Avec Samuel Etienne, les réactionnaires s’invitent sur Twitch

Hollande, Castex, Le Pen. Le plan de table de Samuel Étienne, nouvelle vedette de Twitch, en a choqué plus d’un. Lui qui avait attiré la sympathie en dépoussiérant l’exercice de la revue de presse, se révèle être un énième intermédiaire de la nouvelle stratégie d’influence de la droite réactionnaire et néolibérale à destination des jeunes, à un an des élections présidentielles.

Samuel Étienne n’est pas du genre à dormir. Animateur de Questions pour un champion, présentateur de la matinale de France Info, il souhaite également un bon anniversaire aux heureux concernés chaque matin sur Twitter. Comme il lui reste un peu de vide dans son emploi du temps, il s’intercale deux heures de revue de presse quotidienne, sur Twitch. Une arrivée méticuleusement préparée grâce au généreux tutorat d’un streamer coutumier de la plateforme. Parce que Samuel n’a de cesse de le répéter : on n’y débarque pas sans en connaître les codes, la culture. Dans les ruelles numériques de ce site de stream tout de magenta vêtu, on a plutôt tendance à croiser des jeunes, qui en divertissent d’autres. Les uns papotent en jouant à Call of Duty ou Among Us, les autres réagissent dans un tchat suractif et coloré. Et de là naît l’interaction sur laquelle Amazon, propriétaire du joyau, a tout capitalisé. Une promiscuité de dialogue entre le diffuseur et les spectateurs qui donne cette saveur communautaire que tout un écosystème s’évertue à renforcer, par des systèmes de cadeaux, d’abonnements payants contre récompenses, d’emojis personnalisés.

Une arrivée en grande pompe

Il y a trois mois, Samuel Étienne, journaliste de la petite lucarne, est reçu avec les louanges, les tambours et les trompettes des habitants de cette planète. Une cascade de viewers s’éprend de la sympathie du garnement et du format dépoussiéré de sa revue de presse, moi inclus. La Matinée Étienne a tout pour plaire, sauf le jeu de mots. Samuel dans son salon, à la cool, des kilos de presse sous le bureau, régionale ou nationale, il y en a pour tous les goûts. Et une tirade qui revient, quel que soit le journal ou l’article : « vous allez voir, c’est très intéressant ». 

Car le journaliste est un journaliste. Donc il est forcément neutre et objectif, les sujets ne lui inspirent qu’un intérêt dépassionné et mesuré. Il n’est pas là pour prendre position, ni pour faire de la politique, mais simplement en pédagogue, investi d’une noble mission, rude à accomplir : rendre la presse séduisante « aux jeunes ». Et avec elle, la politique, la démocratie, le vote, etcetera. Chaque article lu, chaque journal ouvert, c’est une petite graine semée pour reconnecter « les jeunes » à la réalité véritable du monde qui les entoure. Sans méchanceté aucune, juste, c’est vrai que, bon, les jeunes, et on les comprend hein, préfèrent se divertir, scroller les réseaux, manger du coca et boire des chips, plutôt que de s’emparer des vrais sujets. 

Ancien animation télé, Samuel Étienne sait y faire avec la caméra. Il est doux, calme, souriant, attachant. Il n’a pas un mot plus haut que l’autre. Et lorsqu’une question fait débat dans le tchat, il enclenche la fonction sondage, avant d’en commenter le résultat, assurément « très intéressant », ou « plein d’enseignement », choix multiple. Sans se positionner, sans rentrer dans le détail, sans faire de remous, sans faire de politique, sujet suivant.

Samuel Étienne et François Hollande sur Twitch Samuel Étienne et François Hollande sur Twitch

Les médias traditionnels en embuscade

Forcément, Samuel Étienne attire la curiosité, voire la convoitise, de sa maison d’origine. Certains disent que c’est le cours normal des évènements : avec des années de retard, mais toujours, les médias traditionnels finissent par s’approprier les nouveaux outils de communication. L’incursion du « vieux » journaliste « chez les jeunes » fascine donc son employeur France TV, qui en profite pour exhumer la chaine Twitch du même nom, pour une émission animée par… Samuel Étienne lui-même. Dans la presse ou en plateau, on invite la star pour nous raconter son épopée de journaliste aventurier, explorateur des outils de la modernité, à la recherche du jeune égaré qui s’est détourné de la presse, de la politique, du vote, etcetera. 

