Départementales en Seine-Saint-Denis : la catastrophe à deux voix de l'Apocalypse.

Le canton d’Épinay-sur-Seine, en Seine-Saint-Denis, est un des cantons les plus populaires de France. Lorsque viennent s'additionner aux politiques droitières et clientélistes d'un PS en pleine dérive, les arrangements politiciens de l'appareil du PCF luttant pour sa survie ainsi que l'amateurisme d'une droite dépassée : en résulte 80% d'abstention. Récit d'une comédie parfaitement orchestrée.

Michel Fourcade (premier à droite sur la photo) lors de l'annonce des résultats en Mairie de Pierrefitte ce dimanche 20 juin. © DR Michel Fourcade (premier à droite sur la photo) lors de l'annonce des résultats en Mairie de Pierrefitte ce dimanche 20 juin. © DR
Parait-il qu'en tant que candidat remplaçant à ces élections départementales et militant La France Insoumise, il est de mon devoir de m'exprimer sur cette échéance. D'autant plus lorsque notre candidature investie par le PCF et LFI recueillant 22,09% des suffrages exprimés manque le second tour de 2 voix seulement, et que l'UDI (22,12%) pourtant qualifiée face aux éléphants du PS n'est pas capable de savoir lire l'heure... arrivant trop tard en préfecture pour maintenir sa candidature.

ACTE I - Un engrenage infernal, parfaitement huilé.

Avant toute chose : un grand merci aux 1182 électeurs ayant voté pour notre candidature, incarnée par Farid Aid, Carinne Juste, Emmanuelle Allaire et moi-même lors de ce scrutin. Merci à eux non pas pour leurs voix, mais pour leur confiance. Tout comme eux, je suis intimement convaincu que leur bulletin était dans l'actuelle configuration le meilleur afin de pouvoir redonner un bol d'air populaire, écologique, démocratique, et social aux habitants de notre canton. Mais...

Personne ne peut se satisfaire du déroulement et de l'issue de ce scrutin. Personne. Lorsque 80% des électeurs ne se déplacent pas à une élection, notre rôle de militant politique n'est pas de se lamenter, de larmoyer, de râler, ou de se féliciter d'un quelconque score. Mais de s'interroger. Pourquoi seulement 1 électeur sur 5 s'est déplacé ce dimanche chez nous ? Comment faire pour remédier à cela ?

- Des paramètres globaux et qui nous dépassent doivent être pris en compte, à l'évidence. Une communication gouvernementale absente, un prestataire privé ayant volé à des milliers de concitoyens le droit d'être correctement informé des tenants et des aboutissants de cette élection : le tout concernant un scrutin opaque et pour bien des gens, déconnecté de leur quotidien. Il serait cependant hypocrite d'uniquement se cacher derrière ce qui serait à mes yeux un alibi. Lorsque l'abstention sur notre canton est de 14% supérieure à la moyenne nationale, l'excuse globale à elle seule ne tient pas la route.

- Puis, il y a nous. Nous, candidats à ces élections, qui n'avons pas su être à la hauteur. Il serait trop facile de se dédouaner, en disant que "les gens râlent mais ne viennent pas voter". Par cette rhétorique, nous fuyons la responsabilité qu'est la notre, et notre rôle de constructeurs d'alternatives. Oui, l'offre politique actuelle n'a pas réussi à remobiliser ceux qui n’y croient plus. Des gens dégoûtés des politiques en place, dégoûtés des magouilles, dégoûtés de ne jamais avoir leur mot à dire sur la construction de l'offre politique. Là où nous avions un rôle à jouer (pas des moindres j'en conviens, c'est effectivement tout un système qui joue contre nous), nous avons loupé le coche. A cela vient s'ajouter le carriérisme, le cumul, et la résignation : pourquoi venir voter quand est en place et ce depuis des décennies, le système Michel Fourcade, baronnie socialiste portée par un Maire et Conseiller départemental, se préoccupant plus de ses calculs clientélistes et boutiquiers que des habitants ? Pourquoi venir voter pour un socialiste revendiqué appliquant des politiques sécuritaires et droitières assumées, aspirant toutes les voix du Rassemblement national aux élections régionales se tenant le même jour ?

A ceux donc qui comme nos conseillers départementaux socialistes sûrs d’être élus versent des larmes de crocodile sur l'abstention, nous ne sommes pas dupes : vous êtes parfaitement conscients de nourrir cette hausse de l'abstention de scrutin en scrutin par votre (in)action politique, et cela vous arrange. D'ailleurs, vous non plus n'êtes pas dupes : vous êtes tout autant conscients que si ces électeurs venaient à se déplacer, cela serait pour vous dégager purement et simplement.

