De la misère en milieu étudiant

Un changement radical se postule par un constat radical. Le mien, et peut-être suis-je tardif à m’en émouvoir, c’est que nous autres étudiants sommes considérés comme un poids pour la société, des improductifs, des corps qui, un jour, deviendront lucratifs, et juste ça. En attendant, mettre ce qu’il faut de sans plomb pour que ça turbine dans le cerveau huileux.

 © Yoann Compagnon © Yoann Compagnon

À quoi bon, rien ne me calme

Je souffre. Qu’ils l’aient intériorisé, refoulé, ou accepté comme juste fardeau à endurer, mes camarades souffrent aussi. Ce n’est pas qu’une pandémie qui se déchaine sur nous autres étudiants, depuis maintenant un an. C’est le silence assourdissant lorsqu’on se défenestre, contrastant au déchainement lorsqu’on s’amuse en silence, coupables. C’est le mépris lorsqu’on revendique d’être, de produire une valeur sociale, de servir à quelque chose. C’est de quémander tout le temps ce qui devrait nous être dû. Bien sûr Les étudiants ne sont pas Les jeunes. Il en existe des centaines de milliers d’autres de notre âge qui vivotent, d’intérim en auto entreprenariat, subissant toutes les violences que la classe qui dirige Le Travail essaye de nous imposer pour s’engraisser et déléguer ses basses œuvres. Mais je ne saurais parler des conditions d’existence de mes camarades épuisés par le travail avilissant, si jeunes. Qu’on les laisse parler, qu’on entende les mots qu’ils utilisent pour décrire l’abjecte, j’utilise les miens pour décrire mon sort. J’utilise ce langage brutal, j’en ai besoin pour écrire ma colère et mon chagrin. La musique ne me calme plus, que je l’écrive ou que je l’écoute. Ni Prazépam ni Venlafaxine ne viennent à bout de mes angoisses et désillusions. Les paradis artificiels, à libération prolongée, effervescents ou à avaler, les alcools, l’hyperphagie, les râlements, les marches de trois heures, les brutaux excès de vitesse, comme l’envie de se planter contre un mur, à quoi bon, rien ne me calme. Sauf, parfois, mes amis. Mais eux aussi subissent et endurent, se confortant, s’enivrant comme ils peuvent, comme il pleut, pour oublier le déchainement qui nous menace. Ils rendent leur mémoire, soldent leurs études, s’essayent à l’art, espèrent, toujours et encore, qu’on y arrivera, que demain sera meilleure. Au fond d’eux ne s’imaginent nulle part, car il n’y a nulle part où espérer, car l’imagination est devenue chasse gardée de nos nuits rêveuses, de cet état second, paradoxal, le sommeil, dernier soulagement, dernière errance, dernière illusion après l’énième journée qui plombe. 

Une classe qui nous sape

Juste oublier, autant que possible, les menaces de coup d’Etat, militaires factieux s’étalant en presse fasciste, la diffusion assourdissante d’une propagande humiliante vis-à-vis des Pauvres, le harcèlement des Banlieusards par la police, la chasse aux Musulmans qui se banalise, les suicides des Paysans endettés, les Travailleurs du front morts d’un virus pour tenir les caisses du commerce, morts pour rien. Rien ne parvient plus à adoucir le son criard de tout ce que l’on subit, de ce que subissent mes voisins de chambre universitaire, qui se contraignent en silence, s’isolent en folie, se terrent dans l’acceptation qu’ils ne sont décidément rien, qu’ils ne valent rien, que nous ne valons rien, que ça ira mieux demain. Il y a de ces jours, ensoleillés et réveillés du bon pied, où je serais capable de ravaler mon pamphlet, comme j’en écris tant d’autres que je n’ose publier, profiter de ma vie qui s’écoule, honteux de me plaindre en ayant une carte vitale dans ma poche. Puis je me rappelle que cette carte vitale fut conquise par la haine contre une classe qui nous sape notre dignité, par une colère légitime, par des mots, des coups, des cris incisifs et brutaux de ceux qui n’avaient rien, qui s’en contentaient durement, jusqu’au jour où. 

