Trente ans d 'oppression néolibérale au service d'une minorité de privilégiés......... ça suffit !

Depuis la contre-offensive monétariste de Milton Friedman à partir de la fin des années 50 face au keynésianisme, l'approche néolibérale n'a cessé de conforter ses positions pour vraiment triompher à partir du début des années 80. Ce triomphe s'est exprimé par de multiples visages dont cinq apparaissent comme essentiels.

Depuis la contre-offensive monétariste de Milton Friedman à partir de la fin des années 50 face au keynésianisme, l'approche néolibérale n'a cessé de conforter ses positions pour vraiment triompher à partir du début des années 80. Ce triomphe s'est exprimé par de multiples visages dont cinq apparaissent comme essentiels.

Premier élément : la contre-offensive libérale s'est de plus en plus imposée sur le plan théorique. Le monétarisme ou « l'école de Chicago », avec notamment la reformulation de la théorie quantitative de la monnaie (1956) et l'élaboration du concept du revenu permanent (1957) de M. Friedman est le point de départ de la construction théorique de l'architecture néolibérale. Suivront, en effet, dans les années 60 et 70, les premiers travaux de l'école des choix publics de James Buchanan, de la Nouvelle Économie Classique (NEC) sur les anticipations rationnelles, et ceux de l'Économie de l'offre avec notamment la célèbre courbe d'Arthur Laffer (1972). Symbole fort du triomphe théorique de l'approche néolibérale, ces travaux seront consacrés par de nombreux prix Nobel d'économie ; pour ne citer que les plus importants : Milton Friedman (1976) ; James Buchanan (1986) ; Maurice Allais (1988) ; Robert Lucas (1995) ; Finn E. Kydland et Edward C. Prescott (2004).

Deuxième  élément : le triomphe des économies à marchés de capitaux à partir des années 80 où l'essentiel du financement de l'économie est assuré par les marchés financiers, au contraire des économies d'endettement où c'est le système bancaire qui assure de façon prépondérante cette fonction. L'économie française n'échappe pas à cette évolution déjà bien engagée dans les pays anglo-saxons, y compris avec les gouvernements de gauche à partir de 1981 sous la présidence de François Mitterrand. Au-delà de cette évolution, il faut y voir aussi le triomphe d'un postulat de base de la théorie néoclassique : l'efficience des marchés financiers, c'est-à-dire l'affirmation que les marchés financiers, en obéissant eux aussi aux règles traditionnelles des marchés des biens et services, à savoir l'existence de mécanismes autorégulateurs des déséquilibres (les fameux « feedbacks négatifs »), seraient stables et garants d'une allocation optimale des capitaux au service de l'intérêt général.....via la bonne miraculeuse « main invisible » d' Adam Smith de « La richesse des nations. » (1776) ! Eu égard aux crises financières à répétition qui traversent l'économie mondiale depuis le milieu des années des 80 (krachs boursiers, crises bancaires et crises de changes), point n'est besoin d'exposer de théories ou longs discours pour nous convaincre de la fausseté de ce postulat de base !

Troisième élément : on assiste à partir du début des années 80 à un tournant majeur dans la mise en œuvre des politiques économiques dans les pays industrialisés. Dans les pays anglo-saxons, M. Thatcher au Royaume Uni et R. Reagan aux États-unis, sont les premiers protagonistes de la contre-révolution fiscale, faisant de la réduction d'impôts et du recul de l'État-providence, les indispensables et suffisants leviers de la sortie de crise économique. Dans les autres pays industrialisés, on renonce durablement à tout activisme de type keynésien , à l'image de l'orientation durable vers le cap de la rigueur en France, après la dernière tentative de politique de relance en 1981-1982, et cela au nom de l‘exigence de la compétitivité, dans un contexte d‘économies de plus en plus ouvertes et soumises à la concurrence étrangère.

Quatrième élément : l'Europe issue du traité de Maastricht ( février1992) consacre pleinement la victoire néolibérale, notamment, en privant les pouvoirs publics des pays de la zone euro de l'utilisation des instruments classiques de la politique économique ( interdiction de tout financement direct des États par la Banque Centrale Européenne, condamnant ces derniers à subir les « lois » et le diktat des marchés financiers, comme le montre pleinement la crise actuelle des dettes publiques ; mise en place de contraintes budgétaires arbitraires n‘ayant aucune légitimité théorique ou empirique raisonnable : déficit public et dette publique limités respectivement à 3 % et 60 % du PIB....sans envisager de politique budgétaire européenne avec un réel budget européen digne de ce nom !). Dans un même temps et paradoxalement, c'est au pays de l'oncle Sam, que l'on ne se prive nullement de faire de la relance budgétaire lorsque cela est nécessaire. La crise financière et économique actuelle illustre parfaitement ce propos : entre 2007 et 2010, on chiffre à 6,6 points du PIB américain la stimulation budgétaire, contre seulement 1,6 point pour la zone euro (1). Et cela dans un contexte d'endettement public bien plus aigu qu'en Europe : un déficit public américain de l'ordre de 11 % du PIB en 2010, soit 4 points de plus par rapport à la moyenne pour l'Union européenne.