Pour varier les plaisirs, le journaliste invite quelques-uns de ses collègues à l’écran, une certaine Élise Lucet, un certain Laurent Delahousse. Ce petit microcosme de présentateurs et d’animateurs télé ne manque pas de s’extasier à la découverte de ce nouvel univers plein de promesses et d’opportunités, avant de louer la démarche de leur bienveillant camarade qui a ouvert la brèche. Samuel Étienne ne souhaite donc plus seulement renouer le lien entre « les jeunes » et la presse, mais aussi avec la télévision. Il se persuade que la clé de ce renouement, qui doit permettre de revitaliser la démocratie et le vivre-ensemble, se trouve aussi dans le ravalement de façade de la vieille télévision, et de ses animateurs vedettes qu’on connait depuis l’enfance. L’envers du décor de 20h30 le dimanche sur France 2, ça c’est de l’éducation aux médias, ça c’est convaincant pour « les jeunes » en errance et déshérence de télévision, comme chacun sait.

La politique sans consistance

A écouter Samuel Etienne, la politique est un long fleuve tranquille. Sans confrontation, sans rapport de force, sans idéologie. Bien sûr, sans la vieille lutte des classes. La politique, c’est un melting-pot d’idées qui amènent à débattre, portées par des responsables politiques légitimés par le vote, qui cherchent les ajustements, poussent les curseurs, mais pas trop loin non-plus, permettant de rendre notre société moins inégalitaire (double négation) entre les pauvres et les riches. Ceux qui menacent de pousser trop loin les curseurs, voire de carrément changer de table de mixage, sont les extrêmes (qui se rejoignent comme vous savez), et Samuel Étienne ne veut pas les inviter dans son salon.

Qui aurait intérêt, dans son discours, à sacraliser une définition aussi léthargique de la pratique politique ? Qui aurait intérêt à pacifier le conflit social ? Qui éviterait de donner du crédit au mouvement social, aux sciences humaines, à la critique des médias ? Ne serait-ce pas un représentant d’une classe sociale qui profite d’un système économique structurellement inégalitaire et violent qui n'est remis en cause que par la confrontation politique ? 

Ou alors Samuel Etienne, innocenté de cette hypothèse grossière, est juste venu déblayer le terrain en même temps qu’assurer le service après-vente des médias traditionnels dont il vient. Ceux-là même qu’effectivement, on a tendance à vilipender, à force de s’apercevoir qu’ils minorisent l’existence des classes populaires, qu’ils orientent le débat public où ça les arrange, qu’ils offrent des colonnes et des micros en veux-tu en voilà à la droite réactionnaire.

Une vision paternaliste de la politique

Dans la vision, qu’on peut vulgairement qualifier de bourgeoise, qu’a Samuel Etienne de la démocratie, bourgeoise elle aussi, la marge d’implication du citoyen dans la vie de la cité se résume essentiellement à travailler, se renseigner, et surtout s’exprimer. Voilà son droit politique accordé et consacré. Chacun peut exprimer son désaccord, dans le respect de l’autre, et c’est déjà pas mal. Chacun peut peaufiner son avis en consultant les médias pluralistes et pluriels. Et, in fine, chacun peut voter pour celui à qui déléguer ses doléances. Après que les instituts de sondage, les éditorialistes, les experts de rien, les reportages anxiogènes et les plateaux consensuels aient choisi les thématiques censées déterminer son candidat tout trouvé. Voter donc, en connaissance de cette marmelade qu’on appelle politique, pour désigner les moins pires personnes à qui déléguer ses doléances. 

Samuel Étienne doit être de ceux qui, en dernier recours, délègueraient au plus pragmatique. Quelqu’un contre le racisme et pour le développement durable. Quelqu’un pour la paix sociale surtout. Et quand bien même le long fleuve tranquille de cette paix sociale cache en fait un torrent de boue qui déborde et menace de laisser crever les gens à qui une classe vole le labeur et ses bénéfices, l’important est, avant tout, de revitaliser la démocratie. Et de la préserver aussi, toute branlante soit-elle. Il est donc bon de rappeler, d’autant plus lorsqu’on se sent investi d’une responsabilité médiatique, que le citoyen a des devoirs à faire. Pas tous les soirs, juste quelques matins dans sa vie. Lire le journal, écouter la matinale, et aller voter, principalement. Clé en main, le voilà armé de tous les outils pour décider des ajustements et des aménagements ayant trait à son exploitation. 

François Hollande est de droite maintenant ?!

