Nuit Debout Lyon : enfin !

Nuit Debout Lyon prend le pas de Paris et rentre dans la danse, après quelques mauvaises passes. Place Guichard, la mobilisation continue : reportage.

Lyon se lève, enfin ! C’était hier, place Guichard, symboliquement sous les fenêtres de la Bourse du Travail. La Nuit Debout n’avait jusque là fait que vivoter ici : elle avait subi des déboires avec les CRS les jours précédents, CRS qui avaient forcé les premiers rassemblements à se tenir sous un pont et une pluie torrentielle, mardi, ce qui n’avait pas aidé à fédérer le mouvement. Mais la Nuit Debout du samedi 9 avril, ou du 40 mars dans ce nouveau calendrier, s’est tenue enfin dans des conditions propices aux échanges et au partage.

Dès 18h, les gens ont commencé à se rassembler sur la place, en provenance pour certain.es de la place des Terreaux où s’était achevée la manifestation contre le projet de loi El Khomri : après avoir battu le pavé, il s’agissait de continuer à occuper l’espace public, pour que ce dernier le soit vraiment, et d’apporter aussi une certaine « publicité » au mouvement, afin de fédérer les contestations et les idées de changement.

C’est une véritable petite société autogérée qui s’est mise en place hier, spontanément, coopérativement, grâce aux initiatives personnelles. Quelques personnes se sont ainsi occupées de faire les fins de marchés ou les poubelles des dits « supers » marchés, et on mit la main à la patte pour préparer des soupes, salades et compotes,  délicieuses de l’avis de beaucoup, servies dans des verres consignés ; un service de vaisselle, un autre de recyclage sont également créés. En face des toilettes publiques, sur lesquels quelqu’un a taggué « État d’urgence, État policier, On nous enlèvera pas, le droit de pisser ! », d’autres installent des toilettes sèches.

Après un défilé au micro, où les orateurs et oratrices évoquent leur plaisir d’être simplement « ensemble », et que les choses bougent « enfin », les personnes assemblées se  répartissent par commission.

Des groupes se sont alors formés autour de différentes thématiques, dans différentes parties de la place. Assis, en cercle, on débat, on discute, horizontalement, avec ses voisins. Par exemple des « médias » : certains s’interrogent sur la couverture de la Nuit Debout, sentant une certaine condescendance de la part de grands médias qui cherchent à décrédibiliser le mouvement, à le reléguer à une douce et naïve utopie (ce qu’il est peut-être, mais « et alors ? ») ; d’autres cherchent à diffuser le mouvement auprès d’une plus grande partie de la population grâce aux journaux gratuits.  Dans le groupe « éducation »,  une prof de philo fait l’éloge du dissensus, soutenant que son métier consiste qu’à apprendre aux élèves la possibilité d’être ensemble, de ne pas être d’accord et que cela ne soit pas un problème mais une chance, qu’à  faire comprendre la lettre de Spinoza. Paradoxalement, des dizaines de mains levées et secouées, témoignent d’une approbation générale. La conversation se poursuit ensuite sur la place des notes dans le système éducatif.

Des « cahiers de Nuit », nouveaux cahiers de doléances, sont mis à disposition sur une table, incitant tout le monde a y écrire ses désirs, ses envies, ses projets. Quelques remarques sont amusantes, à côté de celles plus sérieuses et pragmatiques. Ainsi, quelqu’un s’interroge : « peut-on faire la fête sans bières ? », faisant certainement référence à la sempiternelle canette ou bouteille que l’on trouve souvent dans la main de participant.es ; d’autres proposent de nouvelles manières de considérer la répartition des impôts ou le revenu universel.

On peut voir aussi des étudiants mener l'enquête pour savoir les profils des gens qui participent, en faisant remplir des questionnaires créés peur leurs soins. L'objectif est d'atteindre une base de données de 500 questionnaires ; hier, ils étaient déjà à 300.

Vers 21h, l’équipe de bénévoles de Fakir installe un drap pour projeter de Merci Patron, film à l’origine du mouvement place de la République, devant les spectateurs calmement assis par terre. Quelques soucis techniques témoignant d’un amateurisme attendrissant provoquent des sourires et des élans de solidarité : « quelqu’un aurait-il une connexion 3G ? ». Le film montre une résistance ludique, pleine d’humour et efficace, qui pointe notre « servitude volontaire » contre laquelle il faut lutter. Comme le faisait déjà remarquer La Boétie dans son Discours sur la servitude volontaire :

« Celui qui vous maîtrise tant n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon que l’avantage que vous lui faites pour vous détruire ? D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui baillez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? (…) Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous que par vous ? ». Et lui de conclure : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libre. »

On peut aussi trouver dans ce fourmillement à l’ambiance de festival populaire le « Pink bloc », rassemblement queer et féministe, en colère contre l’hétéronormativité et les « guerres du mâle » ; des musiciens plus ou moins inspirés ; et puis une sorte de tipi où sont accrochés des textes en tous genres, imprimés sur des papiers colorées, qui attirent l’œil et le manant.

