La communauté scientifique monte au créneau contre les « Fake News »

Lors de la Journée de la Terre (22/04), des milliers de scientifiques ont manifesté contre la suspicion à l’égard de leur discipline. Mais les contre-vérités scientifiques, dénoncées par les manifestants, peuvent parfois provenir… des scientifiques eux-mêmes, parfois soutenus par les médias, plus désireux de soutenir la cause de groupes écolos que la vérité scientifique.

Le mouvement est planétaire. Samedi 22 avril, plus de 600 villes dans le monde ont marché « pour défendre la recherche scientifique ». Initié aux Etats-Unis « en réponse aux multiples positions antisciences du nouveau président » américain, le collectif « Marche pour les sciences » a réussi à mobiliser 12 000 personnes dans toute la France, dont 5 000 à Paris.

De nombreuses institutions - l’Université de Nantes, l'INSERM, le CEA (Commissariat à l'énergie atomique), le CNRS - ont rejoint le mouvement. Une façon habile aussi pour ces institutions de rappeler les conditions parfois précaires dans lesquelles les chercheurs exercent leur métier, entre restrictions budgétaires et gel des recrutements.

Mais les manifestants se sont surtout inquiétés de la montée des « discours politiques construits sur des affirmations idéologiques, voire sur des contrevérités », comme l’explique le collectif américain. Alors que l'administration américaine semble avoir réussi à imposer dans les débats publics le concept de « fake news », ou « faits alternatifs », les chercheurs du monde entier voient « monter un mouvement de négation des faits scientifiques », selon les déclarations d'Annick Jacq, directrice de recherche au CNRS. 

Olivier Simard-Casanova, économiste et fondateur de la plateforme de vulgarisation Passeur d'Eco, rappelle que si « les résultats issus de la méthode scientifique apportent certainement plus de 'vérité' que ceux issus d’un travail où l’auteur suppose certains résultats pour arriver à la conclusion qu’ils existent bien… », la science est aussi « une activité sociale » qui possède « des dimensions conventionnelles ». 

Les scientifiques défendent, comme l’explique le collectif américain, une « vision rationnelle de la vérité source d'émancipation et de progrès ». Mais comme on sait, toute vérité n’est pas bonne à entendre, surtout lorsqu’elle déplaît à certaines associations ou scientifiques, davantage désireux de défendre une opinion ou une idéologie qu’une « vérité scientifique ». Deux exemples permettent d’illustrer cette dérive : les débats autour du réchauffement climatique et du glyphosate.

Un rapport interdit

Le thème de réchauffement climatique suscite, depuis plusieurs années, de vives controverses. On accuse notamment les climato-sceptiques - qui ne croient pas au réchauffement climatique, ou plutôt qui ne sont pas d’accords sur les mécanismes du réchauffement climatique – de propager des « Fake News ». L’un de ces « Fake News » peut se résumer comme suit : le réchauffement climatique serait un phénomène naturel, et absolument pas d’ordre anthropique. Rappelons que dans les années 1970 les médias annonçaient, sur la foi de certains scientifiques… un refroidissement global à venir ! 

En 1988, l’ONU a créé le GIEC (Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat). Contrairement à ce que l’on pense souvent, ce groupe n’est pas une organisation scientifique mais politique. Le physicien Hervé Le Treut l’avoue lui-même : « Le GIEC ne produit pas de travail scientifique ». De fait, les débats autour du réchauffement climatique sont parfois entachés de controverses troublantes. Comme celle du professeur Alan Carlin. 

En 2009, un rapport de l’Agence Américaine pour la Protection de l’Environnement (EPA) – intitulé « Comments on Draft Technical Support Document for Endangerment Analysis for Greenhouse Gas Emissions under the Clean Air Act »  est interdit de publication. La raison exacte ? L’auteur de ce rapport - Alan Carlin, qui travaille depuis 35 ans au sein de cette Agence - conteste notamment l’impact des émissions de CO2 sur l’évolution des températures globales. L’EPA fait alors comprendre à Mr Carlin qu’un tel rapport nuirait à l’image de l’agence 

L’indignation sélective

De l’autre côté de l’Atlantique, en Europe, et sur un tout autre sujet, les débats sont très vifs à propos du glyphosate, l’herbicide le plus utilisé aujourd’hui dans le monde par les agriculteurs. Si plusieurs agences internationales prestigieuses, comme l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA), l’OMS, la FAO (l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), ont confirmé le caractère cancérigène « improbable » du glyphosate, seul le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) est d’un avis contraire, l’estimant « probablement cancérigène ». Or quand bien même le CIRC est de plus en plus isolé sur la question, les résultats de ce Centre sont pourtant régulièrement et majoritairement cités par les grands médias et des associations environnementalistes ou anti-pesticides, au détriment des autres études. Ces associations préféreraient-elles, comme Donald Trump, les « faits alternatifs » (expression utilisée en janvier 2017 par Kellyane Conway, conseillère de Donald Trump) ?