C’est donc en toute logique que Samuel Étienne, enjoué par son incursion réussie chez la jeunesse, invite un jour l’ancien président français à papoter. Lorsque je lui demande sur son tchat, taquin, s’il ne va interviewer que des gens de droite, il me rétorque que « alors François Hollande est de droite maintenant ?!». Tout est résumé dans cette phrase, je ne boude pas mon plaisir. Oui, pas qu’un peu. Et si tu ne t’en es pas aperçu, c’est que sa politique n’a rien ébranlé dans ton quotidien, voire a conforté ta condition sociale. C’est, somme toute, que tu es privilégié Samuel. Car tous ceux qui ont subi dans leur vie la violence du quinquennat Hollande, dans leur chair la violence de sa répression lorsqu’on s’y mêlait d’un peu trop près, s’accordent bien sur une chose : Hollande n’est certainement pas de gauche, et a même contribué à enterrer les espoirs que les gens pouvaient encore mettre dans ce vague concept. 

C’est marrant ce timing. La semaine précédente, on se remettait d’une émission mal éclairée mais très éclairante, où Gabriel Attal, porte-parole des nuisances sonores gouvernementales, y avait trié sur le volet des influenceurs pour jacter d’une précarité qu'aucun d’entre eux ne semblait avoir touché du doigt un jour dans sa vie. On se remettait juste de s’être apitoyé d’une opération de communication grossière, et de professer qu’avec des journalistes, au moins, on aurait eu de vrais contradicteurs solides et professionnels, que ç’aurait été autre chose qu’un grand bol de soupe. Et puis nous voilà forcé de relativiser, se rappelant que bien des journalistes (plutôt des animateurs) se montrent parfois plus complaisants que des influenceurs. A l’image d’EnjoyPhoenix, qu’on croyait apolitique à force qu’elle le martèle, et dont on s’aperçoit rétrospectivement qu’elle a plus vertement haussé le ton et mis en demeure Gabriel Attal sur son dispositif confortable, que Samuel Étienne a rappelé son bilan odieux à Hollande. A deux doigts de se rendre compte que les jeunes peuvent se politiser en animant des tutos beauté plutôt qu’en écoutant Delahousse.

Hollande écoute Booba

Samuel Etienne ne voit donc visiblement pas le problème de son dispositif, ou alors il y trouve un intérêt. Inviter un ancien président dans son salon, le soir, avec la famille autour, sans rien préparer, quoi de mieux pour créer les conditions d’un parfait petit dialogue intimiste et mielleux sur l’ex-président, sa vie son œuvre ? Interview fleuve d’une heure et demie, qui en durera le double, où chacun des deux garçons s’autocongratule de faire vivre ce beau moment de démocratie directe. En effet, n’importe qui des 70.000 spectateurs peut poser une question dans le tchat, et François ou Samuel peuvent consciencieusement en choisir une de convenable. On est effectivement à deux doigts de l’autogestion. Qu’a-t-on appris de croustillant ? Que Poutine est vilain, que Hollande écoute Booba, qu’il aime les steak frites (Hollande, pas Booba), qu’il a peut-être manqué d’un psychologue attitré, et que c’est vraiment emmerdant d’attendre l’arrivée des chefs d’Etat, planté sur le perron de l’Elysée pendant trois minutes, surtout quand il pleut. Qu’a-t-on appris de politique ? Absolument rien.

Samuel Étienne a annoncé récidiver avec Jean Castex ce soir. Et Marine Le Pen bientôt, pourquoi pas, si elle est cap’. Parce que finalement, les extrêmes, pourquoi pas, surtout qu’on ne sait plus trop faire la différence entre le ministre de l’intérieur du gouvernement Castex et la présidentiable du parti de source néofasciste. En espérant que Samuel, dans un an, ne nous exhorte pas à faire barrage au diable qu’il aura lui-même contribué à médiatiser, ce serait osé. Une perspective qui ne le fait pas non plus tant suer que ça, car lorsqu’on est de sa classe sociale, les variations du personnel politique impacte peu son quotidien. Que ce soit l’extrême droite ou la droite néolibérale, ce n’est qu’une question de positionnement moral.

