Pesticides : entre arguments scientifiques et considérations politiques

Alors que les principales agences internationales s’accordent à dire que le glyphosate, une substance présente dans la plupart des désherbant, ne constitue pas un risque cancérigène pour l’homme, le CIRC a récemment soutenu le contraire, allant jusqu’à contredire l’OMS. Un désaccord qui rappelle d’autres cas où le consensus scientifique est ignoré au profit de considérations politiques.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), considèrent que le glyphosate ne présente pas de risques cancérigènes pour l’homme par l’exposition alimentaire. Selon une étude menée par des experts des deux organisations et publiée ce lundi 16 mai, « il est improbable que le glyphosate pose un risque cancérigène pour les humains du fait de l’exposition par le régime alimentaire ». Ce nouvel avis scientifique s’ajoute à celui de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui avait également jugé le risque cancérigène « improbable » en octobre dernier.

La « science façon Facebook »

L’expertise scientifique commune à l’OMS et l’ONU intervient juste avant le vote du Comité européen, qui doit se prononcer les 18 et 19 mai sur la prolongation ou non de la molécule utilisée dans les désherbants les plus répandus sur la planète. Avec près d’un milliard de tonnes par an, le glyphosate est en effet le pesticide le plus vendu au monde. Il entre dans la composition de plus de 300 produits, notamment le célèbre Roundup de Monsanto dont le sort sera également scellé à Bruxelles. Or, outre les conclusions de l’OMS, la FAO et l’EFSA, la Commission européenne pourrait s’appuyer sur d’autres avis positifs rendus récemment afin de prolonger l’autorisation de vente de la molécule. Ainsi, l’Institut fédéral allemand d’évaluation de risques (BfR) estime qu’« il n’y a aucune validation d’une relation significative entre une exposition au glyphosate et une augmentation de lymphome non hodgkinien ou de tout autre type de cancer ».

En réalité, une seule agence d’envergure internationale continue de classer le glyphosate comme cancérigène probable. Il s’agit du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui déclare n’avoir aucun commentaire sur l’avis du Joint Meeting on Pesticide (JMPR, le comité commun à l’OMS et la FAO) si ce n’est que celui-ci ne contredit pas sa propre classification. Mais le problème est en réalité plus complexe que cela, car les organisations sont toutes deux liées à l’OMS, qui a le plus grand mal à expliquer ces résultats contradictoires. « Le CIRC opère une classification, tandis que le JMPR fait une évaluation des risques », lance l’organisation internationale afin de clore la polémique.

Cependant, pour le BfR, qui a compilé une base de données toxicologiques on ne peut plus complète sur le glyphosate, la classification de cette molécule comme substance cancérigène par le CIRC repose sur des « preuves limitées » chez l’homme. Il faut dire que les conclusions du CIRC, basées sur une sélection limitée d’études, contredisent les résultats obtenus de nombreuses agences, notamment l’agence américaine EPA (Environmental Protection Agency), la canadienne PMRA (Pest Management Regulatory Agency) et l’australienne APVMA (Australian Pesticides and Veterinary Medicines Authority).

Pour toutes ces dernières, le glyphosate ne représente pas de risque cancérigène. Elles ont en revanche émis des réserves concernant les conclusions du CIRC. Ainsi, l’EPA estime que « l’inclusion de données issues d’études présentant des limites bien connues, l’absence de résultats reproductibles et l’omission de résultats opposés issus d’études fiables ont pu avoir un poids important dans la classification du glyphosate comme probablement cancérigène par le CIRC ». Un fonctionnaire de l’EFSA va même plus loin et qualifie le rapport du CIRC de « science façon Facebook ». Il décrit ainsi une manière de travailler consistant à « poster des affirmations scientifiques sur Facebook pour comptabiliser ensuite le nombre de likes obtenus ».

La réalité scientifique oubliée au profit des polémiques

Or, comme chacun sait, la rigueur doit être de mise lorsqu’il s’agit de questions scientifiques. Et les raccourcis sont vite pris par les médias lorsqu’il s’agit de sujets aussi discutés que les pesticides. Récemment, une « imprécision » a donné lieu à un débat des plus surprenant concernant une étude de l’EFSA sur les pesticides. L’émission de télévision Cash investigation, diffusée en prime time, prétendait que l’agence européenne avait publié des informations selon lesquelles « 97 % des produits alimentaires contenaient des résidus de pesticides ». Il suffisait pourtant d’aller au bout de la phrase pour éviter le contresens : « Plus de 97 % des aliments contiennent des résidus de pesticides dans les limites légales », pouvait-on lire dans le rapport de l’EFSA. Soit exactement le contraire de ce qu’affirmaient les chiffres de l’émission.

Le phénomène n’est pas récent. Les enquêtes et autres études sans fondements scientifiques sont en effet relayées par la presse avec hâte depuis que les pesticides existent. En mars de l’année dernière, une enquête de l’association Générations futures montrait qu’en moyenne une vingtaine de résidus de perturbateurs endocriniens, essentiellement des pesticides, ont été trouvés dans les cheveux de 28 femmes d’Ile-de-France en âge de procréer. Or, pour Jean-François Narbonne, toxicologue et ancien expert auprès de l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), « cette étude ne traite des perturbateurs endocriniens que dans le titre. Les vraies études sont celles menées par les agences sanitaires sur 3 000 personnes et non celle-ci sur 28 échantillons ». Peu étayées scientifiquement, ce type d’« enquête » vise plus à susciter la peur (et donc faire grimper l’audimat) qu’à informer le public. Pour le professeur Narbonne, « nous sommes passés de 1 500 pesticides autorisés à 450 », et les chiffres diminuent régulièrement depuis une quarantaine d’années. « On dit qu’il y en a plus qu’avant, mais en fait il en a beaucoup moins. Nous avons simplement appris à les détecter », explique-t-il.

Loin d’être anecdotiques, ces « malentendus » sont révélateurs des conflits pouvant exister entre science et politique, deux domaines supposés séparés et étanches. La réalité est bien plus complexe, certaines personnalités ou groupes influents pouvant choisir d’ignorer les conclusions des institutions scientifiques les plus sérieuses au profit des considérations politiques. L’exemple du changement climatique en est le meilleur exemple. Alors que la science du climat et le fonctionnement de l’expertise permettent de comprendre le changement climatique anthropogénique comme un problème de pollution globale, « ce cadrage est aujourd’hui ébranlé » par les négociations politiques internationales. C’est la conclusion d’Amy Dahan et Hélène Guillemot, chercheurs au Centre Alexandre Koyré pour l’histoire des sciences et des techniques. Si le débat au sein des institutions scientifiques est nécessaire à la création de nouvelles connaissances, les climato-sceptiques et autres contestataires tendent à fragiliser et décrédibiliser la recherche, souvent pour des raisons étrangères à la science.

Des exemples qui illustrent le danger potentiel du mépris des conclusions scientifiques motivé par des intérêts politiques ou relationnels. Certes, la science ne peut pas tout, et la recherche doit également être encadrée, mais « encadrée » ne veut pas dire « entravée », encore moins « mésestimée ». Nos hommes politiques doivent faire preuve de responsabilité et maturité intellectuelles et prendre en considération les préconisations des experts au moment de prendre leurs décisions. En clair, ils doivent s’efforcer de voir plus loin que le bout de leur nez et de celui de leur électorat.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L’auteur·e a choisi de fermer cet article aux commentaires.