De nombreux médias aux ordres (notamment ceux de la télévision) appliquent bêtement le principe de base de la démocratie médiatico-parlementaire à propos du clash politique entre MM. Guéant, croisé de l'Intérieur, et Letchimy, député des Antilles françaises apparenté PS. A entendre ces médias et leurs journalistes, l'intervention du député antillais hier à l'Assemblée serait le juste pendant des horreurs proférées par le ministre Guéant. Pis, la déclaration de M. Letchimy ne ferait rien d'autre qu'indiquer que le PS serait tombé dans le piège de l'UMP. Il n'en est rien. La démocratie, ce n'est pas cinq minutes pour les nazis et cinq minutes pour les juifs. Ce qu'a dit le député à M. Guéant est ce qu'une gauche digne de ce nom se doit de dire à un ministre qui nous ramène aux pires conceptions racistes du XIXème siècle et aux délires d'un Gobineau qui n'était pas que romancier. Il faut soutenir et défendre le député Letchimy car il a raison de bout en bout de son intervention.

Que cette intervention salutaire vienne d'un député des Antilles indique que notre pays n'est pas encore devenu un infâme cloaque et qu'il y a des gens pour se souvenir de l'histoire de France, de toute cette histoire et au plus loin du roman national néocolonial et antirepentance que voudrait nous faire avaler une droite qui assume à nouveau de se dire de droite (chose qui était impossible depuis 1945). M. Letchimy n'a pas dit de Claude Guéant qu'il était un nazi ; il a dit que l'idée d'inégalité entre les civilisations (au temps de l'islamophobie, la droite utilise ce mot comme d'autres, il y a un siècle, auraient dit "races"), que cette idée d'inégalité, donc, était le fondement des théories aussi fausses que criminelles de l'extrême-droite européenne. Du reste, ce qui sépare la gauche de la droite, c'est bien ça : l'idée de l'égalité. Pour la gauche, cette idée existe ; pour la droite, c'est une vieille lune. M. Letchimy dans son intervention a cité les Lumières. Et même s'il ne faut pas trop s'illusionner sur le raciste Voltaire, les philosophes de l'émancipation du XVIIIème siècle sont les bienvenus pour dire son fait à un ministre dépourvu du moindre principe et qui aurait pu, lui, citer Joseph de Maistre.

Les Antilles, aussi bien que l'Algérie par exemple, nous rappellent ce qu'est notre grande civilisation occidentale. Au passage, les réactionnaires de l'UMP aux yeux embués de larmes de crocodile lors de la disparition du nègre fondamental Aimé Césaire montrent bien, par leur réaction d'hier, ce qu'il en est de leur émotion réelle : ce qu'a hier déclaré le député Letchimy est peu ou prou un rappel du Discours sur le colonialisme de l'ancien maire de Fort-de-France dans lequel le poète, du reste, évoquait Hitler et la logique qui l'avait rendu possible. Eh, quoi ? Il serait interdit d'en parler ? Eh, quoi ? Nos parlementaires et ministres UMP n'aiment-ils donc Césaire que mort ? On sait depuis Sartre qu'être mort, c'est être la proie des vivants mais là, en plus de cela, on mesure la bêtise ignorante et haineuse du clan de M. Sarkozy.

Si barbare il y a dans l'histoire qui nous occupe, il est tout trouvé : c'est Claude Guéant lui-même. Celui-ci croit à la barbarie, classe les civilisations et voudrait faire croire qu'il applique à coups de charters remplis de vies brisées la devise de la Révolution : "Liberté, Egalité, Fraternité". Il n'en est rien pourtant. Et, pis, M. Guéant et son parti raciste semblent ignorer les oeuvres de la civilisation française aux Antilles. Si notre lepéniste de l'Intérieur connaissait cette histoire et si ses collègues de parti et de gouvernement étaient au fait de ces pages épouvantables de notre histoire, ils n'auraient pas quitté l'hémicycle hier - ou alors pour ne plus y mettre les pieds ! Le mieux aurait été qu'ils demandent pardon à genoux. Mais de gens qui courent à perdre haleine derrière la famille Le Pen, il y a peu d'illusions à se faire...

Serge Letchimy est un descendant d'esclaves comme tous les noirs des Antilles. D'indiens, il n'y a plus. Notre civilisation grande et lumineuse les a décimés. Quand il y a eu la Révolution française, les esclaves des Antilles ont pris les principes de la France nouvelle d'alors au sérieux. Liberté, Egalité, Fraternité. Ces principes de la République indivisible ne pouvaient être que pour tout le monde ou pour personne et c'est armé de cette conviction que les esclaves de Saint Domingue se révoltèrent en 1791 contre leurs maîtres dont le relais, en France, était le club Massiac. Marat et l'Abbé Grégoire - du côté gauche, comme on disait alors - mais aussi une partie des libéraux de l'époque, parmi lesquels Brissot le Girondin, prirent fait et cause pour les esclaves. Comme Polverel et Sonthonax qui, eux, furent envoyés à Saint Domingue par la Convention révolutionnaire. C'est à la suite de cela qu'en 1794, la Convention abolit l'esclavage.

Le député Letchimy est l'héritier de cette histoire. Sa France est la mienne. C'est la France noire dont on parle ces jours-ci et qui représente, via la révolution haïtienne, l'incandescence du combat émancipateur de la Révolution. Toussaint Louverture et les siens ont pris la Révolution au sérieux. A tel point qu'ils se disaient français jusqu'à ce que l'ignoble Napoléon Bonaparte (héros de la civilisation guéantesque - à n'en pas douter) rétablisse l'esclavage en 1802 et décide d'envoyer la troupe pour appliquer ses décrets ultraréactionnaires. A Saint Domingue, ses troupes seront battues par le peuple haïtien et le beau-frère de Bonaparte, Leclerc, mourra d'une maladie. En Guadeloupe, en revanche, les armées françaises vaincront au prix de 10000 morts parmi les révoltés !

C'est de cette histoire-là que Serge Letchimy est l'héritier. En cela il est un fils de la Révolution française telle qu'elle ne s'enseigne pas dans les écoles de l'Hexagone. Il est aussi la voix de Haïti qui a du débourser des millions or pour prix de sa liberté chèrement acquise contre les troupes napoléoniennes. La rançon haïtienne a couru jusqu'en 1947 !

La conception de Guéant au sujet des civilisations est celle d'un vulgaire esclavagiste. Qu'un députe ultramarin le lui rappelle est non seulement justifié mais salutaire.

M. Letchimy a raison de se révolter.

 

 

 

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