La gauche ou la politique ? (Pour un bilan en fidélité à la politique révolutionnaire post-68)

Les nouveaux partisans © trotsky-1917

La période politique, un an et quelques mois avant la présidentielle de 2012, est, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, médiatiquement et dans les discours accaparée par la question - non dénuée d'importance, du reste - de la réélection - ou non - de Sarkozy. C'est comme ça et, même si cela est hautement déplorable, c'est même la force d'un capitalo-parlementarisme qui ressemble à ce que Hegel dit de l'Empire byzantin, à savoir que même périmé, il continue à survivre, longtemps.

Le parlementarisme est très clairement obsolète mais il a tout aussi clairement le cuir épais. Cela lui assure une réelle pérennité mais cela rend aussi la situation lourde de frustrations politiques et sociales et donc extrêmement dangereuse. D'un autre côté, l'idée de révolution est à tout le moins comateuse. Précisément, que ce mot-là revienne aussi souvent dans les manifestations ou dans les discours de l'extrême gauche parlementaire (i.e. le NPA, en gros) traduit bien son caractère inoffensif et, hélas, absolument plus subversif. A la figure marchandisée du Che correspond le mot révolution sous toutes les formes de slogans en vogue ("Dans révolution, il y a rêve" et autres sornettes à faire pleurer Marx, Lénine, Trotsky ou Mao). C'est dire si ce chemin-là de la politique émancipatrice présente peu d'intérêt réel.

Plus personne n'est dupe - hormis quelques petits-bourgeois cools et branchés - ni des élections, ni de la révolution, sauf la gauche, du PS-EE (pour le cirque électoral et ses programmes ) au NPA-LO (pour la révolution impensée). En outre, ceux qui se prétendent aujourd'hui du côté de la révolution manquent de conséquence : il n'y a qu'à voir leurs cris d'orfraie dès qu'on évoque le nom de l'immense théoricien communiste, Mao Zedong. L'un dit : "Totalitaire !" l'autre, avec classe : "Crétin !" (ils sont d'ailleurs amis) montrant par là qu'ils confondent révolution et dîner de gala. Précisément donc, de ce point de vue, le meilleur bilan à faire du maoïsme, c'est de penser la politique pour tous au-delà de la révolution parce que celle-ci, justement, est structurellement terrible, quoi qu'en dise Olivier Besancenot.

Comme d'habitude, donc, il n'y a rien à attendre des élections et la révolution semble hors d'usage. Les discours sur la recomposition de la gauche (on va voir ce qu'on va voir !, comme à chaque fois) finissent immanquablement par s'évaporer dans le ralliement bon gré mal gré au PS et, du coup, ont pour effet de désespérer et de frustrer le peuple systématiquement trahi par la gauche au pouvoir. En même temps, cette gauche a la vie dure et, comme le parlementarisme, elle poursuit sa route. Des gens de bonne foi s'y rallient, votent pour elle notamment parce qu'ils la croisent dans des manifestations (le PS est sur le côté pour son beurre mais enfin, il se montre) et parce qu'ils ne supportent plus la droite même s'ils savent qu'il n'y a rien à attendre de la gauche. Même chose pour les hiérarchies syndicales.

La situation est cependant grave. Les récents discours de Séguela, Valls, Sarkozy et consorts sur les salaires et/ou le travail montrent à quel point les salariés sont méprisés et écrasés. Les derniers décrets contre la santé pour les sans-papiers montrent à quel point l'Etat assume désormais sa xénophobie, au point même, sur cette question, de préférer persécuter les prolétaires venus d'ailleurs que de créer un système de santé viable et rentable pour tous. Quant à l'Ecole, elle est dans un état de délabrement avancé et sa destruction comme lieu de savoir à la fois exigeant et pour tous va désormais aller très vite. De ces menaces, toutefois, ce n'est évidemment pas la gauche qui nous sauvera. Au mieux, celle-ci ralentira les contre-réformes, sans revenir sur ce que Sarkozy aura défait. Il faudra donc, comme le disait Mao, compter sur [nos] propres forces, ce qui n'est pas simple tant le consensus réactionnaire est épais.

Une politique qui ne se soucie pas de la gauche, ni des élections et qui, émancipatrice, ne lui est pas homogène, c'est bien ce que voulurent inventer les militants maoïstes rompant avec un PC toujours soucieux du PS. C'est pour cela d'ailleurs que citer Mao vous vaut des injures (de la part du NPA entre autres - notamment de son internaute mediapartien persécuté-persécuteur - toujours soucieux, lui, du PC !). Le maoïsme, en effet, ce fut cela : la politique émancipatrice et extraparlementaire, la politique émancipatrice car extraparlementaire. Quoi qu'en dise Corcuff et ses épigones de Mediapart, c'est le maoïsme de France qui a initié les premières batailles politiques du prolétariat étranger comme partie prenante du prolétariat de ce pays (cf. la chanson jointe en vidéo de Dominique Grange, qui demanda à Alain Badiou de préfacer la réédition de son disque), c'est le maoïsme de France même qui est à l'origine du MLF, des établis (cf. L'établi, de Robert Linhart) et même de luttes homosexuelles (Guy Hocquenghem, animateur du FHAR, quittant la JCR pour VLR, eh oui !). Le problème du maoïsme, toutefois, c'était la révolution.

J'ai discuté il y a peu avec un ancien militant de la Gauche prolétarienne et à la question de savoir s'il avait cru en la révolution, il a souri et m'a dit : "Non, on se voyait en fait comme du poil à gratter". C'est bien comme cela, il me semble, qu'il faut faire de la politique. Les élections et les mauvaises blagues de la gauche importent peu si un caillou, pour parler comme l'ami hêtre, empêche la réaction de tourner rond. Se soucier des élections est incompatible avec le souci de la parole et de la volonté populaires. Regardez, du reste : sur le blog de Velveth, par ex., il n'est question que de rencontres au sommet avec untel qui connaît untel qui a fait la campagne de tel autre chargé de négocier avec le PC... Il n'est jamais question de ce qu'éprouvent les gens alors que de toute évidence il y a un travail sur la parole (sans porte-parole !) à faire.

Ce que disent les gens du peuple, les salariés... L'écrire, le distribuer, le faire connaître.

Remettre en selle de vieux mots ("patrons", "communisme" - éventuellement, c'est à voir -, "prolétaires", "peuple", "ouvriers", "classes") mais également une rage émancipatrice (la même qui animait le peuple contre Louis XVI, par ex., et qui effraya Chateaubriand quand il vit la tête de la Duchesse de Lamballe au bout d'une pique).

Reconstruire un face à face entre l'Etat et le peuple constitué (pour parler comme Sophie Wahnich, qui l'oppose au peuple inconstitué et, dès lors, empêtré dans des passions tristes).

C'est à tout cela qu'il faut aspirer, laissant la gauche et ses valets à leurs calculs tout en discutant avec chacun du moment que la politique des places et des promotions est laissée de côté dans les situations inédites.

Parler, écrire - c'est déjà faire face. Indépendamment des joutes électorales et de leur vainqueur.

 

NB : Ci-joint, une analyse pertinente de Slavoj Zizek que je soumets à la discussion.

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