Racisme, inclusion et excellence: à nos «Petits Paumés» en grande école

Ce texte met en exergue des contenus racistes formulés par des étudiants formés dans nos meilleures écoles. L’article invite nos Petits Paumés en tout genre à prendre conscience des contours cloisonnant de leur « Presqu’île », leur suggère quelques pistes intellectuelles pour penser le conformisme et l’uniformité et se conclut par un appel en faveur d’espaces organisationnels davantage inclusifs.

Racisme, Inclusion et Excellence : à nos Petits Paumés et futurs leaders en Grande École

 « HO36 : Alors que je fuis une bande de rebeus place Guillotière, je m’engouffre, un peu par hasard à HO36. Bonne pioche ! Des jeunes blancs qui travaillent sur leurs ordis, tout en sirotant un bon café latte. Je vais pouvoir me fondre dans la masse. L’espace est design, les tables sont grandes (…). Avec HO36, on a un peu de la Presqu’île mais à Guillotière ». (Guide Le Petit Paumé, édition 2020)

Voici, tels quels, les termes choisis par des étudiants pour décrire leur expérience de consommation dans un café/bar d’un quartier populaire à quelques pas de la grande école de commerce où ils étudient. Le lecteur séduit par ce tableau descriptif appréciera, dans le même guide estudiantin des bonnes adresses de la région (Le Petit Paumé), toute une série de petits glissements xénophobes et misogynes, et notamment la peinture évocatrice de ce bar lounge où il est question de narguilés, de « beurettes de kalité (sic) » et de « princesses Égyptiennes », ces curiosités humaines que l’on distingue, si l’on s’en tient à ce carnet de voyage, à leurs jolies « paniers à crotte (sic) [1]». Jamais à court de facétie, dans ce même guide, à la rubrique "cuisine des îles", les étudiants du Petit Paumé s’amusent à paraphraser Anders Breivik – militant d’extrême droite, auteur des tueries d’Oslo et de l’île d'Utøya – en lui attribuant la petite note d’humour suivante que nous laissons à l’appréciation du lecteur : "J'aime bien les îles, il n'y a pas moyen de fuir."

Ces quelques lignes invitent nos Petits Paumés en tout genre et plus particulièrement ceux qui se destinent à diriger nos organisations, à prendre conscience des contours potentiellement cloisonnant de leur propre « Presqu’île » et de ce que, s’il peut effectivement s’avérer difficile de fuir à la nage une île assiégée, toute une série d’entraves particulièrement insidieuses rendent non moins ardu l’effort qui consiste à s’extraire des enclaves sociale, économique, socio-professionnelle, ethnique, résidentielle, idéologique, etc. dans lesquelles le hasard de la naissance nous ancre parfois. Or, dans le contexte qui est le nôtre, il nous semble que nos « Petits Paumés » en grande école gagneraient à multiplier les occasions de se confronter à d’autres univers et frotter leurs catégories cognitives approximatives à des êtres humains réels, complexes, non essentialisés – surtout pas des « bandes » – dans un mouvement constructif et critique à soi, dans une attitude de vis à vis face à sa propre « bande », pour « ex-ister » , c’est à dire être et penser en dehors de cette dernière, se construire en sujet, se hisser en citoyen autonome, en acteur de la cité… et de l’entreprise, avant d’en devenir les grands leaders.

Voici quelques conseils de pensée critique à cet usage, inspirés directement de leur écrit en incipit et formulés par un de leur professeur bienveillant… mais auquel il arrive encore néanmoins peut-être trop régulièrement de se retrouver au beau milieu d’une « bande de rebeus ».

Savoir reconnaitre et s’extraire des « Presqu’îles » confortables où l’on se sent chez soi…

Nous suggérons à nos Petits Paumés un petit outil d’observation — qui permet d’ailleurs de continuer à filer la métaphore de l’île qu’ils semblent gouter —  en les invitant à examiner de manière critique le rapprochement qu’ils opèrent spontanément entre l’accueillant café/bar HO36 et le quartier historique de centre-ville de la Presqu’île à Lyon, lorsqu’ils écrivent : « Avec HO36, on a un peu de la Presqu’île mais à Guillotière ». Cet impensé comparatif peut effectivement servir de base à une catégorie analytique ludique que l’on pourrait justement intituler « presqu’île » et qui les inviterait à s’interroger sur la potentielle absence de diversité caractéristique de la plupart des écosystèmes et espaces sociaux qu’ils traversent/côtoient régulièrement au court de leur formation (et pourquoi pas en commençant par certaines de leurs prestigieuses associations estudiantines).

Ce petit outil d’observation critique pourrait également s’avérer utile aux étudiants concernés pour les inviter à se décaler et relire avec une autre paire de lunettes leur écrit ci-dessus. Ces derniers y verraient alors – en forçant à peine le trait – la relation d’une petite expédition ethnographique déplaisante dans un quartier populaire « mixte » peuplé d’individus allogènes, en bande et vraisemblablement menaçants. Un espace dans lequel ils retrouvent (ouf !) une enclave confortable, une presqu’île familière, dans l’ambiance de ce bar accueillant où l’on peut enfin « se fondre dans la masse » – c’est-à-dire être subjectivement avec soi et socialement entre soi, entre, écrivent-ils : « jeunes blancs qui travaillent sur des ordis, tout en sirotant un bon café latte ».

