Détresse de nos corps amoureux.

Il y a dans cette folie du monde, des folies individuelles, des drôles de réponses qui ne sont pas drôles.

Détresse de nos corps amoureux.

 

Il y a dans cette folie du monde, des folies individuelles, des drôles de réponses qui ne sont pas drôles. Qu’est-ce qui a poussé nos sociétés du confort, de la puissance, de la maîtrise, à se figer ? Ce monde ne nous avait pas habitué à faire tant attention aux hommes. La guerre de Syrie, la faim, la dengue, et même Ebola n’avaient pas suspendu le temps. L’indifférence  épargnait la pensée, et la question de partir ou de ne pas partir ne se posait même pas. Bien sûr les frontières réapparaissaient, l’Afrique se fermait, et aller de Paris à Katmandou en véhicule terrestre était dangereux, on ne s’arrête plus prendre un café à Kaboul, et on ne drague pas au Penjab. Mais le sentiment de liberté existait. Nous prenions pour de l’insouciance la maîtrise, nous prenions pour de la légèreté notre impuissance.

 

Et puis, la suspension, suspension de l’insouciance, suspension de l’activité comme une punition, et puis la reprise n’aurait lieu que si notre soumission était vérifiée, nous n’étions que des enfants pas sages. Pas assez grand pour comprendre. La gestion de la pandémie n’était pas de notre ressort, il fallait des adultes pour gérer.

Les mots ne voulaient pas dire ce qu’ils disaient, distanciation sociale, puis physique pour isolement, et éloignement. Continuité pédagogique pour rupture. Télétravail pour travail à la maison.

Pour la première fois les états décidaient d’une rupture, il fallait nous imposer la santé, il fallait nous éviter la COVID. Leur impuissance ressemblait à l’arbitraire. Mais de quoi donc étions nous punis ?

Bien entendu nous avions peur, bien entendu nous étions en cessation de la relation en ces temps difficiles. L’appel des morts, chaque soir, un décompte macabre, orchestré comme la danse macabre.

Au début, il y avait la distanciation sociale : une folie éthique. L'homme n'existe que dans le "social", dans la relation, et croire à la virtualisation des interactions, cela est incompréhensible. Déchirure aussi, la mort acceptée dans leur solitude de nos plus anciens, comment ne pas prendre la main de celui qui va partir ?  Les citoyens en démocratie se doivent de réfléchir sur cette primauté du sanitaire. Evidement pas de réponses simples mais notre dignité est en jeu. Dignité de notre humanité.

Le sanitaire, l’hygiénisme nous impose, s’impose. Nous avons vu une responsable canadienne oser dire «Les activités sexuelles les moins risquées pendant que sévit la Covid-19 sont celles où vous êtes seul». Pendant que sévit l’épidémie, le sourire est interdit, se prendre  dans les bras, danser, se serrer la main, se toucher, tout ça est de l’histoire ancienne. Ce qui est le plus troublant c’est que nous avons intégré tout cela, au point que nous ne savons pas si nous nous resserrerons la main, si nous referons des bises à nos amis, si nous nous reprendrons dans les bras.

Le principe de précaution nous soumet à ses caprices : il fait chaud en été, les messages inondent les média, hydratation, chapeau, crèmes, il fait froid en hiver les messages reviennent, il y a du vent attention ne sortez pas…Il nous faut une maman qui prenne soin de nous, nous sommes mineurs. Bientôt des amendes à ceux qui ne boiront pas l’été sous le soleil, et surtout pas de ces boissons qui font chavirer les cœurs. On prend le pari que bientôt nous ne serons soignés qu’en fonction de notre observance des précautions demandées. Notre maladie est la conséquence de notre inconséquence.

Celui qui interroge, celui qui doute est immédiatement taxé de l’infamie complotiste.

Au dix neuvième siècle la masturbation était un péché mais surtout « la masturbation est plutôt une mauvaise habitude qu’un vice du cœur, et elle produit la fièvre, l’amaigrissement, le marasme et la mort par consomption tuberculeuse, qui a les plus déplorables effets sur la santé, car elle ébranle les systèmes musculaire et nerveux, elle affaiblit l’intelligence et les sens, elle altère les fonctions organiques et morales, et elle conduit lentement à l’hébétude, à la tristesse, à la paralysie, à la phtisie tuberculeuse pulmonaire et à une consomption mortelle. » Dictionnaire de médecine et de thérapeutique médicale et chirurgicale, publié en 1877

Les auteurs sont des médecins honorés et reconnus : Eugène Bouchut est médecin de l’hôpital des Enfants malades, professeur agrégé de la faculté de médecine et officier de la Légion d’honneur ; Armand Després est professeur agrégé à la faculté de médecine de Paris, chirurgien de l’hôpital Cochin, membre de la Société de chirurgie et de la Société anatomique, membre correspondant de la Société gynécologique de Boston, et chevalier de la Légion d’honneur.

L’histoire doit nous apprendre à douter et à interroger nos plus éminents spécialistes. La dialectique comme arme des vérités.

Que dire d’une maladie qui ferme tous les lieux de plaisirs, les établissements de nuits, les concerts, les théâtres, les cinémas, les restaurants ? La maladie comme vecteur d’une politique.

Je ne sais pas si il y a une issue, je ne sais pas s’ils ont raison, mais le message de précaution ressemble tellement à un message puritain qu’il en est l’inquiétant syllogisme.

Distraction du réel, diffraction de nos angoisses. Le corps est au centre, et les corps protégés ne sont pas les corps du désir, ne sont pas les corps amoureux, ne sont pas les corps érotiques.

Transmettre la maladie par le corps, par la parole, le chant, le sourire, la danse, le baiser, une société sans corps, sans maladie, sans échange. Une société sans miasme.

Détresse des distances, détresse de la tendresse, détresse du poétique.

Yannick Le Cleac’h

Instituteur (celui qui institue de l’humanité dans l’homme . Paul Valéry ). Directeur d'école Hôpital George Sand Bourges (pole médico psychologique enfants et adolescents)

Septembre 2020

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