Au cours des dernières semaines, François Hollande s’est régulièrement montré critique envers le président russe Vladimir Poutine, et ceci à juste titre. Si le Président de la République tient à se démarquer de son homologue russe sur les grands sujets géopolitiques actuels, en lien notamment avec le cauchemar syrien, il est en revanche très silencieux sur une actualité « énergie » majeure qui les rapproche plus qu’il n’y paraît : aller main dans la main sur le projet de Gazprom pour contourner l’Ukraine.

Alors que l’Union Européenne cherche à réduire son exposition aux importations de gaz russe (rappelons que la facture énergétique de l’Union Européenne se monte à plus de 400 milliards d’euros par an), le géant gazier piloté par le Kremlin, Gazprom, a remis sur la table au cours de l’année dernière son projet pharaonique : le doublement du gazoduc Nord Stream qui relie directement la Russie et l’Allemagne sous la mer baltique. Ce projet est dangereux pour une Union européenne qui peine terriblement à affirmer une politique extérieure commune et relativise pour le moins les discours de fermeté tenus ici et là.

Tout d’abord, ce projet vise à acheminer des volumes de gaz en contournant l’Ukraine, tarissant volontairement une source de revenus fondamentale pour un État ukrainien qui en ressortirait extrêmement affaibli face à son voisin russe. D’autre part, il renforce la position dominante de Gazprom sur le marché européen du gaz, à rebours de la stratégie de diversification poussée par l’union de l’énergie. Il risque de réduire la liquidité du marché gazier dans les régions de l’est et du sud-est de l’Europe, déjà victimes de pratiques commerciales douteuses de la part de Gazprom. En effet, ces régions paient leur gaz nettement plus cher que l’Allemagne, avec des revenus plus modestes. Ce projet divise donc l’Europe plus qu’il ne la rassemble, le président russe arrivant ainsi à diviser avant même que le gazoduc soit réalisé.

Mais surtout, le projet Nord Stream II est inutile car l’Europe n’a pas besoin de gaz supplémentaire. Dans un monde post COP 21 où tous les pays se sont engagés à réduire ses émissions de gaz à effet de serre afin de garder une chance de maintenir le réchauffement climatique bien en dessous des 2°C, le recours au gaz doit progressivement diminuer. La consommation de gaz est en baisse en Europe, et cette tendance est appelée à se renforcer dans les années à venir en raison des politiques d’efficacité énergétique comme la rénovation thermique du parc immobilier, la construction de nouveaux bâtiments à consommation quasi-nulle et l’électrification du chauffage et du transport menée en parallèle au développement des énergies renouvelables. S’il est incontournable à court terme, le gaz est condamné à moyen terme. Le nouveau gazoduc Nord Stream participe de ce détournement permanent de l’investissement des technologies vertes vers les énergies fossiles.

Et pourtant, quelle surprise. Derrière ce projet inutile et contre-productif, on retrouve aux côtés de Gazprom l’entreprise française Engie, ex-GDF Suez, dont l’État est actionnaire principal et détient un tiers du capital. François Hollande n’étant pas à une contradiction près, il tente de se montrer ferme face à la Russie dans le cadre de la crise syrienne et dans le même temps soutient un projet qui renforce explicitement l’influence russe sur un domaine aussi crucial que la sécurité d’approvisionnement et sur l'ensemble de nos relations géopolitiques. On est loin des initiatives qu'il prétendait porter d'une Europe de l'énergie misant sur sa sécurité d'approvisionnement et la transition efficacité-renouvelables-réseaux. Alors que François hollande se dit fier de son application de l'accord de Minsk qui doit stabiliser, puis amener la paix en Ukraine, il poignarde cette dernière dans le dos avec son soutien au projet de contournement de ce pays.

Ce soutien affiché au projet Nord Stream révèle une seconde incohérence du gouvernement français : la mise en œuvre minimaliste de la loi sur la transition énergétique, censée incarner la réalisation écologique marquante du quinquennat. Un an après l’adoption de la loi sur la transition énergétique, nous sommes loin du compte. La Programmation Pluriannuelle de l’Énergie (PPE) s’est fait attendre pendant de longs mois. Enfin publiée le 27 octobre dernier, elle passe sous silence la façon dont l’État entend s’y prendre pour réduire la part du nucléaire à 50% de la production d’électricité d’ici 2025 comme prévu par la loi. La courbe de croissance des énergies renouvelables n’est pas si ambitieuse qu’elle n’y parait si l’on prend en compte le point de départ indigent : la part des énergies renouvelables en France se situe à 14% de la consommation d’énergie en 2014, une faiblesse remarquable au regard du potentiel de l’hexagone en la matière. Le pays hôte de la COP21 a décidé de bouder le secteur des renouvelables, emprisonné dans ses réflexes tout nucléaire. Une attitude irresponsable et inacceptable au regard de l’engagement du président de la République en 2012 de faire de la France « le leader européen des énergies marines renouvelables ». D’ailleurs les députés ne s’y trompent pas. Le rapport de la mission d’information de l’Assemblée nationale sur la mise en œuvre de la loi a rendu son verdict le 26 octobre 2016 : l’application est trop lente et peu lisible.

Si elle se lance ouvertement dans le développement massif des énergies renouvelables et de l’efficacité énergétique, non seulement la France parviendra à réduire ses émissions de gaz à effet de serre en conformité avec ses engagements de la COP 21, non seulement elle créera des centaines de milliers d'emplois, mais elle dégagera aussi des marges de manœuvre géopolitiques par rapport à la Russie en diminuant son exposition aux importations de combustibles fossiles.Soutenir Nord Stream semble indiquer que la France a de facto deux politiques étrangères – une « officielle » soutenue par Jean-Marc Ayrault, et une plus souterraine, mais tout aussi palpable, de Gérard Mestrallet, le Président de Engie.

Seule une véritable politique écologiste donnera une cohérence à notre politique étrangère comme à la construction d'une Europe luttant simultanément pour le climat et pour la paix. Oui, l'écologie est aussi un projet géopolitique !

Yannick Jadot et Claude Turmes, députés européens écologistes.

 

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merci Yannick

un texte utile pour une écologie en acte