Pour continuer cet exercice de paideia, nous souhaiterions que nos jeunes étudiants s’efforcent de s’interroger de manière réflexive sur les caractéristiques objectives qui, à leur yeux, font de cette petite « Presqu’île » exclusive de consommation une « bonne pioche » pour reprendre leur formule, ainsi que sur les petits mécanismes insidieux et souvent non conscientisés qui permettent de « préserver » de toute forme de diversité cet espace de consommation rassurant au beau milieu d’un quartier populaire fourmillant vraisemblablement d’individus non-initiés aux joies du café latte et du travail sur ordinateur. Le substantif « presqu’île » présente effectivement cette force métaphorique pour l’usage que nous suggérons qu’il renvoie communément – lorsqu’il ne désigne pas un quartier chic où il fait bon bruncher en terrasse le dimanche – à une enclave de terre préservée des flots et reliée au continent par un isthme.  

Au demeurant, il nous semble que s’interroger sur les espaces sociaux que l’on choisit instinctivement de fréquenter parce que l’on s’y sent chez soi et que l’on peut effectivement s’y « fondre dans la masse » – et, par symétrie, sur ceux que l’on « fuit » parfois sans même y songer — constitue une attitude intellectuelle que l’on peut recommander à toute personne souhaitant se construire, au moins en partie, en dehors des cloisons, des évidences et des sentiers battus de « sa » presqu’île d’appartenance. Les recherches en la matière montrent que c’est effectivement lorsque l’on s’y trouve trop exclusivement enraciné que l’on s’expose le plus au risque de réduire ceux qui n’en sont pas issus à quelques traits grossiers, implicites, généralisants, pittoresques… ou autres synecdoques particularisantes et misogynes réduisant des êtres humains intelligents et complexes... à leur « panier ».

De l’évidence des préjugés à l’apprentissage de « l’Autre »… pour que « petit paumé » ne devienne pas grand

Penser les Presqu’îles qui nous confinent nous parait enfin une manière satisfaisante de convoquer nos apprentis dirigeants à forcer les occasions de s’extraire de leurs enclaves rassurantes, même si elles sont agréables, design et que l’on peut effectivement s’y « fondre dans la masse », pour justement saisir l’opportunité d’apprendre à se confronter à d’autres espaces sociaux (et pas seulement au détour d’une escapade ethnographique de consommation ou d’un lointain échange universitaire) et vivre, au passage, cette expérience particulièrement instructive tant au niveau personnel et anthropologique que managérial, qu’est celle du minoritaire, de l’anomalie sociologique, de l’outsider, cet individu dont la seule présence dans un groupe donné paraît devoir mériter une explication.

Et pour découvrir quoi ? Des écarts, soit. Potentiellement enrichissants du reste. De ces écarts féconds qui permettent de se prémunir de ce à quoi conduit ce que l’on appelle, justement en théorie critique du management, la « pensée de groupe » — une pensée de l’action à laquelle s’exposent les groupes trop « homogènes » et qui, comme un lit de Procuste, conduit à la conformité en écrasant, par disqualification, toute singularité, toute nuance de points de vue, toute « déviance ». De ces écarts féconds qui permettent au groupe de penser différemment les problèmes et qui, dans une société davantage inclusive, auraient sans doute permis qu’un Petit Paumé, quelque part de l’intérieur de l’association, porte une paire de lunettes « divergente » et s’étonne encore en lisant les écris de ses camarades puis, comme preuve même de son appartenance vivace au groupe, s’autorise à s’indigner pour le faire évoluer...

…Car il faut effectivement que l’évidence des préjugés et les effets de stéréotypes soit puissants dans « l’endogroupe » et l’intelligence de « l’Autre » infime pour qu’advienne, dans notre société moderne, plurale, à l’ère du numérique et de l’économie du savoir, de la globalisation et de l’internationalisation, une situation dans laquelle un groupe d’une trentaine de jeunes étudiant-e-s millenials, probablement brillant-e-s et sympathiques, sortant de deux années d’un apprentissage intensif en école préparatoire, recrutés dans l’une de nos meilleures écoles de management, et membres d’une de ses plus prestigieuses associations estudiantines, en arrivent à réduire leurs concitoyens à des figures maures et mauresques évanescentes, respectivement belliqueuses et licencieuses, reproduisant trait pour trait (le style en moins !!!) les clichés orientalistes des carnets littéraires du 19ème siècle.

Chers étudiant-e-s et futurs dirigeant-e-s, l’étroitesse des isthmes se prête mal aux échanges féconds et authentiques et, sans convoquer à une mixité fusionnelle chimérique, il nous parait plus que jamais urgent que le privilège de vos trajectoires d’excellence, plutôt que de contribuer à renforcer un entre soi stérile, monotone et dangereux, vous incite à anticiper les prises de conscience ponctuelles et éphémères, et vous encourage à faire bouger les lignes, à déployer les contours cloisonnés des Presqu’îles exclusives en tout genre et à susciter des espaces organisationnels inclusifs, vivaces au sein desquels l’altérité se conçoit aussi comme une opportunité de favoriser l’égalité des chances, de créer du commun, de l’intelligence partagée, de « l’entre » pour reprendre le sinologue François Jullien, en somme, des occasions de travailler et d’apprendre « avec » et « de » l’ « Autre », quelle que soit sa singularité…


[1]
L’article suivant compile d’autres passages du Petit Paumé renvoyant à plusieurs problématiques d’inclusion et de diversité (genre, handicaps, origine ethnique, sociale, etc.) : https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/rhone/lyon/lyon-petit-paume-specialiste-boulette-1736099.html.  

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