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Billet de blog 4 nov. 2020

Sur l'épaule des géRants

« Si j’ai pu voir aussi loin, c’est parce que j’étais juché sur les épaules de géants » écrivait Newton à Robert Hooke, en 1676. Par cette phrase, le fondateur de la Science moderne l’a pourvue d’une mythologie altière. Portés par l’épaule de leurs prédécesseurs, ceux qui élèvent à leur tour l’humanité, tourbillonnent en altitude et peuvent jouir du spectacle éblouissant d’horizons lointains...

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

[Texte à lire, de préférence, à haute voix, debout sur un marche pied, ou sur un très grand tabouret; et puis on voit comment les choses évoluent …]

L’épaule des Géants a une longue histoire : depuis le moyen-âge, elle a suivi dit-on, les méandres de plumes incertaines, passant par Bernard de Chartes avant d’apparaître sous celle de Newton, d’y devenir un aphorisme de légende, pour terminer en épitaphe, gravée de petits caractères vert militaire, sous le « Google Scholar » bariolé du Géant d’internet. Reprise par Stephen Hawking (1) qui raconte comment Copernic, Galilée, Kepler, Newton et Einstein se sont épaulés pour construire l’univers, elle a également donné l’occasion à Umberto Ecco (2) d’aborder sa dimension psychanalytique. Il y explore la complexité de la transmission du savoir et l’inéluctable ambivalence des rapports de paternités ou de filiation dans la création. Brahms avait-il lu Newton, avant sa confession épistolaire à Hermann Levi deux siècles plus tard : « Non, je n’écrirai jamais une symphonie ! Vous ne pouvez pas avoir idée ce que c’est que d’entendre toujours les pas d’un géant derrière vous ! » Savait-il que le bienveillant Beethoven courait derrière lui pour le porter ?

Faut-il ajouter qu’il n’a jamais été simple d’accéder au perchoir ? Les Géants ne prêtent pas leurs épaules au premier venu. Le privilège de « voir aussi loin » est souvent précédé d’errances et de profonds désespoirs. Se hisser des brumes de l’intuition, gravir patiemment les pentes escarpées d’œuvres ardues et enfin confronter les hypothèses les plus folles, au réel implacable: créer est un chemin tortueux parsemé d’embuches qui bien souvent ne mène nulle part. Magellan s’est longtemps fourvoyé dans le labyrinthe de longs fleuves avant de découvrir rugissantes, les portes du Pacifique… (3). Heureusement que lever les voiles suscite un incommensurable désir et que la fièvre de découvrir peut enflammer d’irrésistibles passions d’alpinistes. Et souvent, à force de douloureux corps à corps avec les montagnes, on peut se retrouver sur des épaules imprévues. Et c’est là, se croyant complètement perdu, que l’on débusque par hasard, les plus profond secrets que l’univers a cru bien cacher (4).

Posons nous un instant sur les Géants de Newton. Qui étaient-ils ? Loin de s’imaginer sur les modestes épaules de ses prédécesseurs, le génial Isaac, passionné d’Alchimie et d’exégèse biblique aurait, paraît-il, préféré un promontoire divin, chevauchant les dieux antiques qui détenaient, selon lui, vérités révélées et principes de l’univers, depuis la nuit des temps (5). Mais, par delà Apollon ou Pythagore, Newton nous parle d’émerveillement, d’imaginaire et de découvertes où sont intimement tressées, beauté et lucidité pour forger l’idée de Grandeur et prendre par la main les civilisations vers un destin céleste. Ce Vertige, ce « sentiment océanique » a toujours été au cœur des processus de création. Aventuriers, navigateurs et arpenteurs des cimes se partagent les cieux pour dévoiler, ivres de « lointain » les inépuisables mystères de l’être et de l’univers. Il y a encore peu de temps, dans l’olympe des « savants », Einstein chevauchant ses photons pouvait croiser Newton lévitant main dans la main avec Hermès Trismégiste. Plus loin, Rembrandt donnait une dernière touche à son tableau. On y devine Freud allongé sur un divan de pierre, probablement les tables de la loi, murmurant à son Moïse légèrement penché dans la lumière, l’interprétation d’un des rêves de Darwin. Un peu plus haut, on entend Dieu en personne dicter des sujets de fugue à Bach, tandis que Van Gogh fait inlassablement jaillir le ciel de ses obscures étoiles. Dans le firmament cosmique, sciences et arts étaient encore, il y a peu, animés d’un souffle, d’un vent de folie et de rêve. Imaginaire et rigueur dansaient enlacés pour dévoiler des mystères … comme on voyait Grand, depuis l’épaule des Géants ! Penseurs et poètes ont pourtant entretenu des rapports complexes, sinon tendus avec leurs contemporains. Entre grande cigüe et buchers, ils ont assez tôt compris les vertus de la discrétion. Et tout « prophète de la lumière» qu’ils étaient…