Se réorienter, se ramasser, s’en vouloir, se plier

Qu’on ne soit pas des plus à plaindre ne nous fera pas avancer. Il y a pire ailleurs, mais il y a mieux ici, et ceux qui détiennent ce mieux ne nous le céderont jamais de bon cœur. Un changement radical se postule par un constat radical. Le mien, et peut-être suis-je tardif à m’en émouvoir, c’est que nous autres étudiants sommes considérés comme un poids pour la société, des improductifs, des corps et cerveaux, qui, un jour, deviendront lucratifs, et juste ça. En attendant, mettre ce qu’il faut de sans plomb pour que ça turbine dans le cerveau huileux. En attendant, noyez-vous dans vos miasmes, subissez humiliations, harcèlements, rappels à l’ordre de ceux qui vous enseignent et vous surplombent. Encaissez la surcharge absurde de travail, la déconsidération de votre subjectivité, la fatigue, la malnutrition. Subissez le mensonge, l’illusion fumeuse qu’on aurait eu le moindre pouvoir sur ce parcours scolaire, sur notre lieu d’étude, sur notre vie, sur notre devenir. Se retrouver dans cette filière, par sélection ou par élimination, abandonner en chemin, se réorienter, se ramasser, s’en vouloir, se plier… le déterminisme social, ça s’apprend dans le silence religieux d’un amphi, ça sert à disserter, mais de là y voir du concret, repassez plus tard. Subissez la précarité que vous méritez, elle vous forge à l’avenir qui vous attend. Subissez l’humiliation, elle rongera votre amour-propre qu’il faudra remballer toute votre vie pour les désirs de vos supérieurs. Avant d’en crever, consultez, médicamentez-vous, ça passera. Avec le temps, les pilules et les désillusions, on s’habitue à tout. On finit par croire qu’on ne s’en sortira que seul, qu’il faut se battre seul, et battre les autres. On s’égare à croire que si son père perd sa maison, il serait plus noble de se crever pour la racheter, plutôt que de se crever à lutter contre les banques et promoteurs qui vont lui voler.

Ce sera Toi ou Nous
    
Que mon camarade s’épuisant à faire carrière, espérant « s’en sortir », y réfléchisse à deux fois. Car ce sera Toi ou Nous. Toi seul, qui accepte l’inacceptable, le matraquage de cours indigestes, l’érudit qui te dégueule son savoir prémâché préprofessionnel à toi, l’idiot aux bourses misérables, perfusion du jeune miséreux que tu es, ne mouftant jamais, croyant en un avenir meilleur, les portes du paradis après le charbon, les cadeaux après avoir été sage, sans la sagesse. Ou Nous, ensemble, qui conscientisons que le monde s’engouffre inéluctablement dans le pire, et que notre école, quelle qu’elle soit, nous y catapulte tranquillement. Qu’il ne vaille rien d’autre, ni carrière, ni profits, ni fuites, que de lutter ensemble pour nous sauver de ce marasme. Que des additions de Toi, qui ne croient qu’en soi, participent au désastre, que de considérer que l’Humanité n’a aucune chance, qu’il faut donc se concurrencer plutôt que collectiviser. Que de croire qu’apprendre par cœur à reproduire du médiocre pendant trois ou cinq ans t’apportera quoi que ce soit. Que de croire, comme on te l’a martelé, que seule l’école t’éduque et te permettra de t’élever au-dessus de tes camarades, d’être de ces transfuges de classe qui croient en leur mérite. Que de croire que le réseau, que les stages, que le bouche à oreille, que ton salut se trouvera à remuer ciel et terre pour toucher du doigt la médiocrité des grands, qui toujours t’exploiteront et t’écraseront, jusqu’à que tu t’affirmes en en écrasant d’autres. Et quand je parle de Toi, je parle aussi à Moi, je tente de m’en convaincre, c’est si dur à croire, qu’autre chose existe, autre chose que ne croire qu’en soi, quand tout nous y conforte.

Envier la lutte

J’ai beau jeu d’écrire de chez moi, mais quel pouvoir nous reste-t-il lorsqu’on est seul, isolé, confiné, yeux livides scrutant le bitume en quête d’une illusion de chemin, de lendemains qui chantent ? Qu’avanceraient mes pleurs silencieux, ma rage renfermée, ma joie disparue, si je ne pouvais en témoigner sur ce recoin d’espace public ? Il ne me reste que ça, écrire, plutôt que de contempler le temps qui s’écoule vers le pire. Écrire ces années qui m’ont achevées, qui m’ont conduites à envier la mort, qui aujourd’hui me font haïr l’égalité des chances et l’entreprenariat comme toutes ces illusions qui convainquent tant, jusque chez mes amis. Je veux les convaincre d’envier l’élaboration d’une utopie collective, la construction d’une société communiste, et la lutte, toujours, car elle seule ne vaut d’être vécue, dans toutes ses modalités et spécificités, dans toutes ses stratégies et expériences, car rien d’autre n’épanouira la vie de ceux qui n’ont rien, ou si peu.