Enfin, dernier élément : l'enseignement des sciences économiques dans le supérieur consacre une part de plus en plus grande au paradigme néoclassique, avec toutes les dérives que cela comporte (place exagérée de la formalisation mathématique ; formation d'une pensée unique des futurs décideurs publics). Et, avec la nouvelle réforme des lycées en 2010 et le nouveau programme en seconde pour les Sciences Économiques et Sociales (SES), « l'homo-oeconomicus » commence à gagner du terrain dès la seconde....histoire de bien préparer nos petites têtes blondes au prisme néolibéral ! 

Le néolibéralisme dans les pays riches a été un échec patent sur le plan économique et social. Commençons par le triste bilan strictement économique. Contrairement au message politique dominant manipulateur aujourd'hui en Europe, ce sont bien les thérapies libérales mises en œuvre depuis le début des années 80 qui représentent la cause structurelle majeure de l'aggravation des comptes publics en Europe, et cela de façon directe et indirecte. De façon directe : alors que la part des dépenses publiques en % du PIB est restée globalement stable sur les 20 dernières années dans l'Union européenne, c'est bien la diminution des recettes publiques qui est à l'origine de l'aggravation des dettes souveraines, puisque le rebond de croissance attendu des baisses d'impôts et de cotisations sociales à la charge des employeurs n'a pas eu lieu.

De façon indirecte : le triomphe de la toute puissance des marchés financiers, via la totale et aveugle libéralisation et mondialisation des marchés de capitaux, a affecté lourdement les mécanismes de la croissance économique. D'une part, le capitalisme actionnarial est au cœur des politiques salariales d'austérité dans les entreprises pour satisfaire avant tout les exigences de rentabilité et de rémunération des actionnaires. C'est bien pour dissimuler cette nouvelle réalité du capitalisme de la fin du XX siècle, que les pouvoirs publics ont mis en avant, pour légitimer leurs politiques de rigueur auprès des travailleurs, la sacro-sainte exigence de compétitivité pour réduire le chômage via la désinflation (« la désinflation compétitive ») et/ou la terrible culpabilité de vivre au-dessus de ses moyens et de transférer injustement le fardeau de la dette sur les futures générations ! Conséquence de l‘austérité salariale : en réduisant de façon importante la croissance du pouvoir d'achat des salariés (en dépit de la désinflation !), on a bridé la consommation finale des ménages, pourtant déterminant essentiel de la croissance en France. D'autre part, l'investissement privé, autre composante essentielle de la demande globale, a lui aussi été profondément handicapé par les hautes exigences de profitabilité imposées par les actionnaires, réduisant les opportunités en la matière et nuisant à la dynamique des innovations. Quant à l'investissement public, dans un contexte de volonté de stabilisation des dépenses publiques, non seulement on ne l'a plus autorisé, ou insuffisamment, à jouer son rôle de multiplicateur à court terme, mais surtout, en faisant cruellement et structurellement défaut, notamment dans les domaines essentiels de l'éducation, de la recherche et de la santé, on l'a dépossédé de sa fonction fondamentale : préparer et garantir le progrès social de demain ! En final, on peut donc entrevoir un enseignement économique majeur qui se dégage de ces 30 dernières années : le triomphe du néolibéralisme en Europe est la cause principale de l'insuffisance du rythme de croissance économique (notamment par rapport aux États-unis) et de l'aggravation des dettes publiques !