« Il rayonne ! Il jette sa flamme /  Sur l’éternelle vérité́ !  /  Il la fait resplendir pour l’âme  /  D’une merveilleuse clarté. » (6)

Ils devaient souvent la vie à l’ombre ou l’exil. Et tombés de leurs nuées, ils clopinent maladroitement aux pays des hommes.

« Semblable au prince des nuées / Exilé sur le sol au milieu des huées / Ses ailes de géant l'empêchent de marcher » (7)

Musset s’était résigné : le poète finit bien souvent en offrande divine sur l’autel des hommes.

 « Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage, dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux / Ses petits affamés courent sur le rivage / En le voyant au loin s’abattre sur les eaux » […] « Pour toute nourriture il apporte son cœur. / Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,/ Partageant à ses fils ses entrailles de père » (8)

Force est de constater que l’ordre établi a toujours regardé d’un air méfiant la subversion intrinsèque du pays de « l’esprit » et par delà l’oxymore, « l’utilité de l’inutile » (9) a rarement préoccupé hommes de pouvoir et riches marchands, sauf bien sûr, lorsqu’il s’agissait de s’enduire d’un démagogique verni ou d’en tirer quelque profit. Les voix rauques des administrateurs de la Thomasschule de Leipzig prenaient grand plaisir à extirper brutalement Bach de ses rêveries célestes, et on entend encore aujourd’hui le KGB frapper à la porte des derniers quatuors de Chostakovitch. Dans les couloirs du conservatoire de Pékin, résonnent encore la trique des cerbères de la révolution, pendant que les ombres furtives et courbées de ses illustres professeurs balayent à l’infini les cendres des autodafés des partitions ennemies (10). On aurait pu espérer un peu mieux des « démocraties » nées « du Siècle des Lumières »… Et pourtant, tout avait déjà très mal commencé… la radieuse Emile du Chatelet, traductrice des Principia Mathematica (de Newton), s’est éteinte trop tôt pour voir proclamer les droits de l’homme, alors que sans pitié, l’on guillotinait Lavoisier. Pourtant, depuis l’aube de l’humanité, diaphane et chancelante, la tour de Babel tissée d’âmes folles et de géants acrobates, danse et se maintient sur la pointe des pieds dans les remous de l’Histoire. Entre goulag, potences et buchers, les vestales furtives du savoir tentent vainement d’entretenir, la lueur fragile d’un espoir…

Il y a peu au bord du gouffre, la recherche Française est aujourd’hui en train de basculer dans un puits sans fond. Un vent noir et glacé, né des contrées obscures de la finance, hulule son requiem et l’attire dans l’abime. De sa dernière orgie boursière, Hadès ingurgite le monde et se vautre vorace sur ses restes fumants. Adepte du karcher ou banquier d’affaire, amateur de torses nus d’éphèbes ou armateurs parvenus des pègres (11), les polichinelles au pouvoir gesticulent en vain sur la scène du déclin. Corps de garde de la finance, ils braillent le lancinant refrain où ces funestes paroles - « dévaster la nature, asservir les peuples » se répètent sans fin. Et ce bien piètre équipage, capitaines au court cours de vaisseaux fantoches, rois du capotage et du cabotinage, invite le monde en son tout dernier voyage… paraphrasons Baudelaire dans notre désespoir : « Là tout n’est qu’horde débauchée, Lucre, hargne et vols huppés ». Et sans banquise pour stopper sa course effrénée, le puissant Titanic devenu ivre fait sombrer l’océan dans les entrailles du Néant.

