Manuel d’éducation à la pensée post-raciale à destination de la majorité silencieuse

Quelle drôle d’idée d’écrire sur le racisme. Je pensais la même chose, jusqu’à ce qu’une humiliation de trop m’amène à reconsidérer ma position. Nous tenons pour acquis le fait de vivre dans une société post-raciale, pourtant les humiliations racistes subies par une partie de la population française sévissent encore. Ces violences ne devraient plus être mon seul problème mais le vôtre.

 © Yuhn GAIL © Yuhn GAIL

#Avant-Propos

Il apparait difficile de dénoncer le racisme en nous écartant de l’imagerie folklorique des célèbres mains jaunes sur piquets qui accompagnent les manifestations. Lorsque l’on parle du racisme un doute s’installe sur la chose que l’on dénonce : dénonce-t-on les actes (la violence physique et verbale) ou la pensée (le paternalisme infériorisant qui a encore de beau reste) ? Il est à déplorer que le mot « racisme » appelle de nos jours presque spontanément une indignation sans révolte, tout juste bonne à exhiber une colère rentrée. La faute incombe peut-être à l’idéologie « anti-raciste » dont le but n’a jamais été de comprendre (pour mieux le combattre) l’inconscient raciste d’un anti-raciste convaincu. Pourtant, cette pensée s’est immiscée si profondément dans l’inconscient national qu’elle n’offusque plus personne. Il n’y a qu’à prêter l’oreille pour écouter comme elle se répand à longueur d’onde et d’antenne. Les excuses qui s’en suivent font souvent l’effet d’éponge magique. Aucune remise en question n’est proposée, aucune catharsis.

Il ne s’agit pas ici de s’interroger sur l’existence du racisme en France. Disons-le, cette interrogation est aussi nécessaire qu’une innovation dans le catalogue des objets inutiles. Cette question reflète moins un souci de réflexion que l’empressement brouillon de ceux qui la posent. Il s’agit d’autre chose.

Conscient ou non, la construction d’un groupe minoritaire est toujours le fait d’une hiérarchisation des valeurs édifiée par un groupe majoritaire, détenteur du pouvoir symbolique, qui impose sa perception du monde. Le savoir c’est déjà faire la moitié du chemin vers une forme de probité. Autrement dit, il n’y a point de « chintoc », point de « burette » et pas plus de « black » ; il y a uniquement des catégories dont l’identité construite (ce que je choisis d’être) est systématiquement mise en échec à cause des rapports de force et de pouvoir qui ont cours dans la société (les femmes à qui l’on impose souvent des rôles sociaux stéréotypés comprendront mieux ce dont il est question ici). Il faut prêter l’oreille, à chaque fois qu’il est dit que le racisme serait une survivance du passé ou qu’il se jouerait dorénavant sur une dimension sociale, il s’agit dans les faits d’une tentative de nier les rapports de force qui s’exercent dans la société. La négation des rapports de force et de pouvoir empêche par la même de comprendre la condescendance raciale immergée, sourde certes mais bel et bien structurelle.

Écrire sur le racisme ? Encore… ? Quelle drôle d’idée n’est-ce pas ? En soit, cela ne devrait plus être mon problème. Je pensais la même chose, jusqu’à ce qu’une humiliation de trop m’amène à reconsidérer ma position. Subir au travail en 2020 des humiliations similaires à celles qu’a vécu votre propre père dans les années 80’ pousse souvent à réfléchir. Le plus cynique est que quelle que soit l’élévation sociale effectuée, les minorités sont préparées à être délégitimées (d’abord) sur le terrain de l’identité. Nous le savons tellement bien que, même sans en avoir, nous sommes déjà préparés à éduquer nos enfants à réagir aux humiliations identitaires (encore un constat qui vaut pour bien d’autres groupes). Loin d’être une complainte larmoyante, comprendre et décortiquer les rapports de force et les actes de domination est d’abord une démarche essentielle pour le groupe majorité. Celui qui a le luxe d’être invisible et de s’imposer comme un général qui s’ignore face à tout particularisme trop voyant. En somme, et pour l’avoir appris suffisamment tôt, tout ce qui suit n’est plus seulement mon problème, mais bien définitivement le vôtre.

Yuhn GAIL

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.