Quand la vertu abdique face à la fortune ...L’infortune devient l'âme des damnés

La Fortune relève du pillage et parfois du hasard. Elle est contingence, soumet, vassalise, et devient incantation des intérêts particuliers. La Vertu demande volonté, énergie, courage, capacité d'engagement, au service de l'intérêt général.

 On entend souvent dire au sujet de l’infortune des peuples damnés de notre planète que la paix et la démocratie seraient une chimère pour eux tant que les grandes puissances mondiales n'aient pas atteint l'autosuffisance énergétique.

Cette affirmation est pertinente!
Néanmoins, elle cache mal une vertueuse question consubstantielle à nos modes de vie: ces puissances pourraient-elles satisfaire un objectif mouvant, alors même que nous refusons instinctivement de mettre un bémol à notre consumérisme effréné qui atteint des régions du monde jusque là épargnées, au grand bonheur des populations locales qui découvrent la consommation et le crédit, des créditeurs et relais - une bourgeoisie comprador - qui, sans états d’âme, fructifient leurs richesses et leurs influences politiques, en amassant des fortunes à la pelle?

Cette propension vorace n'a d’ailleurs jamais aidé à l'émergence de classes moyennes responsables comme on serait tenté de le croire. Elle n'a de cesse qu'elle ne trouve des régimes politiques à sa solde, que ce soit sous forme civiles, militaires ou théocratiques ainsi que des relais, moyennant des rétributions de toutes sortes, n'hésitant pas en ultime recours à créer le chaos en cas de forte résistance (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie...).
La dépossession des ressources au profit des plus puissants et l'extractivisme comme "course au trésor dans laquelle les plus forts ne reculent devant aucune violence pour s'accaparer les communs que sont les ressources naturelles de la planète", s'amplifient.(1)
On connaissait la lutte pour le contrôle des ressources énergétiques et hydriques (2). L'ère du "cultiver à l’étranger pour bien manger chez soi" est née. (3)

A la faveur de cette libéralisation mondiale conquérante, des Etats africains cèdent massivement des terres à des puissances et investisseurs étrangers.

Ainsi, la Chine, les pays du golf à leur tête la puissance financière qatarie, l'Inde, la Corée du sud, le Japon et d'autres investisseurs privés procèdent à l'acquisition (location, concession, achat...) de terres arables à des prix bradés. Jetant dehors les petits exploitants africains, pour substituer à leur culture vivrière une agriculture intensive (monoculture). Cela a pour conséquence une surexploitation des ressources hydriques déjà déficitaires, un pompage de l'eau avec utilisation de gigantesques moyens y compris chimiques, et la fin des petits exploitants locaux. Le tout, en arrosant au passage les potentats en place qui peinent à sortir de la corruption et qui présentent ce bradage comme la panacée pour sortir du sous-développement agricole endémique, lequel n'est que l'avatar de leurs propres échecs.
Les populations africaines s’insurgent de plus en plus contre ces opérations qui fragilisent leur mode de vie. Les portes voix sont de moins en moins entendus.

Dans la majorité des pays du sud, l'avènement de sociétés civiles séculaires butent face à cette constante qu'est la compétition acharnée et effrénée que se livrent les grandes puissances, toujours en quête d'une croissance exponentielle, et d'une domination totale à la faveur de la libéralisation mondiale et son corollaire l'atomisation sociale.

La société civile occidentale habituellement ultime rempart prompt à dénoncer les atteintes aux libertés et aux droits universels, est aujourd'hui rattrapée par la crise qui atténue fortement sa vigilance et détourne son regard face aux dépassements des régimes autoritaires.
Pire, sa cohésion et son modèle social sont mis à rude épreuve par les populations qui se déversent quotidiennement sur leurs côtes et dans leurs villes à la recherche d'une vie meilleure, bien souvent à cause des guerres et du chaos créés par leurs propres gouvernants.
Des pays se vident ainsi de leur suc, leur jeunesse, leurs cerveaux formés à grands frais…leur futur !
Et dès lors que les sociétés civiles sont atomisées, les voies pour la contestation sont bloquées. L'atomisation créé les conditions de la domination globalisée *.(4)

Si on ne prend pas la mesure des enjeux et du désastre qui s'annonce, les conflits qui nous guettent seront plus dévastateurs que par le passé: hausse de la population mondiale, augmentation des modes de vie et de la surconsommation, alors que les ressources s'épuisent : chaque année, les ressources naturelles produites ou régénérés sont consommés de plus en plus tôt, autrement dit, depuis le 13 août 2017 nous vivons « à crédit » sur le capital de la planète ! Cette date appelée jour du dépassement arrive de plus en plus tôt.

Alors, la seule issue vertueuse est celle qui consisterait en la mise en commun des ressources en tant que patrimoine universelle, avec une gestion commune, sous l'égide d'un organisme international indépendant, les modalités restant à définir.
Après tout, le concept de propriété privée a mis longtemps pour s'imposer chez les humains, qui ont d'abord pensé que tout devait appartenir à tous. Heckewelder (5) rapportait que "les indiens croient que le Grand esprit à créé le monde et tout ce qu'il contient pour le bien commun de tous...".
Les ressources naturelles qui ne sont pas la création de l'humain doivent être au service de tous.

En attendant cette solution vertueuse et humaniste, la solution politique est celle qui consisterait à aider à l'émergence de nouveaux modèles de croissance, comme celui de l'économie contributive et des circuits courts, tout en mettant un terme aux traités commerciaux internationaux qui placent sous tutelle les peuples damnés en s'accaparant des prérogatives de leurs états.

"La fortune est l'ennemi de la vertu", disait Machiavel...

Youcef Hadbi
Architecte

, 1)* Dette et extractivisme, la résistible ascension d'un duo destructeur, de Nicolas Sersion, aux éditions Utopia.
(2)* Selon un article de The International Solidarity Movement datant du 7 janvier 2007, Israël contrôle 80% de l'eau palestinienne et le contrôle régional s'est méthodiquement accru depuis des années
Le chercheur palestinien Abu Kishek a déclaré que la sécurité de l'eau arabe est menacée par la politique israélienne et que toute solution politique au problème palestinien passera forcément par la question de l'eau.
(3)* Déjà, Jeune Afrique du 07 10 2011, rapporte que Selon la Banque mondiale, 60 millions d’hectares de terres en Afrique – soit l’équivalent du territoire français – ont déjà fait l’objet d’un deal avec des investisseurs étrangers
(4)* Voir l'article de Louis Gill, économiste, Professeur retraité de l'Université du Québec à Montréal, publié dans la revue Spirale, no 176, janvier-février 2001.
(5)* John Gottlieb Ernestus Heckewelder 1743 - 1823, est un missionnaire morave américain qui a étudié les langues, les mœurs et les coutumes des Indiens.

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