La Turquie d’Erdogan est-elle bien placée pour donner des leçons de démocratie ?

Mécontent de la présence de dirigeants européens sur le sol égyptien le week-end dernier, Recep Tayyip Erdogan a cru bon donner des leçons de démocratie aux chancelleries du Vieux continent, égratignant l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi au passage. Étonnant, de la part du président d’un pays régulièrement épinglé pour ses violations des droits de l’Homme.

Dimanche 24 et lundi 25 février, des dirigeants des pays membres de la Ligue arabe et de l’Union européenne se réunissaient à Charm el-Cheikh, dans l’est de l’Égypte, afin de mettre en place des stratégies conjointes de défense de leurs intérêts diplomatiques, économiques et sécuritaires. Fructueux, ce sommet de deux jours a pourtant moins fait parler de lui pour les conclusions auxquelles il est parvenu que pour les réactions indignées qu’il a suscitées de la part de la Turquie, et notamment du Premier des Turcs, le président Recep Tayyip Erdogan. En cause : la présence de représentants de l’Union européenne sur le sol égyptien, quelques jours après l’exécution de neuf condamnés à mort dans le pays. 

Sortant de sa réserve diplomatique, Erdogan, à propos de l’Égypte, a ainsi fustigé un pays où « la justice, les élections, tout cela, c'est des bobards. Il y a là-bas un système autoritaire, voire totalitaire. » Avant de s’en prendre aux États membres de l’UE représentés à Charm el-Cheikh : « Pouvez-vous encore parler de démocratie dans les pays de l'Union européenne qui viennent de participer à (un sommet) avec (le président égyptien Abdel Fattah) al-Sissi qui a fait exécuter neuf jeunes gens la semaine dernière ? » 

Ce qu’a oublié de préciser le tout-puissant président turc, en revanche, c’est que ces neuf condamnés étaient accusés d’avoir participé à l’assassinat, en 2015, d’Hisham Barakat, plus haut magistrat du parquet égyptien. L’homme avait trouvé la mort dans l’explosion d’une voiture piégée au passage de son convoi dans la capitale égyptienne. L’enquête de la police avait permis d’arrêter 15 personnes, toutes membres de la confrérie des Frères musulmans, responsable de nombreux attentats depuis la chute de Mohammed Morsi, en juillet 2013, et cherchant inlassablement à déstabiliser le pays.

Considérée comme terroriste dans de nombreux pays, dont l’Égypte, l’organisation des Frères musulmans a droit de cité en Turquie, et peut même compter sur le soutien bienveillant d’Erdogan, qui tire profit de ses bonnes relations avec la confrérie, dont l’emprise est importante sur la diaspora turque, pour séduire ses concitoyens installés à l’étranger. De passage à Paris le 11 novembre dernier, le président turc adressait ainsi le salut des Frères musulmans à ses supporters présents.

En Turquie, les droits de l’homme à la dérive

La proximité entre Erdogan et Morsi et, plus généralement, entre Erdogan et la confrérie des Frères musulmans, explique-t-elle le coup de sang du président turc à l’annonce de la présence d’officiels européens au sommet de Charm el-Cheikh ? On peine en tout cas à croire qu’une quelconque considération pour les droits de l’homme ait inspiré cette sortie. Erdogan s’émeut de l’exécution de neuf Frères musulmans ? On se souvient que si la peine de mort a été abolie en Turquie en 2004, elle ne l’a été que pour complaire aux voisins occidentaux dans la perspective d’une intégration européenne. Devant l’échec de cette concession à convaincre Bruxelles, Erdogan n’a, depuis, de cesse d’évoquer le rétablissement de la peine capitale, promettant un référendum sur la question, s’estimant prêt franchir le pas si le parlement donne son accord.

D’une manière générale, depuis le coup d’État manqué du 15 juillet 2016, imputé par les autorités au prédicateur Fethullah Gülen, Ankara n’a cessé de serrer la vis, muselant la presse, enfermant et torturant les opposants politiques par milliers. L’ONU, la Cour européenne des Droits de l’Homme et les ONG montent régulièrement au créneau, dénonçant de « graves violations des droits de centaines de milliers de personnes ». En 2018, un peu moins de deux ans après la tentative de putsch et l’instauration de l’état d’urgence, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme publie ainsi un rapport au vitriol, recensant des cas de torture, des détentions arbitraires, des privations arbitraires du droit au travail et de la liberté de mouvement, ou encore des atteintes à la liberté d'association et d'expression.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 18 mois d’état d’urgence, 160 000 personnes ont été arrêtées, 152 000 fonctionnaires licenciés, des enseignants, juges et avocats ont été renvoyés ou poursuivis, des journalistes arrêtés, des médias fermés et des sites web bloqués, détaille le rapport. Le 27 février dernier, 10 ONG, parmi lesquelles Reporters sans frontières (RSF) et Amnesty International, dénonçaient encore la « campagne d’intimidation » dont elles sont victimes et le « harcèlement judiciaire » frappant la société civile. 

Si, en Turquie, journalistes, avocats, membres associatifs et opposants politiques étouffent, en fustigeant les entorses aux droits de l’homme dont se seraient rendues coupables l’Égypte et l’Europe, Recep Tayyip Erdogan, on le voit, ne manque quant à lui pas d’air.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.