 « J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses / Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! / Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces / Et les lointains vers les gouffres cataractant ! » (12)

Curieusement réunis dans leur funeste destin, biodiversité et imaginaire s’engouffrent ensemble, dans les ténèbres du capital victorieux. « Les Blancs détruisent l’Amazonie parce qu’ils ne savent pas rêver » a compris Davi Kopenawa, chaman d’Amazonie (13). Car non content d’avoir colonisé les mondes lointains l’occident livre bataille aujourd’hui au lointain des idées.

Plus concrètement : la recherche, la santé, la culture et tout le service public se désagrègent à vue d’œil ! Exsangue, plus un sou dans les caisses et moral à zéro ! Chercheurs, médecins, infirmiers, professeurs, philosophes, gens de théâtre, poètes et j’en oublie, souffrent, maugréent, protestent, se révoltent ! Malgré la désapprobation de toute la communauté scientifique, le gouvernement passe en force une loi qui détruit le peu de structure restante des institutions. Démissions collectives, débâcle du personnel hospitalier, gilets jaunes… la colère gronde partout, une vague de fond se soulève… En face, un gouvernement fantôme, marionnettes agitées des grandes fortunes, réprime manifestations et contestations dans le mépris et le sang (14). Violenter, humilier, torturer, mutiler sont les seules réponses d’un pouvoir qui joue avec le feu noir de la haine et de la peur. Mensonges, désinformation et climat de terreur, traques, triques et matraques ravivent le spectre d’une France qui a, il y a moins d’un siècle, frayé avec le diable et en a gardé sous sa robe, les relents fétides. Dans son atelier macabre, le pouvoir couve ses vieux démons et répand sans palabre, leurs germes féconds. Oui, tout cela on le sait, on le subit, on le contemple… Pamphlets, plaintes, pétitions, articles, portent au quotidien la chronique d’une mort annoncée…

Mais il y a bien plus inquiétant... Nos géants excentriques sont en face aujourd’hui, d’une situation inédite… Car si jusqu’ici l’ennemi était extérieur, il surgit aujourd’hui de leur monde intérieur. Le loup de Wall Street s’est introduit dans la bergerie de l’esprit. Et parmi les nombreux assauts qu’ils ont subis, celui à venir en est peut-être le pire. Pourtant, on nous avait prévenu ! Dans les pas de la « métamorphose » de Kafka, Boltansky et Chapielo (15) nous avaient bien expliqués comment le « Nouvel Esprit du Capitalisme » a parfait sa mue : les habits neufs du Capital sont tissés dans une toile invisible et capturent leurs proies par une nouvelle magie. Dans ce tour habile, au lieu de dévorer sa proie, l’araignée lui inocule le venin de sa voix. De là, s’introjecte dans le malheureux otage, un nouveau « moi néolibéral » qui ferait frémir Zarathoustra. Il s’est cloné et répandu, à une vitesse infinie, pour envahir le monde d’une dangereuse pandémie. Magnifiquement illustrée dans le film « Moi Daniel Blake » de Ken Loach, l’auto-aliénation est aujourd’hui perceptible dans tous les domaines de la vie. Horaire de bureau et horreur de bourreau se confondent en ronde, dans la pénombre des profits…

Cette stratégie n’a pas épargné la recherche. Plusieurs fois mis-en-examen et grimaçant, un ancien président à l’intellect convalescent, a décidé d’en découdre avec les savants. Et puis, un laborieux lauréat de 3ème prix de conservatoire, suintant d’artifices et de goulées de caviar, continue à déglinguer les sciences et les arts ! Macérés patiemment en attente d’éclore, des gangsters en cols blancs et tous leurs gardes du corps ont surgi gominés du ventre riquiqui du tout Petit Paris (16). « Quels gredins que ces honnêtes gens ! » concluait Zola à la fin, justement... de son « Ventre de Paris ». Ces serpents à sonnette ont instillé des sornettes et soufflent un « R » vicié dans les entrailles des Géants … Le changement souterrain s’est opéré lentement et jaillit aujourd’hui comme un abcès purulent. Il est porté en hymne aux sommets du pouvoir, où l’on célèbre triomphant, la nouvelle ère des géRants.

