La victoire des « antisystèmes », élus par le « système » (écrit en mai 2017)

Marine Le Pen et Emmanuel Macron ont remporté le premier tour de la présidentielle le dimanche 23 avril. Cette élection inédite met en lumière deux candidats qui se posent en marge du système. Mais de quel système ?

                                La victoire des « antisystèmes », élus par le « système » 

            6% pour le PS et seulement 20% pour Les Républicains. Le choc était prévisible mais reste inédit. Pour la première fois, aucun des partis traditionnels ne sera représenté au second tour. Exit la Gauche et la Droite, renvoyées à leur banc d’essai. C’est donc l’ex ministre de l’Economie et la figure de l’extrême droite qui s’affronteront le 7 mai, en vue du fameux fauteuil doré.

            Cette campagne présidentielle aura été marquée par des affaires judiciaires, des attaques permanentes contre la presse mais particulièrement contre un ennemi commun : le « système ». Il est devenu un véritable bric-à-brac indéfinissable et aujourd’hui incontournable des meetings pour dénoncer, critiquer et mieux s’ériger en réformateur.

 

                                       Macron, le paradoxe

 

Pour l’ex-banquier d’affaires, la stratégie consiste à dénoncer le « système politique » par la remise en question du traditionnel clivage gauche-droite. On retrouve ce refrain à chacun de ses meetings pour dénoncer le rejet des vieux partis politiques. Le candidat s’exprimait le 17 novembre 2016 aux Pennes-Mirabeau : « Mais qu’est-ce que c’est que ces partis, ils n’existent plus ! » A 39 ans, il souhaite insuffler un nouvel élan à la Politique.

Dans son livre « Révolution » - qui marque son affranchissement du quinquennat d’Hollande, Emmanuel Macron écrit : « On émet sur les mêmes sujets, les mêmes propositions, que l’on modifiera avant qu’elles ne soient appliquées. » Ce regret, il le tire de son expérience à Bercy. Endossant le rôle de ministre de l’Economie de 2014 à 2016, il participe notamment à l’écriture de la Loi Travail en 2016.

 En conséquence, le candidat envisage un nouveau modèle politico-social. Dans son programme, il propose la réduction du nombre de fonctionnaires et de parlementaires mais également une loi de moralisation politique.

 

Mais, ce qui peut apparaître comme une simple stratégie de campagne suscite de vives protestations d’un bord politique comme de l’autre. Oui, il s’agit bien de l’ex ministre de l’Economie qui souhaite bousculer les élites. Le candidat d’En Marche provoque et semble oublier bien vite qu’il a côtoyé ce « système » sur lequel il tape tant.

 Christiane Taubira, devenue une icône de la gauche plurielle, dans une interview le fustige (les Inrocks le 1er février 2016): « Macron se dit antisystème mais c’est un pur produit du système » Celle-ci fait allusion à son parcours néanmoins prestigieux : Sciences Po, L’ENA, inspecteur des finances, ex-banquier d’affaires.

Ses adversaires s’en donnent donc à cœur joie pour souligner ce décalage. Et surtout Marine Le Pen qui est devenue sa seule opposante à 8 jours du 2ème tour. La candidate du Front National tacle le « candidat des élites ».

Mais comme E. Macron, elle manie habilement la formule de l’« antisystème » .

 

                                      La « candidate du peuple »

 

« Je suis la candidate de la France du peuple » (Lyon, février 2017) ne cesse-t-elle de répéter partout où elle va. On peut inscrire ces propos dans la campagne de dédiabolisation du FN qui s’est accélérée depuis 2012.  Destinée à rendre « Marine » plus humaine, plus proche des Français, elle a inévitablement joué un rôle dans sa qualification pour le second tour.

Marine Le Pen utilise donc le « système » pour se placer aux côtés des classes populaires voir défavorisées. Symbole de cet « établissement » les « médias » qui diaboliseraient le FN et l’excluraient de tout espace médiatique.

Ce qui est paradoxal puisque que le FN a constamment besoin de la presse pour afficher une image « adoucie ». Mais, dans le même temps, le parti d’extrême droite a recours à une « liste noire » constituée de médias bannis des meetings de Marine Le Pen.

 Par ailleurs, le « système » serait également la source de tous ses problèmes. Ainsi, la candidate de l’extrême droite n’y attribue pas une définition propre mais y associe ce qu’elle souhaite.

A Châteauroux le 11 mars 2017, elle déclarait : « Le système veut ainsi que la France continue à s’épuiser à accueillir une immigration jamais contrôlée […] » ou encore « Le système veut que les Français acceptent simplement d’être dépossédés de leur pouvoir démocratique, de leurs richesses, de leur identité. » En revanche, elle ne nomme jamais cet ennemi.

 L’une de ses mesures phares afin de donner un coup de fouet à l’économie nationale, est la sortie de l’Union Européenne et de l’euro après référendum. Marine Le Pen désire satisfaire les « perdants de la mondialisation » qui font face aux sociétés transnationales.

 

Mais cette stratégie du rempart face à la « France d’en haut » ne manque pas d’étonner. D’une part, Marine Le Pen appartient à une famille riche, comme le souligne Emmanuel Macron à Arras (26 avril) « […] elle est une héritière et elle se prétend du peuple ! »

D’autre part, sa campagne est également entachée par plusieurs affaires judiciaires. Elle est accusée d’avoir employé de façon fictive des assistants d’eurodéputés qui travaillaient en réalité pour le FN. Ces derniers étaient rémunérés par des fonds publics. Pour une candidate qui remet en question justement l’Europe, cela ne l’empêche pas de bénéficier de ses avantages, selon ses adversaires.

Enfin, elle a récemment brandi son « immunité parlementaire » face à la convocation des juges, qui souhaitent l’entendre sur cette affaire. Cette immunité l’éloigne définitivement du « peuple » ce que n’a pas oublié de mentionner le candidat du NPA. Le 4 avril, lors du Grand Débat, Philippe Poutou a parlé sans langue de bois : « Le FN se dit antisystème mais se protège grâce aux lois du système avec son immunité parlementaire. […] Nous, quand on est convoqué par la police, nous n’avons pas d’immunité ouvrière, on y va »

 

                                     Une stratégie gagnante

 

 C’est l’illusion de faire de la politique autrement qui refait surface, ce que l’on peut observer par la défaite de Manuel Valls ou Alain Juppé pendant cette campagne.
Les candidats peuvent coller l’étiquette qu’ils veulent sur le « système » et ainsi galvaniser les troupes autour d’eux. L’exemple le plus marquant est sûrement le rassemblement organisé par François Fillon au Trocadéro le dimanche 5 mars. Démonstration de force pour certains, le candidat des Républicains a réaffirmé qu’il tiendrait jusqu’au bout et qu’il ne se laisserait pas affaiblir par ses opposants.

La stratégie est donc gagnante. L’un se dit, ni de droite, ni de gauche et l’autre est en marge de ce même clivage. Néanmoins, ce qu’ils oublient de mentionner, c’est qu’ils sont issus de ce même « système ».  Nombre de figures du PS, notamment Claude Bartolone, ont accouru auprès d’Emmanuel Macron et ont participé à sa victoire en saturant l’espace médiatique.

Quant à Marine Le Pen, sa famille et son réseau confirment qu’elle est au cœur du système depuis toujours.

 

 

            A 8 jours du second tour, l’« antisystème » continue de teinter les discours des deux candidats qui mettent tout en œuvre pour le prouver. C’est pourquoi l’épisode Whirlpool est apparu comme un pur « coup de com » et ne sera pas probablement le dernier.

 

Ysé V. (mai 2017)

 

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