Notre condition

La vérité c’est que nous autres, lycéens, apprentis, étudiants, préparant les diplômes qui nous définiront et nous enterreront à vie dans un quotidien insipide, CAP, Bac pro, BTS, DUT, licence, master, nous autres étudiants des classes populaires, des classes soi-disant moyennes, étudiants endettés, travaillant le week-end, vivotant de misérables bourses ou financements arrachés au Crous ou à Pôle Emploi, stagiaires sous-payés, trafiquant la drogue ou notre corps, micro-entrepreneurs sur biclou, nous sommes en peine. Cette année a subjugué notre condition, a percé à jour, entre deux dégueulis sécuritaires, dans ce flot d’actu télé réactionnaire en continu, notre condition. Mais nous sommes depuis si longtemps isolés, renfermés, astreints à s’abêtir de savoirs, à en ingurgiter pour espérer en retenir le plus de poussières, habitués à n’être rien d’autre que des cafards, qu’on écrase lorsqu’on ne s’écrase pas nous-même, en attendant ce jour hypothétique, utopique, où l’on sera libre, libre de choisir à quel patron vendre sa force de travail, tout comme on est déjà libre de la lui proposer gratuitement en bon stagiaire.

Imposer l’expression de nos puissances

Nous ne sommes pas là pour emmagasiner bêtement des savoirs sans l’espoir de les mobiliser pour vivre mieux. Nous ne sommes pas là pour subir l’infantilisation et le mépris de nos maîtres, apprenants s’opposant aux incultes que nous serions, qui veulent nous inculquer l’efficacité et la médiocrité, nous instruire à écrire des pensées d’autrui, alors que nous voulons apprendre, et que seuls nous pouvons décider de ce qui nous anime d’apprendre. Eux décrètent ce qui nous sera utile à vendre de notre corps aux capitalistes, nous devons imposer l’expression de nos puissances, nos pensées, les outils effectifs et redoutables dont regorgent déjà, ici et maintenant, nos corps et nos esprits. Nous ne sommes pas là pour nous conforter et nous reproduire à l’infini dans ce monde d’asservissement à une bourgeoise, libérale ou fasciste à l’envi, capitaliste toujours, qui tirera profit et loisirs de ce que nous ont instruit l’école, le lycée, l’université, jusqu’à épuisement. Nous ne sommes pas là pour courir derrière un travail dont on ne décidera de rien, dont on ne pourra jamais réfléchir de l’utilité sociale, sur et dans lequel on ne possèdera aucun pouvoir, aucun droit, mais tous les devoirs.

L’égalité des chances, l’inégalité du devenir

Que ceux qui s’illusionnent qu’un Etat bourgeois mette autant d’argent dans une institution censée nous émanciper se requestionnent. L’école, le lycée, l’université, ne considèrent en rien l’utilité sociale d’apprendre. Elle nous inculque à bouffer plutôt qu’à savourer, à s’accaparer plutôt qu’à partager, à se comparer plutôt que s’entraider. Elle nous instruit, elle nous classe, puis nous fige, elle nous modèle, pour que seuls certains performent, laissant croire que tout le monde le pourrait. L’égalité des chances, l’inégalité du devenir. Elle nous déforme, nous dévisage, nous anéantit de fatigue et d’ennui. Ces institutions du savoir créent l’offre de la demande des détenteurs du Capital et du Travail, qui décident ce qui vaut de ce qui ne vaut pas, du travail improductif, et de celui sur lequel on peut fructifier. Qui décide de quel travailleur a-t-elle besoin à ce moment-là pour produire ses nuisances artificielles. L’université n’émancipe pas, nos maîtres ne sont pas nos alliés, apprendre ne se décrète pas, et nos vies valent d’être vécues et comprises en dehors de ces baraques livides où l’on n’est rien. Apprendre ne sera jamais une action solitaire, imposée, sous l’emprise de la coercition. Ou elle n’amènera qu’à ne jamais rien comprendre. Apprendre doit être consenti, doit être choisi, doit être ensemble, doit être dehors, doit être imbriqué dans la lutte de classe.

Ne plus être victimes, être offensifs

La seule émancipation, la seule raison d’être, c’est d’exprimer ses puissances, de bâtir un monde cohérent et juste. Cela ne se fera qu’en s’organisant collectivement et en luttant. Comme de ces lycéens qui ont bloqué cette semaine les lycées. Nous, jeunes prolos ou désunis, décontenancés et désarçonnés, trop occupés à se demander quel métier envisager, à quelle sauce on nous dévorera, devons reprendre le pouvoir sur ce qu’ils nomment l’Education, le Travail, l’Economie. Ne plus réclamer, mais imposer, brailler, théoriser, idéaliser, imposer encore. Ne plus être victimes, être offensifs, avec comme certitude qu’on est capable du meilleur, et qu’il ne sera pas difficile à atteindre tellement le pire nous noie. Ne plus être seul, être ensemble, rattraper tout ce temps perdu, et vite, car le temps presse.

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