Où sommes nous tombés ? Est-ce le syndrome de Todd ou un nouvel espace-temps ? Le paradis des banquiers ou les îles Caïmans ? A l’instar d’Alice, suivons ces lapins en redingotes, les yeux rivés sur leurs montres à gousset. Ils s’engouffrent en silence dans un immense terrier. Que voit-on ? L’univers des géRants ressemble étrangement à la géométrie d’un tableau « xcel » (17). Il paraît affreusement mutilé. Il y manque plusieurs dimensions, on y est écrasé dans un plan et mangé par le temps. Il y manque aussi le sens, l’imaginaire, l’amour... Chacun y est devenu le géRant de son âme et court, court, accélère, plus vite, encore plus vite aspiré par l’enfer (18). Et de l’autre côté… de l’autre côté du mouroir - mouroir des pensées, on découvre Descartes, ensorcelé et livide devenu le portier d’une autre contrée. Il se répète en boucle : « cogito ergo non sum », « non cogito ergo sum », « cogito ergo non sum », « non cogito ergo sum », cogito ergo non sum », « non cogito ergo sum », « cogito ergo non sum », « non cogito ergo sum  … il n’est plus question de penser, il nous faut dépenser!

Le sens défiguré

Continuons un peu plus loin, qu’allons nous découvrir ? Un amoncellement de budgets, comptes, pourcentages, paperasses, dossiers, bilans et signatures ! Sont-ce des objets du culte ou des instruments de torture ? Et puis on les aperçoit de loin, on remarque d’abord leurs chaussures pointues… et puis des costumes sombres, comme ils ont l’air sévères, ils ont de drôles d’allures. Sont-ils des croques morts ou des bourreaux, peut-être ? Il est vrai que l’inquisition pourchasse sans pitié, idées folles, poètes et rêveurs. La nouvelle métrique traque les hérétiques jusque dans leurs rhétoriques. Métaphores, analogies sont strictement interdites, synecdoques et métonymies y sont totalement proscrites. Toute idée de Grandeur y est prise au sens propre, propre. Sens très propre, tellement propre qu’il en deviendra complètement stérile.

La dialectique du mètre et de l’esclave

Un comité de pelotage… -pilotage, pardon, procèdera scrupuleusement aux palpations bibliométriques. Peloton d’exécution méthodique, le management fait un ménage machiavélique : nettoyons l’institution de toute forme « d’improduction ». « VOS PAPIERS !!! » hurle t’on, combien de papiers, combien, combien de papiers avez vous publiés ? Newton, Darwin et autres illustres rêveurs ont été virés : leur production scientifique est insuffisante en terme de Quantité ! Dégagez ! Plus vite ! Ceux qui dessinent trop lentement le monde, du bout de leurs pensées, seront totalement éliminés. Mais pourtant on le sait, la gestation des idées prend du temps, beaucoup de temps. La recherche ne se tient pas en laisse : elle ne peut que créer que dans toute sa la liberté (19). Imaginons un peu, dans les maternités, hâtez vous donc, mesdames ! Hâtez vous, il faut multiplier et rentabiliser. Dépêchez-vous, plus vite, encore plus vite ! Rendement et Performance exigent de vous, quatre enfants par an ! Quelles qu’en soient les conséquences, il faudra pondre dans l’urgence. Faire du chiffre, du chiffre, du chiffre ! Faites grimpez vos impacts, bombes et facteur-H ! Dans le thermomètre fumant de l’évaluation, vous scruterez la croissance de vos mensurations. « Enlarge your index ! » cela vous donnera le bras long ! (20).

De l’hypothèse aux prothèses 

Appliquons maintenant ces glorieux principes à nos objets d’étude. Ouvrons au grand jour, la boîte de Pandore du livre des records. Le fougueux Maître étalon qui par ses ruades rebelles, nous faisait sentir la Grandeur du Monde, est désormais troqué contre un pied à molette, mâchoires pincées qui calcule l’immonde. On prend les mesures de la démesure : les gros instruments phalliques font tourner la boutique du vide technocratique. Ces prothèses iniques d’imaginaires perdus nous propulsent très vite dans le pornographique. Le merveilleux conte de fées, s’est ratatiné en un vulgaire compte de faits.

L’excellence : des grandeurs perdues au tout à l’égo

Laissant le sage Micromégas (21) pour des mégamicrobes, la science est entrée dans l’économie de marché. Animaux de cirques, trophées, prospectus ou mégalomanovirus sortis des eaux usées ! On cherche les succès dans le bestiaire d’Hercule, enclave ridicule où de minuscules pustules rêvent de particule. Charges de Cavalerie à la conquête des buzz, quête apoplectiques de la notoriété. Miroir mon beau miroir dis-moi que j’ai le plus gros ! Le plus grand de tous ces animalcules ! Les dimensions perdues forment des trous béants que l’on cherche à combler en faisant semblant. Semblant d’être un géant en se glorifiant, par des gonflements jusqu’à l’éclatement.