- Et enfin viennent l'amateurisme et les arrangements entre copains. Le Parisien titrait le lendemain du premier tour "Départementales en Seine-Saint-Denis : l’UDI en retard à la préfecture, le PS seul au second tour à Epinay". Derrière le sourire que peut déclencher la lecture de cet article, la toile de fond est bien inquiétante. Dans le meilleur des cas, l'UDI fait ici preuve d'incompétence et d'amateurisme qui n'aidera sûrement pas à ce que nos concitoyens s'impliquent de nouveau en politique. Dans le pire, se cache derrière cette excuse des arrangements indignes de la vie démocratique et de la confiance que nous accordent les électeurs. D'ailleurs, et si on en parlait davantage, de ces magouilles ?

ACTE II - PCF : Quand le déclin pousse à la survie coûte que coûte.

Par respect pour nombre de camarades communistes que j’estime fortement et que je sais sincères dans leur engagement, j'ai ces dernières semaines fait profil bas. Lorsque Fabien Roussel fait le choix du témoignage de son existence plutôt que le choix de la transformation sociale en choisissant pour fer de lance des discours sécuritaires et xénophobes, je n'ai rien dit. Lorsque notre député Stéphane Peu recevait dans sa permanence parlementaire des militants politiques d'extrême-droite sous couvert d'étiquette syndicale, je n'ai rien dit. Lorsque ce dernier accompagnait Fabien Roussel à une manifestation de factieux en uniforme manifestants devant l'Assemblée nationale avec le soutien du gouvernement : manifestant donc là CONTRE nos parlementaires, CONTRE la République, et CONTRE le peuple français, je n'ai rien dit. Lorsque le PCF a opté dans 15 cantons sur 21 en Seine-Saint-Denis pour une alliance dès le premier tour avec le PS de Stéphane Troussel (pas le dernier des gauchistes vous en conviendrez), faisant là une fois de plus le choix de la survie plutôt que celui de la transformation sociale, je n'ai rien dit. Enfin, lorsque Fabien Roussel a préféré soutenir le PS plutôt que la France Insoumise lors de l'élection législative partielle du 20e arrondissement de Paris le mois dernier, préférant la vallsiste Lamia El Aaraje à l'insoumise Danielle Simonnet, je n'ai rien dit.

Mais lorsque le PCF 93 fait le choix d'adopter à la manière du PS des pratiques mafieuses, antidémocratiques et indignes de notre camp politique : et ce dans le département le plus populaire de France, cela ne passe pas. Ma première et seule condition à ma participation à ces élections départementales avec le PCF fut cette dernière : pas d'arrangements politiciens. Pas de compromissions sur nos valeurs, et nos combats communs. Quelle ne fut-donc pas ma surprise lorsque j'ai pu apprendre la dernière semaine de campagne, à quelques jours du premier tour, qu'un retrait unilatéral du PCF dans une éventualité de second tour face au PS sur notre canton -par consigne départementale- était une hypothèse envisageable... Confirmant cette tendance, c'est alors que Michel Fourcade, Conseiller départemental sortant et désormais sûr d’être réélu, me tint ces mots dimanche soir après l'annonce des résultats et donc de notre absence au second tour : "A deux voix près il n'y avait pas de second tour, étant donné qu'un accord départemental a été conclu avec les communistes." Carinne Juste et Farid Aid se seraient-ils maintenus au second tour, si nous avions fait 3 voix de plus ? Je ne sais pas. Je le crois. Je l'espère. (Et je le redis : ce que je mets ici en cause n'est pas la sincérité des militants communistes dont Farid Aid et Carinne Juste, en lesquels j'ai grande estime, mais bel et bien l'esprit de survie dans lequel l'appareil communiste est entré, prêt à toutes les compromissions possibles pour continuer d'exister.) Aurions-nous été investis par le PCF ? Évidemment pas. Il y a juste à voir ce que cela a pu donner dans d'autres cantons de notre département.

  • Canton de Saint-Denis 1 : le PCF fait faux bond à l'insoumis Bally Bagayoko, contraint de se retirer au profit du Parti Socialiste.
  • Canton de Pantin : le PCF fait faux bond à l'insoumise Nadège Abomangoli, contrainte de se retirer au profit du Parti Socialiste.
  • Canton de Bagnolet : le PCF fait faux bond à l'insoumise Raquel Garrido, contrainte de se retirer au profit du Parti Socialiste.

Aucunement besoin d’avoir fait l’ENA pour comprendre ce qui se serait passé chez nous. Je vous laisse donc imaginer ce qui aurait bien pu se passer sur le canton d’Épinay-sur-Seine avec 3 voix supplémentaires pour notre candidature... Dans aucun de ces cantons, la gauche n'était menacée par la droite au second tour. Ces accords d'appareils ne sont que purs calculs dans l'optique de préserver la carrière de certains apparatchiks. Partout, la ligne de la France Insoumise était claire : le maintien. Le maintien de la dignité des électeurs nous ayant fait confiance. Le maintien d'une véritable alternative aux politiques en place. Le maintien de la crédibilité de ceux qui se veulent véritablement prendre le pouvoir dans une optique de transformation. Le maintien de candidatures portant la justice sociale et écologique en leur cœur. Or, "les appareils" eux, ont préféré se couper de la parole populaire.

