Maoïsme d'ici

Le livre Stèles, dont Mediapart a parlé à juste titre, ne doit pas masquer le fait que le maoïsme, comme l'ensemble dont il fait partie (le communisme), ne fut pas monolithique et qu'il doit être considéré selon les situations nationales et/ou locales.

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Le livre Stèles, dont Mediapart a parlé à juste titre, ne doit pas masquer le fait que le maoïsme, comme l'ensemble dont il fait partie (le communisme), ne fut pas monolithique et qu'il doit être considéré selon les situations nationales et/ou locales.

La question du maoïsme en Chine n'est sans doute pas close et il faudra bien se pencher sur le fait que le Grand Timonier reste vénéré par l'immense majorité de son peuple mais là n'est pas le sujet (je ne dispose pas d'assez d'éléments pour en juger et je n'aime pas, à vrai dire, la coercition - a fortiori étatique - fût-elle "de gauche"). Je souscris pleinement à cette phrase de Rosa Luxemburg : "La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autrement". Ce qui m'intéresse donc et ce que je veux défendre, c'est le maoïsme tel que je l'ai connu comme fils d'un couple soixante-huitard qui unit un rejeton de la grande bourgeoisie gaulliste réactionnaire à la fille d'une famille ouvrière catho de gauche originaire de Bretagne et de Picardie.

La figure de Mao dissimule hélas en partie - car de maoïsmes et de maoïstes hexagonaux, il y eut plusieurs types - ce que furent celles et ceux qui se réclamèrent de lui dans la France des années 68 jusqu'aux années 1980. Il y a avait dans le maoïsme d'ici un attachement provocateur à des figures hautement contestables comme Staline (néanmoins artisan essentiel de la victoire sur le nazisme) ou, pire, comme Pol Pot (absolument indéfendable, lui) mais il y avait aussi, comme l'illustrèrent l'expression "maos spontex" ou le groupe VLR (Vive la Révolution) auquel appartinrent Roland Castro et Guy Hocquenghem, une dimension libertaire qui, via Sartre notamment, s'inscrivait dans la remise en cause de tous les dogmes de l'ordre social (et sociétal) établi. On oublie ainsi trop vite que le MLF est né du maoïsme français, tout comme le FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire). On passe sous silence que la France d'aujourd'hui, telle qu'elle est, était déjà perçue et défendue, il y a 40 ans, par les maos français alors que le reste de la gauche (ne parlons évidemment pas du reste) restait figé sur un prolétariat blanc et Front populaire à casquette et que le PCF ne voulait, lui, pas entendre parler de la réalité de la classe ouvrière, i.e. de son caractère multinational au sein du pays. La LCR a fini par suivre mais ce mouvement qui aujourd'hui a par exemple comme avatar Les Indigènes de la République a été impulsé par les maos d'ici qui, après enquête sans doute ("sans enquête, pas de droit à la parole", disait Mao), ont embrassé et porté une figure nouvelle, politique et émancipatrice de ce pays, la France.

On est donc loin de Stèles quand on pense à la singularité inouïe de ce que fut le maoïsme français dans la GP, VLR ou l'UCFML. Certes, il y eut des groupes ultra-dogmatiques et plus staliniens que maoïstes (comme le PCMLF ou pire, le PCOF) mais globalement, la contradiction interne de ce courant (à la fois raide et inventif) mérite qu'on s'y penche et qu'on s'en inspire.

La banlieue parisienne, par exemple, souffre de toute évidence de la crise d'une vision postmaoïste du pays. Qu'elles soient ou non voilées, les femmes qui vivent dans ces banlieues de ce pays sont d'ici et elles sont, au-delà du fait qu'elles attendent un messie (on les comprend quand on voit l'état de l'oligarchie capitalo-parlementaire...), les femmes du peuple prolétaire de ce pays. C'est bien du reste ce que que signifie le camarade Robert Linhart quand il écrit à la fin de L'établi : "Je pense : Kamel aussi, c'est la classe ouvrière".

Pensons aussi à l'établissement (repris là aussi par la Ligue mais à la fin des années 1970) qui, au fond, représenta aussi une volonté marxiste en acte - et en dépit de l'absence de prise de pouvoir étatique - d'abolir la division entre travail intellectuel et travail manuel ainsi que la division du travail tout court. Que des normaliens aillent se faire embaucher à l'usine fait partie des choses extraordinaires qui eurent lieu en France au XXème siècle. Que ceux-ci pensaient, à l'instar de Sartre, qu'ils avaient à apprendre des ouvriers, singulièrement des OS étrangers, est une chose sur laquelle il faut, encore et encore, réfléchir. Qu'ils tentèrent d'abolir la distinction entre travail manuel et intellectuel au lieu d'écrire, comme Mitterrand, L'abeille et l'architecte, est mille fois préférable au discours actuel sur l'Ecole qui fait de celle-ci une annexe de Pôle Emploi. Il y avait dans l'établissement - le fait que de jeunes gens bourgeois, plus ou moins "intellectuels", aillent aux usines travailler - l'idée d'un élitisme pour tous et de ce point de vue, que Vitez - tenant de cette idée - et Alain Badiou furent amis n'est pas un hasard. Il y eut dans le maoïsme - chez ceux qui n'ont rien renié et ils sont quelques uns quand même : Dominique Grange, Jacques Rancière, Alain Badiou, Robert Linhart,... - un communisme en acte absolument dégagé de la question du pouvoir d'Etat qui, au fond, évoque un autre mouvement admirable de la seconde moitié du siècle dernier : celui des droits civiques aux Etats-Unis (qui donna, entre autres, le Black Panther Party maoïste).

Pour mon petit cas personnel, j'ai donc vécu une enfance maoïste et je garde de cela un magnifique souvenir. Mes parents vivaient au Luth à Gennevilliers et je me souviens de réveillons de nouvel an avec Ahmed, Salem et Moustapha, ouvriers de l'usine Chausson. Ce n'était pas la dictature, le Laogaï, la coercition ou que sais-je encore, c'était la liberté en acte, le respect pour chacun, la conviction de l'égalité entre tous les hommes et l'émancipation toujours possible et immédiatement praticable puisque un vaut un.

Aucun autre courant politique français n'a porté aussi haut et à distance des soubresauts parlementaires cette émancipation en acte si exigeante. Enfin, dès le 17 octobre 1981, l'UCFML organisait un meeting en mémoire des patriotes algériens assassinés 20 ans auparavant par la République française...




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