Pour égaler l'animal en grosseur / Disant : Regardez bien, ma sœur  / Est-ce assez ? Dites-moi ; n'y suis-je point encore ? /— Nenni. — M'y voici donc ? — Point du tout. — M'y voilà ? / — Vous n'en approchez point. La chétive pécore / S'enfla si bien qu'elle creva. (22)

Le Narcisse scientifique (23) se noie dans son égo stagnant et en cherchant l’olympe, il engouffre le Néant. Un trône ! Vite un trône pour son excellence, pour l’excellence où s’agrippent empressés, les roitelets avides de célébrité… et pendant ce temps, la mécanique hiérarchique pousse l’investiture de convoiteux fumistes, rois des impostures (24).

Dictées de dictatures

On voit aussi pulluler des marécages managériaux, des langues jargonophasiques aux accents de généraux. L’inventaire à la Prévert des consignes de l’ANR* se tient bien loin des doux vers, inventés par Baudelaire. Et dans ces formulaires forts impopulaires ont découvre un glossaire, qui ferait glousser Flaubert. Importés tout droit des fourbis du marketing, il parle le patois vulgaire des rois du bling-bling : les verrous scientifiques sont des enjeux stratégiques… allons vite chercher secours dans les caves de l’Elysée (25). Jalons et livrables exigent conformité : on imagine Faraday parader en camionnette, et du haut de sa casquette, livrer à la physique ses fournitures électriques. Valorisez vos idées, il faut vendre vaille que vaille ! Vendre vos pensées à tout cet attirail. Faire le commerce de ses trouvailles devient un nouveau travail.

Compétitivité est le slogan des guerriers : pour êtres les premiers, il faut s’entretuer : la langue managériale a une autre portée, on y entend encore le râle de tous les déportés. On apprend qu’elle est née dans de sinistres contrées (26) et qu’elle s’est répandue dans l’immensité. C’est la victoire invisible des armées nazies qui a conquis le monde par des anesthésies. Et sous ses miradors tout un peuple s’endort, bercé par les ombres, des innombrables morts. Et venus d’outre tombe, les relents des ténèbres, surgissent délétères, pour conduire la science, avec impatience, tout droit au cimetière (27) : si dans un proche passé, « artistes dégénérés » étaient éradiqués, on s’attaque aujourd’hui aux « sciences abâtardies » que l’on veut purifier. Un système autoritaire détruit et enterre des siècles d’harmonie : ce subtil équilibre où chacun restait libre, libre de penser pour faire danser les idées. Pendant que les pointilleux vérifiaient les théories, l’imaginaire au front allait chercher folies (28). Bien que l’esprit fluctue entre rêve et rigueur (29), on nous traite aujourd’hui, comme des machines à vapeur. Hannah Arendt l’avait prévu : le sens disparu est premier signe de l’horreur (30). Et d’illustres géants s’inquiétaient jadis que dans le néant, les âmes s’engourdissent: « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme » (31).

 Chevauchée fantastique en enfer

Ça y est, on est tombé tout au fond … c’est allé très vite. Allons chercher Ensor, Bosch ou Daumier pour peindre la scène … entre danse macabre et marche militaire, dans les remous fumants de la finance obscène, nos géants d’antan chevauchent des montures malsaines : derrière les vapeurs de souffre et les fumerolles des bourses : on distingue Einstein hébété sur les épaules de Carlos Ghosn, Bach dépité sur celles de Bolloré, Newton et Darwin chancellent sur Bouygues et Tapie… qui va t’on percher sur Arnault, Beffa, Lagardère et autres spectres qui hantent les bas fonds de l’enfer ? Proposons ici un jeu de « société », où sans grincer des dents et retenant nausées, il faudra former très scrupuleusement, les pires appariements. Comment penser l’avenir, sur ces pitoyables bidets, empereurs des tirelires (32), scabreuses chimères de cochonnet rose et de hyène avide ? Ils règnent pourtant tout-puissants sur le monde à l’envers. Ces géRants belligérants ont érigé leur temple : pour remplacer les Maîtres énormes, ils ont bâti un mettre-aux-norme (33). C’est la Protubéance livide de leurs âmes mornes. Gigantesque et puissant, il fait un bruit assourdissant et de ses écrasants battements, couvre peu à peu, le plaisir ludique de toutes les musiques.

