Al Arabiya, première chaîne condamnée pour diffusion de fake news?

Al Arabiya, chaîne saoudienne d'information, vient de perdre sa licence de diffusion au Royaume-Uni. Selon les premiers éléments, cette perte de licence pourrait être le résultat de la publication d'une fausse information liée à la Crise du Golfe. Si cette information venait à être confirmée, il s'agirait d'une première condamnation pour fake news.

Le 27 juillet 1849, la IIIe République française publie une loi visant à punir toute « publication ou reproduction faite de mauvaise foi de nouvelles fausses de nature à troubler la paix ». Près de 170 ans plus tard, les fake news, armes de propagande relayées facilement par le biais des réseaux sociaux et d’Internet, ont envahi le globe et contribuent à renforcer guerre, terreur et déséquilibres entre les pays ou au sein d’un seul et même peuple. Des tentatives de désinformation dont le Qatar a été victime en 2017 et ayant conduit au blocus de tout l’émirat qui se poursuit encore à ce jour.

 

Fake news et blocus.

Tout commence dans la nuit du 24 au 25 mai 2017. L’agence de presse qatarie QNA (Qatar News Agency) subit un piratage conduisant à la publication sur le site de l’agence, de fausses déclarations pro-iraniennes tenues par l’émir Sheikh Tamim ben Hamad Al-Thani et qui font vite boule de neige dans tout le Moyen-Orient. Car elles ont été relayées en masse par la très influente chaîne Al Arabiya. Tant et si bien que le 5 juin, Arabie Saoudite, Egypte, Maldives, Emirats Arabes Unis, Yémen et Bahreïn, s’entendent pour mettre un terme à leurs liens diplomatiques avec le Qatar. Riyad ferme même ses frontières terrestres, aériennes et maritimes et commence pour le Qatar, un blocus dont le but est de le fragiliser. Pourtant l’émirat dénonce le piratage de son agence de presse et Al-Thani dément les propos qu’on lui a prêtés. Mais le mal est fait, même si depuis, les exigences requises contre le Qatar, ont été revues à la baisse. Une enquête a été ouverte et menée conjointement par les services qataris et le FBI, révélant que le piratage serait la source des Emirats Arabes Unis. Ce dont se sont bien évidemment défendus ces derniers, répétant au passage que le Qatar soutiendrait des terroristes talibans.

QNA porte plainte contre Al Arabiya à l’Ofcom britannique, l’équivalent de notre CSA, ce qui selon les dires de l'ambassade du Qatar en France, auraient engrangé la perte de la licence d’Al Arabiya avec effet immédiat. Toutefois, si la chaîne confirme ne plus avoir de licence, elle dément que cela ait un lien avec la crise du Golfe actuelle. Elle affirme simplement ne plus émettre au Royaume-Uni depuis janvier dernier, sans donner davantage de détails.

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Les fake news, nouveaux nerfs de la guerre ?

Si les fake news sont désormais monnaie courante (et ont été popularisées par Donald Trump qui en fit un mantra), elles sont surtout néfastes dans les pays sous tension, comme ceux du Proche et Moyen-Orient. Ces fausses informations y sont comme une allumette propice à créer de grands feux et la crise du Golfe n’est qu’un exemple parmi tant d’autres survenus depuis. Les théories du complot y remportent un certain écho et sont devenues un phénomène à elles seules, couplées avec la propagande et des campagnes massives de désinformation. Le but, maintenir les populations en état d’inquiétude permanente qui se rangent derrière leurs gouvernements respectifs et éviter ainsi un nouveau Printemps arabe. « Le potentiel explosif du pouvoir des sites de fake news est encore plus important dans les sociétés fragilisées, instables ou divisées », explique le docteur Jean-Marc Rickli au cours de ses recherches pour le Centre de politique de sécurité de Genève, dont l’objectif est la promotion du maintien et la consolidation de la paix par le biais de la formation, la recherche et le dialogue. Et de citer la situation actuelle du Liban où des fausses informations censées être issues de l’agence Reuters, circulent et affirment une hypothétique guerre menée entre l’état d’Israël et le Hezbollah, en plein conflit armé avec la Syrie qui perdure. Des messages fortement relayés via les réseaux sociaux ou des applications de messagerie de type WhatsApp, même si leur crédibilité peut être mise en doute, car ces dépêches sont rédigées dans un style différent de celui habituel des agences de presse et ont vite été démenties. En attendant, le mal est fait et l’idée, implantée dans de nombreux cerveaux mis ainsi sous tension.

Les fake news ont encore un bel avenir devant elles. Même si parfois, elles remportent des défaites. Les Emirats Arabes Unis avaient en effet appelé à la fermeture de la chaîne Al Jazeera au Qatar pour éviter qu’elles ne répandent de fausses informations à leur sujet. « Les chaînes Al Jazeera en arabe et anglais sont légitimes (…) L’exigence d’une fermeture est une attaque inacceptable du droit à la liberté d’expression et d’opinion » avait ainsi rétorqué le Haut-Commissaire de l’ONU aux droits de l’Homme, Zeid Ra’ad Al Hussein. La boucle aura-t-elle été bouclée? Dans un communiqué de presse en réponse à la perte de licence d’Al Arabiya, la QNA n’a pas manqué de souligner la différence de traitement avec Al Jazeera, pourtant accusée par les autres pays du Golfe. « Bien qu’Al Jazeera Media Network ait récemment fait l’objet de critiques ciblées de la part des quatre États bloquants, il convient de noter qu’Al Jazeera reste réglementé et licencié par Ofcom et travaille en étroite collaboration avec Ofcom et d’autres pour s’assurer que sa production est entièrement conforme au code de la radiodiffusion de l’Ofcom. Il a donc un excellent dossier de conformité à l’Ofcom. »

 

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