Sur le front social, outre l'aggravation d'un chômage de masse consécutive à une croissance ralentie et surtout à l'absence de toute politique de partage du travail dans un tel contexte, à l'exception de la France (l'adoption des 35 h en 2000), on peut mettre à l'actif de l'obsession néolibérale de nos dirigeants, l'accroissement des inégalités économiques et sociales dont témoignent tous les indicateurs disponibles, au moins depuis le début des années 90 (augmentation de l'indicateur du BIP 40, des rapports interdéciles entre les fractions extrêmes des plus pauvres et des plus riches, du taux de pauvreté, du nombre de bénéficiaires des minima sociaux, etc.) et la fragilisation de la cohésion sociale. Sur ces deux derniers points, inégalités sociales et cohésion sociale, on retrouve les travers « dissimulés » de la gestion néolibérale : un capitalisme financier à l'origine d'un différentiel de croissance insupportable entre les revenus du capital et ceux du travail...et au sein des revenus du travail, une envolée des rémunérations tout autant insupportable des capitaines des entreprises du CAC40 ; des politiques de rigueur remettant en cause des dépenses sociales essentielles du point de vue de la lutte contre la pauvreté et la précarité......tout en accordant de larges réductions d'impôts aux fractions les plus aisées de la société (exemple : réduction à 50 % du bouclier fiscal en France en 2007) et/ou de cotisations sociales patronales aux effets d'aubaine conséquents ; une stratégie de réduction de la dette publique qui consiste à faire de la « redistribution inversée » des classes moyennes vers les plus riches, puisque les réductions d'impôts ou le refus de les augmenter se soldent par un emprunt public qui est prioritairement souscrit par les hauts revenus, et qui sera remboursé à terme, en sus des intérêts, par  des futurs impôts, prélevés quant à eux sur tous les contribuables, y compris bien évidemment les classes moyennes !...un transfert de richesse des travailleurs vers les rentiers, et non entre les générations d'aujourd'hui qui seraient « cigales » et les futures générations « fourmis » ! ; enfin, une flexibilité du travail à l'origine du dualisme du marché du travail et d'une détérioration des conditions de travail.               

 

En conclusion, la gestion néolibérale de ces 30 dernières années a été une catastrophe pour l'immense majorité des travailleurs dans les pays riches. Elle l'a été encore plus pour ceux des pays les plus pauvres du Tiers monde, via des politiques d'ajustement structurel « déstructurantes !...et appauvrissantes » imposées par le FMI et la banque mondiale à ces pays dans les années 80 dans le cadre de la gestion de la crise de leur dette.....via également une apologie sans failles dans toutes les institutions internationales, dont bien évidemment, hier le GATT, aujourd'hui l'OMC, des vertus du libre échange et de la parfaite mobilité internationale des capitaux. Quel étrange et énorme paradoxe que constitue un tel constat, alors que cette gestion néolibérale ne peut et ne veut servir qu'une poignée de nantis par une spoliation « légale » des richesses produites par une immensité majorité de travailleurs aux conditions de vie modestes ou critiques....!.....paradoxe d'autant plus interpellant que dans nos pays riches, l'accès à l'instruction et l'exercice démocratique permettent à cette immense majorité victime du néolibéralisme de réagir en confiant les responsabilités de la chose publique à des femmes et des hommes animés par un réel projet de société et de développement servant l'intérêt général des générations d'aujourd'hui, mais aussi celui des prochaines !! Probablement que le manque d'information (faute de temps, de moyens matériels et immatériels- une instruction de base insuffisante-,de valeurs collectives suffisamment enracinées) et la désinformation menée par nos pouvoirs publics, elle-même relayée par certains médias, dont sont victimes la très grande majorité des citoyens dans nos démocraties, représentent les éléments explicatifs essentiels de ce paradoxe. Éléments conclusifs qui laissent alors entrevoir une lueur d'espoir face à l‘oppression néolibérale, car sur le long terme, et la marche de l'Histoire est éloquente de ce point de vue, l'instruction, l'information et la force éclairée de propositions et de réformes humanistes finissent toujours par triompher de la manipulation, du mensonge et de l‘injustice !.....même si la marche se fait à un rythme bien trop lent, avec aussi parfois de transitoires et malencontreux retours en arrière!!

Achever une critique aussi négative sur 30 ans de néolibéralisme sans ne rien envisager en propositions alternatives serait fortement dommage. Si ce sujet vous intéresse, vous pouvez trouver dans le « Manifeste d'économistes atterrés » (2) du 7 septembre 2010, qu'il vous est aussi possible de signer, 22 mesures possibles mises en débat au niveau européen afin d'ouvrir une autre voie face à l'impasse néolibérale dans laquelle l‘Union européenne s‘est engouffrée et qui ne laisse présager pour la décennie à venir que détérioration de la situation de l‘emploi, aggravation des inégalités, délitement du tissu social et approfondissement des disparités socio-économiques entre les États-membres.........que de distance par rapport à l'espérance d'un premier pionnier de l'Union européenne, Victor Hugo (1848) : « Un jour viendra où vous France, vous Russie, vous Italie, vous Angleterre, vous Allemagne, vous toutes nations du continent, sans perdre vos qualités distinctes et votre glorieuse individualité, vous vous fondrez dans une unité supérieure et vous constituerez la fraternité européenne. »

 

 

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(1) « Europe, États-Unis, Japon : quelles politiques budgétaires de sortie de crise ? », Revue OFCE, janvier 2010.

« Zone euro : croissance sous contraintes. », Revue OFCE, avril 2010.

(2) « Le manifeste d'économistes atterrés. », septembre 2010 ; document consultable sur site de l‘association française d‘économie politique, par le lien suivant : http://www.assoeconomiepolitique.org/spip.php?article140

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