Notes :

  1. Stephen Hawking, Sur les épaules des géants, Dunod 2003, 2014
  2. Umberto Ecco, Sur les épaules des géants, Grasset, 2018
  3. Stefan Zweig, Magellan, Lgf, 2012
  4. Danièle Bourcier et Pek Van Andel, La sérendipté, le hasard heureux, Hermann, 2011 
  5. James McGuire et Piyo Rattansi, Newton et la flûte de Pan, Allia, 2015 ; Jean-Pierre Luminet, La perruque de Newton, JC Lattès, 2011
  6. Victor Hugo, Les rayons et les ombres, Fonction du poëte, Ollendorf 1909
  7. Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, l’albatros, Poulet-Malassis et de Broise, 1861
  8. Alfred de Musset, la nuit de mai, Charpentier, 1888
  9. Nuccio Ordine, l’utilité de l’inutile, les belles lettres, 2014
  10. Zhu Xiao-Mei, la rivière et son secret, Robert Laffont, 2007
  11. Voir comment le bras droit du président, Alexis Kohler est lié à un armateur franco-suisse qui pose des questions très embarrassantes, notamment sur ses liens avec la mafia calabraise : https://www.mediapart.fr/journal/international/010718/derriere-l-affaire-kohler-le-mystere-msc?userid=863ce383-1544-4046-9b0d-d583e9ce81bc et https://www.mediapart.fr/journal/economie/200120/commandes-de-paquebots-l-armateur-msc-aime-l-argent-public-francais?userid=863ce383-1544-4046-9b0d-d583e9ce81bc
  12. Arthur Rimbaud, le Bateau ivre, Vannier, 1895
  13. https://www.lemonde.fr/culture/article/2020/02/03/davi-kopenawa-a-force-d-extraire-tous-les-minerais-les-blancs-vont-faire-tomber-le-ciel_6028177_3246.html
  14. David Dufresne, Un pays qui se tient sage, long métrage et allô Place Beauvau : https://www.mediapart.fr/journal/france/170519/six-mois-d-allo-place-beauvau-chronique-des-violences-d-etat?userid=ee8e9fa5-8e2b-4e89-9c5c-ec75ccdeb17e
  15. Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Tel Gallimard, 2011
  16. Juan Branco, Crépuscule, Massot Edition, 2019
  17. Pérola Milman : compte-rendu d’un conseil de laboratoire. https://www.liberation.fr/debats/2020/03/06/recherche-quand-est-ce-qu-on-se-leve-et-qu-on-se-barre_1780683
  18. Hartmut Rosa, Accélération, un critique sociale du temps, La Découverte, 2010
  19. Mathias Springer, La découverte des enzymes qui tranchent l’ADN : ou de l’imprévisible utilité du phénomène de restriction-modification chez les bactéries. Esprit, 128, 17 (1987). https://www.jstor.org/stable/24271573
  20. Par exemple, certains « sites de rencontres » de chercheurs proposent d’augmenter les statistiques bibliométrique en ajoutant une photo ou des versions « full-texts » des articles, on peut y lire par exemple : « Add them to your profile to create visibility for more of your work and boost your stats totals ».  https://www.researchgate.net/
  21. Voltaire, Micromégas, Histoire philosophique, Garnier, 1877
  22. Jean de La Fontaine, Fables, La grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, Bernardin-Bechet, 1874
  23. Bruno Lemaître, le système de recherche favorise les personnalités narcissiques, Le Monde, 6 septembre 2016, https://www.lemonde.fr/sciences/article/2016/09/05/bruno-lemaitre-le-systeme-de-recherche-favorise-les-personnalites-narcissiques_4992765_1650684.html, et Bruno Lemaître, les dimensions de l’égo, quanto, 2019. Bruno Lemaître, Science, narcissism and the quest for visibility, FEBS J. 284, 875-882 (2017)
  24. Roland Gori, La fabrique des imposteurs, Actes Sud, 2015
  25. « L’épaule » du président – son garde du corps le plus proche, est spécialisé dans la techniques d’ouverture discrètes de serrures ». https://www.mediapart.fr/journal/france/220319/le-garde-du-corps-de-macron-est-un-proche-de-benalla-specialiste-de-l-effraction-et-de-l-infiltration?onglet=full
  26. Johann Chapoutot, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui. NRF Gallimard, 2020. Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Pocket, 2003 et voir aussi https://www.liberation.fr/chroniques/2019/10/08/victor-klemperer-decrypteur-de-la-langue-totalitaire_1756289
  27. Antoine Petit « Une loi ambitieuse, inégalitaire-oui, inégalitaire, une loi vertueuse et darwinienne,https://www.lemonde.fr/blog/huet/2019/12/12/antoine-petit-conteste-au-cnrs/
  28. Thomas Kuhn, la structure des révolutions scientifiques, Flammarion, 2008
  29. Jean-François Billeter, Leçons sur Tchouang-Tseu, Allia, 2014 et Un Paradigme, Allia 2012
  30. Margarethe von Trotta, Hannah Arendt, film, 2013
  31. François Rabelais, Pantagruel, C. Nourry, ca 1532
  32. Une liste peut-être périmée des patrons du « caca-rente » : http://www.journaldunet.com/management/dossiers/0711213-formation-patrons-cac-40/diaporama/19.shtml. Et leurs salaires géants : https://www.lesechos.fr/finance-marches/marches-financiers/les-patrons-du-cac-40-de-plus-en-plus-remuneres-a-la-performance-1146020
  33. Youri Timsit, Le mettre aux normes, passage d’encres, La loi, l’écriture, 2001, https://www.inks-passagedencres.fr/spip.php?article430