There is no alternative

Samuel Étienne va donc rejoindre le bal des intermédiaires bruyants qui s’engouffrent corps et âme dans la stratégie de communication des réactionnaires qui œuvrent activement à se faire élire en 2022. Il s’ajoute à la liste des influenceurs et youtubeurs prêts à jouer ce jeu dangereux. Après avoir prétexté la crise sanitaire pour attirer dans son château McFly et Carlito, après avoir mobilisé Tibo InShape pour vendre le SNU, EnjoyPhoneix pour vanter la gestion sanitaire de la crise, (ex-)président et ministres alpaguent l’animateur Samuel Étienne, en dehors de toute régulation du CSA, pour venir défendre leur bilan sur la télé des jeunes. Qu’on utilise la crise sanitaire ou le besoin de « renouer la démocratie », l’important est qu’à la fin, ça communique. C’est aussi ça la démocratie, « renouer le dialogue avec les élites ». Autrement dit, installer un communiquant réactionnaire dans un fauteuil, devant un tchat où il choisit les questions, sans lui infliger la contradiction, et avec le sourire, pour qu’il nous déblatère son mantra : « there is no alternative ». Et on est prié d’accepter les termes de cette longue tribune, et d’y trouver un caractère novateur. Décidément, la démocratie s’en sort toute réenchantée.

Animateur VRP

Samuel Étienne fait du neuf avec du vieux. Son absence de positionnement politique cache une vraie stratégie politique : faire adhérer à la fable d’un renouveau démocratique, d’un nouveau journalisme, d’une nouvelle façon de faire de la politique. Tant de nouvelles promesses rances qui nous rappellent le langage du communicant politique, de celui qui n’a rien de mieux à proposer que ce qui est, et s’efforce donc de le peindre d’une autre couleur pour qu’il demeure. Le langage de la campagne d’En Marche de 2016. Le langage du VRP qui vend ses cochonneries en les faisant passer pour de l’innovation. Le langage du start-uppeur qui dit créer alors qu’il capitalise juste sur un usage commun déjà existant. Le langage bienveillant qui cache son mépris pour « les jeunes » à qui l’on n’a pas bien expliqué comment ça marche les médias et la politique. De même que Hollande ne nous a pas bien expliqué la loi travail, c’est là son grand regret. Les gens ne comprennent rien, ils prennent la rue pendant des mois, alors qu’il faut juste calmement leur réexpliquer le système capitaliste, les premiers de cordée, le ruissellement, la main invisible, et toutes ces belles théories économiques qui nous émancipent.

La réaction arrive sur Twitch

En réalité ce n’est pas que la politique débarque sur Twitch qui consterne beaucoup de celles et ceux qui ont élevé la voix après l’interview de Hollande. C’est que des animateurs télé se croyant l’avant-garde numérique du journalisme rameute sur Twitch la vieille garde de la réaction et du conservatisme politique, déjà surmédiatisée partout ailleurs, qui plus est en pleine période électorale. En réalité, l’interview de Hollande était un concours d’anecdotes sans McFly ni Carlito. Un énoncé de vérités générales (« les citoyens ont besoin de l’autorité d’un président », « la gestion d’une épidémie, ce n’est pas simple »), l’apparence de la mesure et du pragmatisme, sans jamais avoir à se justifier de l’idéologie précise que cela sous-entend. L’énumération de dogmes économiques et politiques, comme allant de soi. A aucun moment, la marmelade discursive de Hollande n’a été mise en cause par Samuel Étienne. Ce n’est pas la politique qui arrive sur Twitch, c’est la communication politique de la bourgeoisie réactionnaire.

A l’opposé, depuis belle lurette, des streamers alternent jeux vidéo et politique, voire s’y consacrent exclusivement. On y développe de la pensée critique, on creuse ses méninges, on se positionne, on mobilise des acteurs du mouvement social, on invite des syndicalistes, des étudiants, des rappeurs, des travailleurs, des universitaires, d’autres streamers, des cinéastes, des auteurs, on lit des livres, on analyse des discours, on organise des concerts, on anime même des revues de presse, mais avec une ligne éditoriale politique. MonteDeLinguisticae, usul2000, Modiiie, DanyCaligula, Ostpolitik, PandovStrochnis, Mathieu_Cocq, Bolchegeek et tant d’autres font vivre des moments de politique sur Twitch. On parle de racisme, de sociologie, de philosophie, de science politique, d’urbanisme, de cinéma, de drogue, de féminisme, de religion, de genre, de gentrification, d’histoire et même de critique des médias. Bref, la politique se pratique, se vit et se plaît depuis longtemps sur Twitch. Avec ces streamers on apprend à réfléchir à et à agir. Avec Samuel Étienne, qu’est-ce qu’on apprend au juste ?

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