Enquête contre les grandes fortunes : jusqu'où ira Le Média ?

Désespérément en recherche d'abonnés, le site de gauche vient de lancer une nouvelle offensive médiatique et judiciaire contre les « premiers de cordées ». Une initiative intéressante, mais hélas plombée par le manque de crédibilité du Média, entre crises internes et polémiques à répétition.

« Le Média attaque les grandes fortunes et les multinationales » : dans une vidéo, publiée le 2 octobre et visionnée plus de 100 000 fois depuis, le journaliste Denis Robert, accompagné des responsables du site Lanceuralerte.org, Maxime et Alexandre Renahy, annonce une spectaculaire opération « nettoyage et investigation ». Face caméra, le rédacteur en chef du Média et ses acolytes déclarent se lancer conjointement dans « dix procédures judiciaires » à l'encontre de « ces industriels qui s’enrichissent toujours plus » sans, disent-ils, publier les comptes de leurs entreprises. Et les trois hommes de viser, nommément et en reprenant la célèbre formule d'Emmanuel Macron, les « premiers de cordée » que seraient, selon eux, Arnaud Lagardère, Bernard Arnault ou encore Marc Ladreit de Lacharrière.

Un appel aux dons accompagne la vidéo, « car les procédures juridiques sont très codifiées et ont un coût, celui des honoraires d’avocats et des huissiers de justice » - à charge pour les donateurs de bien « préciser » en commentaire que leur obole est destinée à ces enquêtes, et non au fonctionnement du Média lui-même, la plateforme de financement ne distinguant pas les deux démarches. Au-delà de ce curieux fonctionnement, on peut s'intéresser à cette initiative, visant à faire la lumière sur les comptes de certains parmi les plus grands groupes français et, en creux, combattre les pratiques d'optimisation fiscales.

Un Média inféodé à la France insoumise ?

Si la démarche semble légitime, la méthode, elle, ne laisse pas d'interroger. Par son sensationnalisme, tout d'abord, Denis Robert revendiquant ouvertement « d'ouvrir les hostilités » à l'encontre de « certains milliardaires » et prenant, en quelque sorte, l'opinion publique à témoin de sa nouvelle croisade – public dont la générosité est explicitement exigée, rappelons-le, pour financer ces enquêtes. Si ces dernières n'aboutissaient pas, ce serait donc, en quelque sorte, un peu de la faute des citoyens... Mais surtout, cette campagne médiatico-judiciaire émane d'un média – « Le » Média, donc – plus que controversé, dont la pourtant très courte histoire est émaillée de conflits, crises et polémiques à répétition.

Co-fondé en janvier 2018 par Sophia Chikirou, Henri Poulain et Gérard Miller, Le Média revendique son pluralisme et son indépendance vis-à-vis des « puissances industrielles et financières ». Son indépendance vis-à-vis de la France insoumise (FI), elle, reste encore à démontrer : Mme Chikirou fut la conseillère en communication de la campagne présidentielle de Jean-Luc Mélanchon, et Gérard Miller l'un des plus fervents supporters du leader de la FI. Si les fondateurs du Média protestent régulièrement de leur liberté éditoriale, la ligne idéologique du site ne laisse que peu de doute sur sa proximité politique avec le parti de Jean-Luc Mélanchon – comme en témoigne la scène, gaguesque, de la chute en direct du cache de l'ordinateur d'un salarié, laissant apparaître des autocollants de la FI...

Aude Lancelin : « l'image du Média est ruinée, sa crédibilité détruite »

Le Média se distingue aussi par l'ambiance délétère qui semble régner, depuis ses débuts ou presque, au sein de sa rédaction. Après six petits mois à la tête du site, Sophia Chikirou, dont la présidence et les méthodes managériales, jugées brutales, font l'objet de nombreuses critiques en interne, est poussée vers la sortie. Aude Lancelin, ex-directrice adjointe de L'Obs, la remplace au pied levé à partir du 10 juillet 2018. Pour le meilleur et, surtout, pour le pire : moins d'un an après sa nomination, la journaliste est elle-même sous le coup d'une procédure de licenciement, pour « faute lourde ». Le 9 avril 2019, Aude Lancelin annonce, sur Twitter, sa démission de la présidence du Média, dans un long texte dans lequel elle affirme que l'élection du « nouveau patron », Denis Robert, s'apparente à un « putsch », se considérant « salie, prise en chasse, diffamée par toutes sortes de laquais de la nouvelle direction ». Ambiance...

« L'image du Média est ruinée, sa crédibilité détruite », conclue la journaliste, qui depuis son éviction ambitionne – toujours grâce à l'aide financière des internautes – de lancer un nouveau format, intitulé « QG – Le média libre ». Comprenne qui pourra. Si l'image du Média est ruinée et sa crédibilité détruite, c'est aussi, plus fondamentalement, en raison de ses prises de position. Comme sur la guerre en Syrie, le site refusant, en février 2018, de publier des images de la bataille de la Ghouta orientale, au motif que cela relevait du « sensationnalisme » et que ces documents n'étaient pas dignes de confiance. Parfois complaisant avec le régime criminel de Bachar el-Assad, Le Média s'est également illustré en refusant de distinguer les violences inouïes des forces syriennes loyalistes de celles, plus mesurées, des rebelles.

Polémique intestine

Avec tant de casseroles, Le Média est-il donc le mieux placé pour jouer les parangons de vertu ? Certains semblent en douter, à l'image du secrétaire national du Parti communiste français (PCF), Fabien Roussel, qui a annoncé lui aussi porter plainte contre certaines des grandes fortunes visées par Denis Robert. Un « opportunisme » aussitôt dénoncé par ce dernier sur sa page Facebook, M. Robert qualifiant M. Roussel de « politicard dévoyé », « d'énergumène (…) qui nous pille honteusement », faisant preuve « d’inconséquence et de malveillance ». Si on ne sait quelles suites judiciaires seront données à cette affaire, cette polémique intestine à la gauche de la gauche ressemble au dernier épisode d'un objet médiatique indéfini, à la dérive, désespérément en quête d'argent et d'abonnés.

 

 

 

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