 *ANR= Agence Nationale de la Recherche, agence de moyen qui finance la recherche publique ; tous les mots en italiques, exceptés les citations, font partie du nouveau jargon des appels à projets - AAP

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Covid long : ces patientes en quête de solutions extrêmes à l’étranger
Le désespoir des oubliées du Covid-19, ces Françaises souffrant de symptômes prolongés, les pousse à franchir la frontière pour tester des thérapies très coûteuses et hasardeuses. Dans l’impasse, Frédérique, 46 ans, a même opté pour le suicide assisté en Suisse, selon les informations de Mediapart.
par Rozenn Le Saint
Journal
Face à Mediapart : Fabien Roussel, candidat du PCF à la présidentielle
Ce soir, un invité face à la rédaction de Mediapart : Fabien Roussel, candidat du Parti communiste français à la présidentielle. Et le reportage de Sarah Brethes et Nassim Gomri auprès de proches des personnes disparues lors du naufrage au large de Calais.  
par à l’air libre

La sélection du Club

Billet de blog
1er décembre 1984 -1er décembre 2021 : un retour en arrière
Il y a 37 ans, le drapeau Kanaky, symbole du peuple kanak et de sa lutte, était levé par Jean-Marie Tjibaou pour la première fois avec la constitution du gouvernement provisoire du FLNKS. Aujourd'hui, par l'entêtement du gouvernement français, un référendum sans le peuple premier et les indépendantistes va se tenir le 12 décembre…
par Aisdpk Kanaky
Billet de blog
Pourquoi ne veulent-ils pas lâcher la Kanaky - Nouvelle Calédonie ?
Dans quelques jours aura lieu, malgré la non-participation du peuple kanak, de la plupart des membres des autres communautés océaniennes et même d'une partie des caldoches. le référendum de sortie des accords de Nouméa. Autant dire que ce référendum n'a aucun sens et qu'il sera nul et non avenu.
par alaincastan
Billet de blog
Lettre ouverte du peuple kanak au peuple de France
Signé par tous les partis indépendantistes, le comité stratégique indépendantiste de non-participation, l’USTKE et le sénat coutumier, le document publié hier soir fustige le gouvernement français pour son choix de maintenir la troisième consultation au 12 décembre.
par Jean-Marc B
Billet de blog
Lettre ouverte à Sébastien Lecornu, Ministre des Outre mer
La Nouvelle-Calédonie connaît depuis le 6 septembre une dissémination très rapide du virus qui a provoqué, à ce jour, plus de 270 décès dont une majorité océanienne et en particulier kanak. Dans ce contexte le FLNKS demande le report de la consultation référendaire sur l'accession à la pleine souveraineté, fixée par le gouvernement au 12 décembre 2021.
par ISABELLE MERLE