eux ont des valeurs plutôt humanistes – ce que je crois tout à fait, ça m’a été confirmé  par des bénévoles- mais  qu’ils invitent les artistes sur des bases purement musicales.


Voir par exemple leur réponse au communiqué d’SOS Racisme :

http://www.hornsup.fr/a-15207/news/le-ragnard-rock-festival-repond-aux-accusations



Quelque part, c’est toujours le même problème, avec les artistes dont on sait qu’ils sont fachos ou antisémites  par ailleurs, c’est un peu comme quand on lit Céline, Brasillach, ADG,  Houellbecq ou Dantec  pour leur talent supposé, et ce malgré leurs idées politiques. Ou quand on va applaudir sur scène un meurtrier comme Bertrand Cantat, pour évoquer quelqu’un dont  l’idéologie est infiniment plus sympathique, mais qui lui a directement tué une personne du fait de sa violence.

Il paraît qu’il faut faire la part des choses entre l’artistique d’un côté et le politique ou l’humain de l’autre.

OK, je veux bien, mais je ne suis pas convaincu pour autant.

 
D’abord, parce que le coup de l’apolitisme, quand on est confronté au nazisme, ça passe assez mal quand même. « Ha oui, les chambres à gaz, l’extermination des juifs, des tsiganes et des homos, tout ça, je sais bien, mais moi, vous savez, je ne fais pas de politique »…

Ensuite et surtout parce que les organisateurs n’arriveront jamais à contrôler les débordements. Il m’a semblé qu’il y en a eu assez peu et je n’en ai vu aucun en 4 jours, même si le rédacteur d’un encart dans cet article de Rue 89 donne pour sa part un témoignage plus sombre que ce que moi j’ai vu :

http://www.rue89lyon.fr/2016/07/25/je-suis-alle-au-ragnard-rock-festival/

 

Qu’ils le veuillent ou non, en gardant cette ligne « apolitique » qui inclue tout le monde y compris les nazis, les organisateurs sont en train de créer avec leur festival un abcès de fixation, et le message implicite « nazis acceptés » va être de plus en plus entendus par les principaux intéressés, qui vont venir de plus en plus  nombreux et pas seulement pour la musique, mais pour être entre eux - comme par exemple à la tribune de Boulogne du PSG à une époque. Et là, la vie des festivaliers normaux va considérablement se compliquer, d’abord pour les gens de couleur, et pour bien d’autres ensuite.


C’est pourquoi, même si j’ai passé un très bon moment cette année, si l’organisation ne change pas sa politique l’an prochain, ce sera sans moi.


Car comme le disait à peu près  Desproges : on peut écouter de tout, mais pas avec tout le monde.



Yann Kindo

 

.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.