Trois étudiantes aux Beaux Arts, Anouk, Mona et Morgane, la vingtaine, pleine d’enthousiasme et d’initiatives, m’en ont dit un peu plus sur leur projet : on a pu déjà les voir depuis le début des manifestations avec  de grands bâtons sur lesquels elles avaient agrafé des textes. Les bouts de papiers s’envolant, les manifestants pouvaient les attraper au vol, pour ensuite les lire tranquillement chez eux.

Anouk m’apprend ainsi que chaque semaine, elles sélectionnent cinq-six textes qui résonnent plus ou moins avec l’actualité politique, et qu’elles diffusent grâce à ce moyen original : des bâtons. Pour promouvoir des discussions à bâtons rompus ? « Souvent, ça intrigue les gens car c’est écrit trop petit, on ne peut pas les lire si on ne les a pas en main. Mais l’idée, c’est de l’attirer et qu’il y est un autre rapport au temps, dans la manifestation. Il y a un truc plus profond que juste dire des slogans éculés. Il y a donc ce temps chez soi où l’on peut lire, s’informer, on peut développer son regard critique », ajoute-t-elle.  

Elles lisent ainsi beaucoup, de tout, car l’idée est de proposer des formes différentes : on retrouve ainsi des extraits de la BD de Gébé, L’An 01, des articles sur l’ « ubérisation » et Take eat easy, des retranscriptions d’émission radio, un texte de Marie-José Mondzain sur le « saxifrage », l’incipit de Constellation, un texte anonyme, ou encore « Pour un processus destituant : l’invitation au voyage », de Julien Coupat et Eric Hazan, ou bien « La logique du fou » de Serges Navi.

Mona me précise que l’idée est de promouvoir des « des formes étranges qui interloquent ». Ce sont en effet des lectures qui ne se trouvent pas forcément dans la presse commune, et il fallait donc un dispositif étrange, un peu brinquebalant, pour attirer les gens, qui viennent ainsi les voir sans même avoir lu les textes, juste pour leur poser des questions. Car l’objectif n’est pas tant de « de balancer toute la théorie qu’on a ingurgitée, évidemment, mais de faire une sélection qu’on juge pertinente et des textes sur lesquels on pourrait réagir ensemble », et surtout provoquer la rencontre incongrue, la discussion avec des personnes différentes : des ouvriers, des chômeurs, des profs, des étudiants, des personnes qui viennent pour la première fois en manif… « et c’est très chouette, de voir les résultats de cette petite action », car cela créé de fait un autre espace de discussion, de communication. Avec cette éternelle question du fond et de la forme, le but affiché est de ne pas réduire la manifestation a un simple défilé, mais aussi d’en faire un espace pour inventer d’autres manières de mise en contact entre les gens, avec quelque chose qui ne soit pas enclavé dans des partis ou des organisations dans lesquels de moins en moins de gens se reconnaissent. Comme l’invitait déjà à le faire Gébé, il s’agit de faire « un pas de côté », grâce notamment à cette forme proposée, pour « rencontrer des gens avec qui on pourrait faire des choses ».

Faire des choses. Cette envie semble partagée par tous et toutes ici.

Des élèves-comédiens de l’ENSATT, prestigieuse école de théâtre lyonnaise, lors de la Nuit Debout, se saisissent ainsi des textes et commencent à les lire à haute voix, seul.e, à deux ou en canon, improvisant une petite performance. Ces acteurs me disent vouloir faire des actions aussi dans la lignée du « théâtre invisible » d’Augusto Boal, dans les abris bus ou les quais de métro, quand les gens  sont disponibles, en position d’attente, pour les sensibiliser à la Nuit Debout. Ou encore organiser des lectures dans les parcs ou les espaces verts.

Tout cela se déroule sous la fresque sovietico-sociale d’une trentaine de mètres sur la façade de la Bourse du Travail, qui représente une cohorte d’ouvriers, d’employés, de cadres à la recherche d’un emploi ou pour une réunion politico-syndicale.

Haut lieu de la contestation syndicale, la Bourse du Travail est désormais réduite à être une salle de variétés, accueillant divers artistes commerciaux, chanteurs et humoristes.

Espérons que les grands espoirs de la nuit ne disparaissent pas au petit matin comme neige au soleil ! En tout cas, ce soir, le 41 mars, cela continue.

 

 

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