«Sexe et amour au Maghreb», un documentaire plus inutile qu'inédit

Le 27 Janvier 2019, la chaîne M6 diffusait un nouveau numéro d'enquête exclusive consacré à la sexualité au Maghreb. Retour sur un documentaire qui pose problème.

Premières images ; gros plan sur un minaret. Bernard de la Villardière se tient devant une mosquée, l’air grave il annonce un film « exceptionnel » qui « s’attaque » aux tabous des sociétés maghrébines « musulmanes, conservatrices, volontiers machistes ». Rien que ça…
Le ton est donné. Ce bon vieux Bernard compte bien nous expliquer comment ces arriérés d’arabo-musulmans traitent leurs femmes et les homosexuels.

Pendant une heure et quart, le documentaire relate ce que bon nombre d’auteur.e.s , de cinéastes et de journalistes maghrébin.e.s ont déjà traité : mythe de la virginité, l’enfer des mères célibataires, répression de la communauté LGBT+. Enquête exclusive, innove donc et « lève le tabou » sur des sujets qui - en Tunisie du moins- animent le débat public depuis quelques années. Bien joué !


De Tunis à Casablanca en passant par Beyrouth- qui miraculeusement intègre le Maghreb le temps d’un documentaire- on dresse pêle-mêle le portrait sombre d’un « monde arabo-musulman » tout en niant les particularités des sociétés qui le composent.
Dans une interview, Joumana Haddad parle même de l’émancipation « de la femme arabe » . Cet éternel bouc émissaire – entité unique et indivisible du Machrek au Maghreb - se bat contre un patriarcat qui n’existe visiblement que d’un seul côté de la méditerranée. Ainsi, nous aurions toutes un choix à faire – le même évidemment- celui de la liberté qu’offre un féminisme « universel ». Au diable les différences de conditions économiques, sociales, géographiques, au diable les différentes sexualités et les multiples besoins des femmes. A l’heure post- MeToo où les normes hétérosexuelles, les valeurs du patriarcat et l’ethnocentrisme sont questionnés un peu partout dans le monde, le message est clair : Il n’y aurait qu’un chemin menant à la liberté sexuelle de « la femme arabe », celui tracé par les occidentaux.

Néanmoins, malgré les messages subliminaux, le constat est sans appel. Oui, les homosexuels sont réprimés, tabassés, emprisonnés voire tués en Tunisie, au Maroc et dans bon nombre d’autres pays. Oui, les femmes sont les premières victimes des sociétés frustrées et misogynes. Oui, à l’image de l’imbécile heureux montré dans le docu, ils sont plusieurs à croire encore qu’une femme non-vierge est une femme de « seconde main », que leur dignité tient à un bout de chair et que le père Noel existe. Et non, il n’est malheureusement pas possible de s’aimer librement au Maghreb en 2019. Mais ne le savions-nous pas déjà ?

J’ai longtemps hésité avant de regarder ce numéro d’enquête exclusive et mon indécision n’était pas seulement due à une connexion internet capricieuse. Connaissant les méthodes sulfureuses d’M6 et les controverses provoquées par le présentateur de l’émission je me demandais sincèrement ce qu’un énième documentaire fait par une chaîne étrangère pourrait bien apporter ? La réponse aussi fut sans appel ; absolument rien.


Si le but était de donner la parole à une jeunesse éprise de liberté, c’est raté. Mis à part les témoignages de quelques membres de l’association Shams aucune lueur d’espoir ne semble surgir de ce film. Pourtant ce ne sont pas les initiatives citoyennes qui manquent ; des combats politiques, aux manifestations en passant par les débats télévisés , les événements culturels aux luttes des associations féministes ; les formes de résistances sont multiples et variées.

Extrait du documentaire © PROD Extrait du documentaire © PROD

Quant à la volonté de comprendre ces phénomènes sociétaux, « Sexe et Amour au Maghreb » ne fait qu’essentialiser les problèmes évoqués sans véritablement chercher à en connaître l’origine. Il n’apporte rien sur le fond et bien au contraire, ne fait que renforcer les stéréotypes d’un orientalisme encore bien présent.
On en oublierait presque que la dépénalisation de l’homosexualité en France date des années 1980 et on serait tenté de tendre un miroir à l’autre rive pour un petit examen de conscience.

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