La Grèce, André Breton et la révolution

La situation en Grèce, dont on ne sait pour l'instant sur quoi elle va déboucher tant l'issue du référendum est incertaine, vient toutefois nous rappeler quelque chose d'extraordinaire et que l'on avait perdu de vue depuis le triomphe, vieux de 25 ans, du néo-libéralisme sur les décombres encore fumantes du socialisme réel périclité. La Grèce en Europe, comme la Tunisie en Afrique, nous rappelle ce que c'est qu'un peuple constitué politiquement et debout.

La situation en Grèce, dont on ne sait pour l'instant sur quoi elle va déboucher tant l'issue du référendum est incertaine, vient toutefois nous rappeler quelque chose d'extraordinaire et que l'on avait perdu de vue depuis le triomphe, vieux de 25 ans, du néo-libéralisme sur les décombres encore fumantes du socialisme réel périclité. La Grèce en Europe, comme la Tunisie en Afrique, nous rappelle ce que c'est qu'un peuple constitué politiquement et debout. C'était cela, hier, le saisissant et émouvant spectacle qu'offrait le rassemblement des partisans du NON sur une Place Syntagma devenue alors sœur de la Place Tahrir du Caire et d'autres, entre Tunis et Istambul. Les masses laborieuses, les masses populaires et la classe ouvrière auront d'autres rendez-vous avec l'Histoire et leurs nombreuses défaites ne disent en rien, tant s'en faut, que celles-ci seront définitives. On nous avait dit, que dis-je, martelé !, que l'Histoire était finie, que les drapeaux rouges étaient mités et la perspective du socialisme, même régénéré, une vieille lune et voilà qu'au sein de la détestable Union Européenne ressurgissent des masses organisées pour réclamer des droits pour les plus pauvres, un état non limité à des fonctions régaliennes et surtout pour dire que les banquiers et autres rapaces capitalistes n'ont pas tous les droits et qu'on ne leur doit rien. Dommage que Pasolini ne voie pas cela. La Grèce debout rappelle cette grande phrase de Saint-Just : Les malheureux sont les puissances de la terre ; ils ont le droit de parler en maîtres aux gouvernements qui les négligent.

La foule d'hier, massive, sur la place Syntagma, rappelait donc que l'Histoire n'est jamais finie et que nul ne peut être certain du cours que prendront les choses. Oui, la réaction a le cuir épais et des relais puissants mais chacun peut voir qu'il reste possible, ici et maintenant, qu'un peuple porte à nouveau un idéal d'émancipation universelle. Cette idée-là est invincible. Elle me rappelle de magnifiques pages d'Arcane 17 d'André Breton reproduites ci-après mais dont j'extrairai d'emblée cette phrase, à la fois refoulée de notre monde sans idée mais en cela terriblement neuve : "C’est qu’au-dessus de l’art, de la poésie, qu’on le veuille ou non, bat aussi un drapeau tour à tour rouge et noir."


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"Le drapeau rouge, tout pur de marques et d’insignes, je retrouverai toujours pour lui l’œil que j’ai pu avoir à dix-sept ans, quand, au cours d’une manifestation populaire, aux approches de l’autre guerre, je l’ai vu se déployer par milliers dans le ciel bas du Pré Saint-Gervais. Et pourtant - je sens que par raison je n’y puis rien - je continuerai à frémir plus encore à l’évocation du moment où cette mer flamboyante, par places peu nombreuses et bien circonscrites, s’est trouée de l’envol de drapeaux noirs.

Je n’avais pas alors grande conscience politique et il faut bien dire que je demeure perplexe quand je m’avise de juger ce qui m’en est venu. Mais, plus que jamais, les courants de sympathie et d’antipathie me paraissent de force à se soumettre les idées et je sais que mon cœur a battu, continuera à battre du mouvement même de cette journée. Dans les plus profondes galeries de mon cœur, je retrouverai toujours le va-et-vient de ces innombrables langues de feu dont quelques-unes s’attardent à lécher une superbe fleur carbonisée. Les nouvelles générations ont peine à se représenter un spectacle comme celui d’alors. Toutes sortes de déchirements au sein du prolétariat ne s’étaient pas encore produits.

Le flambeau de la Commune de Paris était loin d’être éteint, il y avait là bien des mains qui l’avaient tenu, il unifiait tout de sa grande lumière qui eût été moins belle, moins vraie, sans quelques volutes d’épaisse fumée. Tant de foi individuellement désintéressée, tant de résolution et d’ardeur se lisait sur ces visages, tant de noblesse aussi sur ceux des vieillards. Autour des drapeaux noirs, certes, les ravages physiques étaient plus sensibles, mais la passion avait vraiment foré certains yeux, y avait laissé des points d’incandescence inoubliables. Toujours est-il que c’était comme si la flamme eût passé sur eux tous, les brûlant seulement plus ou moins, n’entretenant chez les uns que la revendication et l’espoir les plus raisonnables, les mieux fondés, tandis qu’ elle portait les autres, plus rares, à se consumer sur place dans une attitude inexorable de sédition et de défi.

La condition humaine est telle, indépendamment de la condition sociale ultra-amendable que s’est faite l’homme, que cette dernière attitude même, à laquelle, dans l’histoire intellectuelle, ne manquent pas d’illustres répondants, qu’ils se nomment Pascal, Nietzsche, Strindberg ou Rimbaud, m’a toujours paru des plus justifiables sur le plan émotif, abstraction faite des raisons tout utilitaires que la société peut avoir de la réprimer. Force est de reconnaître au moins, à part soi, qu’elle seule est marquée d’une infernale grandeur.

Je n’oublierai jamais la détente, l’exaltation et la fierté que me causa, une des toutes premières fois qu’enfant on me mena dans un cimetière - parmi tant de monuments funéraires déprimants ou ridicules - la découverte d’une simple table de granit gravée en capitales rouges de la superbe devise : NI DIEU NI MAITRE. La poésie et l’art garderont toujours un faible pour tout ce qui transfigure l’homme dans cette sommation désespérée, irréductible que de loin en loin il prend la chance dérisoire de faire à la vie. C’est qu’au-dessus de l’art, de la poésie, qu’on le veuille ou non, bat aussi un drapeau tour à tour rouge et noir.

 Là aussi le temps presse : il s’agit de faire rendre à la sensibilité humaine tout ce qu’elle peut donner. Mais d’où vient cette apparente ambiguïté, cette indécision finale quant à la couleur ? Peut-être n’est-il donné à un homme d’agir sur la sensibilité des autres hommes pour la modeler, l’élargir qu’à la condition de s’offrir lui-même en holocauste à toutes les puissances éparses dans l’âme de son temps et qui, en général, ne se cherchent les unes les autres que pour tenter de s’exclure. C’est en ce sens que cet homme est, qu’il a toujours été et que, par un mystérieux décret de ces puissances, il doit être tout à la fois leur victime et leur dispensateur.

Ainsi en va-t-il nécessairement d’un certain goût de la liberté humaine qui, appelé à étendre même en d’infimes proportions le champ de réceptivité de tous, attire sur un seul toutes les conséquences funestes de l’immodération. La liberté ne consent à caresser un peu la terre qu’en égard à ceux qui n’ont pas su, ou ont mal su vivre, pour l’avoir aimée à la folie... Mais laissons séparément les uns réintégrer leur galetas de Charonne ou de Malakoff, les autres reprendre leurs boutades chez le bistrot. Quelles belles lignes à cent hameçons tout neufs, là, bien en rangées. Les drapeaux ne nous conduiront pas plus loin : la chaloupe vient nous prendre pour nous ramener à terre."

André Breton, Arcane 17.

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