Linky : Stéphane Lhomme ne nous dit pas tout…

Depuis l'avènement d'Internet, nombreux sont ceux qui utilisent le média numérique à des fins de propagande personnelle, n'hésitant pas à travestir la réalité pour mieux faire adhérer leur audience à leurs théories. C'est le cas de Stéphane Lhomme, qui diffuse sur Internet force conférences et présentations vidéo au cours desquelles il s'en prend à son unique ennemi : Linky.

Or, si chacun est en droit d'émettre une opinion, cela ne doit pas se faire au détriment de l'exigence de vérité ; mettre en lumière des cas isolés, diffuser des informations parcellaires et ciblées, ne suffit pas à établir des généralités. Passage en revue des arguments présentés par Stéphane Lhomme. 

Comparaison n'est pas raison

Premier argument, Stéphane Lhomme affirme lors de ses prises de parole que « l'Allemagne a refusé la généralisation des compteurs communicants » et qu'elle « est un pays qui développe immensément plus les énergies renouvelables que la France ». Ainsi, selon lui, l'affirmation selon laquelle les compteurs communicants vont favoriser le développement des énergies renouvelables « ne tient pas debout ». Si Stéphane Lhomme a raison de dire que les Allemands n'ont pas généralisé la pose des compteurs communicants, il « oublie » opportunément de préciser les raisons de ce choix. 

Contrairement à la France, le système électrique de l'Allemagne est très complexe. Alors que la France se contente d'une douzaine de fournisseurs, l'Allemagne en compte plus de mille. Idem pour les gestionnaires de réseaux, qui sont 800 outre-Rhin, alors qu'Enedis gère 95% du réseau français. De plus, les compteurs sont achetés et détenus en Allemagne par les propriétaires des habitations. En d'autres termes, la généralisation des compteurs communicants reviendrait entre 15 et 20 milliards d'euros aux Allemands, contre seulement 5 milliards pour les Français, qui peuvent bénéficier des économies d'échelle obtenues par Enedis. L'Allemagne s'est donc rabattue sur une pose sélective, contrairement à la plupart des pays.

Enfin, en comparant la France et l'Allemagne sur la question des énergies renouvelables, Stéphane Lhomme passe sciemment sous silence l'exemple, autrement plus éloquent, des pays scandinaves. En Norvège, où 98% de la production électrique est issue d'énergies renouvelables, il s'installe plus de 1 000 compteurs communicants par jour, avec un objectif de 630 000 poses d'ici à 2019. Quant à la Suède, où la généralisation des compteurs intelligents est achevée depuis 2009, elle ne semble pas avoir sombré dans le chaos. Le pays est même, selon un classement établi en 2016, le second en termes de qualité de vie et de bonheur...loin devant l'Allemagne, qui pointe à la quinzième place. Comparaison n'est donc pas raison. 

De l'art de sélectionner les arguments

Lors de la même conférence, Stéphane Lhomme prend l'exemple d'une étude australienne selon laquelle, si les compteurs communicants ont bien permis des économies d'énergie les deux premiers mois, ils n'en faisaient plus réaliser aucune après six mois d'utilisation. Ici encore, il ne s'agit que d'une vérité partiale et parcellaire. Non seulement Stéphane Lhomme ne mentionne pas que cette étude date de 2010, mais encore ne fait-il à aucun moment référence à une série d'études plus récentes tendant à infirmer ses arguments. 

Une étude du ministère britannique de l'Economie, de l'Energie et de la Stratégie industrielle, publiée en août 2016, démontre ainsi que les consommateurs bénéficiant d'un compteur communicant peuvent s'attendre « à une réduction de leur consommation énergétique, résultant d'une meilleure information sur les coûts et usages de l'énergie », et ce alors qu'il existe « des preuves significatives démontrant que le retour des consommateurs équipés de compteurs intelligents mène à une réduction de la demande en énergie ». Une autre étude, publiée en Suède en 2016, en tire les mêmes conclusions. 

Troisième argument de sa démonstration : Stéphane Lhomme affirme que lors des pics de froid, la France procède à des « importations massives » d'électricité en provenance d'Allemagne. Il affirme également que lors de la dernière vague de froid, les Français se chauffaient grâce aux centrales à charbon allemandes. C'est oublier un peu vite que tous les pays européens échangent de l'énergie. En fait de « révélation », il ne s'agit là que d'une pratique très courante. 

Si la France importe de l'énergie, elle en exporte aussi, de manière excédentaire : en 2016, le solde des échanges français s'est ainsi établi à 39,1 TWh (soit 71,7 TWh d'export et 32,6 TWh d'import). En tout et pour tout, notre pays a importé l'année dernière 3,29% de sa consommation électrique en provenance de l'ensemble de l'Europe de l'Est, Allemagne comprise. On est donc loin des « importations massives » dénoncées par Stéphane Lhomme. 

Quand le diable ne se niche pas dans les détails

Enfin, Stéphane Lhomme affirme que les compteurs Linky rendraient les appareils électriques « fous ». En s'appuyant sur un article publié par Le Figaro, il prend pour exemple le cas de centaines de lampes de chevet qui se sont allumées et éteintes toutes seules. Ici encore, notre « expert » anti-Linky omet de préciser à son auditoire que « ce problème concernait uniquement les lampes tactiles » et qu'après une série de tests, ces lampes « de fabrication chinoise se sont avérées non conformes à la norme européenne sur les équipements électriques ». Autant d'informations pourtant contenues dans le même article, de même que celle selon laquelle ces incidents restent marginaux et « qu'un technicien est envoyé à chaque signalement » afin de reconfigurer l'installation défectueuse.

Sur une brochure diffusée publiquement, Enedis affirme que « le compteur communicant Linky va permettre de nouveaux services aux consommateurs » et que l'un des objectifs que l'entreprise poursuit est de « conforter la satisfaction client ». Il n'en fallait pas moins pour que notre homme présente cette plaquette comme confidentielle et n'en sélectionne, au profit de son public, la seule mention selon laquelle le compteur Linky profitera « à l'ensemble de la filière électrique ». Ou l'art d'inventer un diable qui ne se niche pas dans les détails.

 

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