Pour être parfaitement honnête : j'en suis arrivé, rétrospectivement, à être soulagé que l'UDI soit passée au second tour et se soit illustrée par son incompétence. Quelle crédibilité aurions-nous eu si, dans un élan de déni de démocratie le plus absolu, nous avions été contraints au retrait par une décision solitaire du PCF, au profit de Michel Fourcade et consorts ? Plus aucune. Assurément. Continuer de lutter se serait avéré vain après avoir trahi la même volonté populaire par laquelle je suis aujourd'hui élu municipal de Pierrefitte-sur-Seine, ville dont Michel Fourcade est également Maire depuis plus de 13 ans. Aurais-je démissionné de mon mandat municipal en conséquence, après une telle trahison des électeurs ? Probablement...

Il n'y a donc plus aucun doute : le PCF ne joue plus pour la lutte, mais pour la survie de son appareil, prêt à toutes les compromissions avec le Parti Socialiste tant que ce dernier est garant de sa survie. Cela pose la question de l'utilité même du PCF dans le paysage politique : quelle utilité possède un parti historiquement ancré dans les luttes sociales et pour la transformation en profondeur de notre société, lorsque ce dernier n'agit qu'en succursale d'un parti politique qui a depuis bien longtemps cessé d'être de gauche et progressiste ? Lorsque leur candidat à l'élection présidentielle se paie le luxe d'un double-pages plus que flatteur dans le journal d'extrême-droite Valeurs Actuelles ? A n'en point douter, ces questions, je suis loin d'être le seul à me les poser. J'aurais donc à ce moment là de ma réflexion, une petite pensée pour les camarades communistes n'ayant d'autres choix que de subir. Eux contre qui leur parti semble jouer. Contre leurs convictions, et contre leurs valeurs.

Ainsi, lorsque nous ne sommes pas capables de garder en tête que nous ne sommes là uniquement que par la volonté populaire et pour la respecter, il ne faut pas venir chouiner sur l'abstention et le désintérêt des gens pour la politique. Et si ces gens avaient eu raison au final ? Raison de rejeter un système politique coupé de leurs aspirations ? Raison de ne pas vouloir prendre part à des calculs électoralistes lorsqu'il est question de braves gens qui vont continuer à souffrir 7 années durant ?

ACTE III ET FIN - La nécessité d’un sursaut citoyen et populaire.

Il reste cependant un espoir. Quelques camarades insoumis sont en bonne position pour continuer à mener la lutte au Conseil départemental. A vous Silvia, Pierre, Claudio et Sayna : on compte sur vous !

Et comment finir de parler de ces élections sans parler du coup de pied dans la fourmilière que fut la présence de la Seine-Saint-Denis au Cœur sur notre canton, voire sur le département. Cette force politique citoyenne née il y a moins d'un an, réussit le tour de force de faire 14% sur notre canton pour leur première élection, et même, de tenir tête au Président sortant de notre département sur son propre canton à La Courneuve. Sans publicité. Sans figure politique majeure. Sans réseaux. Sans argent. Sans appareil. Uniquement armés du renouveau des pratiques démocratiques et des visages.

Je ne suis pas en adéquation avec toutes les propositions et valeurs de cette force citoyenne, loin s'en faut. Mais le succès de leur démarche dans laquelle je me reconnais pleinement en tant que militant insoumis démontre bien la nécessité d'impulser une nouvelle manière de faire vivre la politique, impliquant les habitants par des processus collégiaux, et faisant appel à des processus de démocratie directe. C'est précisément là que les partis et forces politiques doivent se mettre à la page, et avoir la volonté de le faire. Impliquer le tissu associatif, les forces vives de la vie locale pour leurs propositions et ce qu'ils portent, non pour ce que certains y gagneraient personnellement, sans pour autant exclure les militants « encartés » souhaitant faire différemment. Ce renouveau des pratiques démocratiques et de la façon de faire vivre la politique, je l'appelle de mes vœux.

Nous arriverons à construire une alternative crédible à l'ordre établi et aux yeux des habitants (notamment les habitants des quartiers populaires, eux qui sont depuis bien trop longtemps utilisés à des fins électoralistes), que lorsqu'avec eux nous composerons différemment, de manière vertueuse, hors de logiques d'appareil uniquement au service de gains personnels. Est venue l'ère du peuple. À nous, militants, de l'incarner et d'agir en conséquence en rompant avec les faux semblants et en portant un réel projet émancipateur.


Yohan Sales Salada,
Conseiller municipal de Pierrefitte-sur-Seine,
Candidat remplaçant aux élections départementales de juin 2021 sur le canton d’Épinay-sur-Seine.

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