Une situation qui tient peut-être au fait que certains chercheurs du CIRC travaillent avec l’Institut Ramazzini, un institut italien de recherche en cancérologie, membre, parmi 44 autres associations environnementales, de la Coalizione italiana #StopGlifosato. Sans surprise, ces deux instituts de recherches semblent entretenir des liens très particuliers avec des associations anti-pesticides. En particulier, deux de ses chercheurs entretiennent un mélange des genres détonant. C’est le cas de Christopher Portier, chercheur au CIRC, et membre d’une ONG anti-pesticide américaine, Environmental Defense Fund. Mais son activisme ne s’arrête pas là. En effet, Mr Portier est aussi membre de la Health and Environment Alliance (HEAL), une organisation européenne qui lutte notamment contre les pesticides, et qui soutient – cela n'étonnera personne – l’initiative citoyenne européenne « Stop Glyphosate ». Une information que le journal Le Monde, dans deux récents articles consacrés aux « Monsanto papers », se garde bien de donner à ses lecteurs. 

De fait, partout où le glyphosate peut être remis en question, Mr Portier répond présent. Ainsi, en mars 2015, Christopher Portier faisait parti d’une délégation d’experts venus à Lyon, au très controversé Centre International de Recherche sur le Cancer, pour débattre notamment de la carcinogénicité du glyphosate. Mais comme le note un document de synthèse, les chercheurs disposent à l’heure actuelle « d’indications limitées de la cancérogénicité du glyphosate chez l’homme ».

Et quand deux autorités indépendantes reconnues comme l’ECHA (l’Agence Européenne des produits chimiques) et l’Efsa (l’Agence européenne de sécurité des aliments) écartent le risque cancérogène du glyphosate, Mr Portier monte au créneau. Dans une lettre ouverte datée du 28 mai 2017, à Jean Claude Juncker, président de la Commission européenne, il remet en cause les résultats des études sur lesquelles s’appuie la Commission européenne pour proposer un renouvellement de la licence du produit. Au vu de ses activités annexes dans des associations environnementales anti-pesticides, on peut comprendre son activisme pour détruire à tout prix la réputation de l’Efsa et de l'ECHA. De même que l’on peut comprendre la réaction courroucée du directeur de l’Efsa, Bernard Url, lorsqu’il reçoit une autre lettre signée de la main de scientifiques (dont 8 des 17 membres du groupe de travail du CIRC, comme par hasard…) demandant au commissaire européen à la santé, Andriukaitis, « d’ignorer la constatation imparfaite de l’Efsa ». Tout en demandant un « examen transparent, ouvert et crédible de la littérature scientifique » !  

Lors d’une audience devant le parlement européen, en décembre dernier, Mr Url reproche clairement aux signataires de « quitter le domaine de la science » pour entrer « dans le domaine du lobbying », ce qui n’est pas la manière de fonctionner de l’Efsa. Et de voir derrière cette campagne menée par une poignée de scientifiques les premiers signes de « l’ère de la science Facebook ». On ne saurait mieux dire…

Et il n’y a pas que l’Efsa et l'ECHA à aller à contre courant des résultats du CIRC. Il y a aussi l’Institut Fédéral d’évaluation des risques (BfR). Comme je l’avais noté ici même l’an passé, cet Institut allemand a publié un communiqué en 2015, suite à la décision du CIRC de classer le glyphosate comme « cancérogène probable » : « Sur 30 études épidémiologiques, il n'y a aucune validation d'une relation significative entre une exposition au glyphosate et une augmentation du risque de lymphome non hodgkinien ou de tout autre type de cancer ». Dans un nouvel avis, rendu ce 30 mai 2017, le BfR écrit : « L’hypothèse selon laquelle les résultats basés sur les données scientifiques et les publication disponibles auprès de l’Agence européenne des produits chimiques et de l’Autorité européenne de sécurité des aliments ont été négligés n’est pas correct ».

Christopher Portier n’est pas le seul scientifique à mélanger les genres. Fiorella Belpoggi aussi. Chef du département de recherche de l’Institut Ramazzini, elle a rejoint en 2013 un projet de recherche russe « Factor GMO », coordonné par l’Association nationale pour la sécurité génétique (NAGS), une ONG russe… plutôt anti-pesticide.

Une orientation des débats qui ressemble donc fort à une forme de lobbying. Et certains responsables politiques jouent parfois le jeu de ces mêmes associations anti-pesticides. Ainsi, Ségolène Royal, ex-ministre de l’Environnement, a-t-elle « condamnée », mi mars, la décision de l’Agence européenne des produits chimiques de ne pas classer comme cancérogène le glyphosate. Une manière comme une autre de remettre directement en cause les compétences des experts de l'ECHA, et de s’improviser expert en risque cancérigène.

Si la lutte contre les « Fake News » ou les « faits alternatifs » est légitime et salutaire, ce combat ne doit pas nous faire perdre de vue que le consensus en Science existe rarement. D’où l’objet du débat scientifique, mené avec honnêteté et exigence. A contrario, crier à la « Fake News » peut-être une bonne façon, pour certains groupes de pression (politiques, écologistes) d’influencer le débat public, quitte à leurrer les citoyens.

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