Le vote Le Pen, une histoire déjà bien trop longue !

Le score du vote frontiste au premier tour des élections présidentielles de 2012 a doublement surpris les politiques et commentateurs, d’une part, au regard de sa progression importante par rapport à 2007, d’autre part, eu égard à son niveau auquel il était attendu par la plupart des instituts de sondages.

Le score du vote frontiste au premier tour des élections présidentielles de 2012 a doublement surpris les politiques et commentateurs, d’une part, au regard de sa progression importante par rapport à 2007, d’autre part, eu égard à son niveau auquel il était attendu par la plupart des instituts de sondages. En revanche, point de nouveautés et d’étonnement sur l’origine de la source vive de l’électorat du Front national qui, par-delà la diversité des formes, se ramène et se résume toujours à une seule réalité culturelle bien entendue : l’ignorance….et, à commencer, par l’ignorance gravissime de l’histoire des nationalismes, et des responsabilités honteuses de l’extrême droite dans l’exacerbation de ces nationalismes, elle-même à l‘origine des plus grandes tragédies que l’humanité a pu connaître, en particulier celles du XXème siècle.

Après le quinquennat de Nicolas Sarkozy de la décadence historique de la France, on pouvait raisonnablement s’attendre, à l’issue du premier tour des présidentielles d’avril dernier, à un large vote protestataire contre le président sortant, se portant sur les extrêmes. On sait ce qu’il en est advenu. Alors que les prédictions sondagières pressentaient un vent agité de la protestation sur la gauche, celui-ci est venu souffler encore plus fortement sur les terres droitières, avec respectivement 17,9 % et 11,1 % des suffrages exprimés pour Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon (et 12,8 % pour l’ensemble des « gauches de la gauche »). L’importance du vote Front national (FN) n’est pas nouvelle et se précise déjà significativement pour la première fois aux présidentielles en 1988, où Jean-Marie Le Pen enregistrait au premier tour 14,4 % des suffrages exprimés, et confirmait ainsi une ascension commencée quatre ans plus tôt, aux élections européennes en juin 1984 - la liste de J-M. Le Pen faisant à l’époque 10,95 %. Les présidentielles suivantes confirmeront l’enracinement d’une extrême droite en France (au premier tour, respectivement 15 % et 19,2 % des suffrages exprimés en 1995 et 2002), le recul frontiste de 2007 (10,4 % des suffrages exprimés au premier tour pour J-M. Le Pen) n’apparaissant alors que de nature « conjoncturelle », dans un mouvement de fond d’implantation durable sur près de trois décennies.

Pour mieux cerner la réalité de l’enracinement du vote extrême droite, dans le temps et l’espace, et au-delà des différentiels de participation selon les scrutins et les départements, il est souhaitable de raisonner, non pas en pourcentage des suffrages exprimés, mais en pourcentage des électeurs inscrits. C’est dans ce cadre rigoureux que Bernard Alidières, docteur en géo-politique de l‘Institut français de géopolitique (1), nous propose une étude spatio-temporelle du votre extrême droite en France depuis 1988, en comparant la cartographie départementale des résultats du premier tour des présidentielles successives. Parmi les principaux enseignements de ce travail, on notera, en tout premier lieu, que la percée de Marine Le Pen, en avril dernier, par rapport aux résultats de son père en 2007, est importante, avec une hausse du score frontiste en points de pourcentage par rapport aux électeurs inscrits de 5,2 (hausse de 7,5 points, si l‘on raisonne en points de pourcentage par rapport aux suffrages exprimés). En second lieu, B. Alidières met en évidence un axe « Le Havre-Valence-Perpignan » où, à l‘Est de cette ligne, dès 1988, le vote FN est traditionnellement beaucoup plus marqué qu‘à l‘Ouest. La progression du FN entre 2007 et 2012, se traduit alors par un renforcement de son enracinement dans ses zones d’influence à l’Est de l‘axe, mais également une nette extension vers l’Ouest. Et, comme le montre la carte n°1, dans la plupart des départements, la hausse des scores dépasse les 4,5 points en fonction des inscrits. Au final, en 2012, c’est maintenant dans 45 départements de cette zone Est de la France que Marine Le Pen totalise plus de 15 % des inscrits (cf. carte n°2)

Au demeurant, et c’est là un troisième enseignement intéressant du travail de B. Alidières, entre les gains de l’extrême droite entre 2007 et 2012, et son recul entre 2002 et 2007, et en cumulant les scores de Le Pen et Mégret pour 2002 (le vote « national-populiste » sur la carte n°3), on arrive au constat , qu’au niveau global, la marge de progression de l’extrême droite entre 2002 et 2012 est plutôt limitée (+0,7 point de pourcentage en fonction des inscrits), et présente des dynamiques locales bien contrastées. On relèvera notamment (cf. carte n°3), par rapport à 2002, que la leader du FN n’a pas pu reconquérir complètement l’électorat frontiste perdu à l’Est de l’axe « Le Havre-Valence-Perpignan », où l’on compte 19 des départements sur 20 dans lesquels l’extrême droite est en recul.

 Dans cette moitié orientale, si Marine Le Pen a amplifié son implantation dans des départements importants, comme par exemple le Pas-De-Calais, ou en région Corse, elle n’a pas réussi à reconquérir tout le terrain perdu dans les « zones forces » du FN des années 90, comme dans les régions d’Île-De-France, de Rhône-Alpes, d’Alsace ou même de PACA. A contrario, c’est à l’Ouest de cet axe que la marge de progression s’est constituée, en lien avec une évolution du profil sociologique de l’électorat lepéniste suscitée par la dynamique « Marine ». En particulier, les départements des régions Pays-De-La-Loire, du Poitou-Charentes et du Limousin ont été sensibles à cette nouvelle dynamique, sur fond, comme le précise judicieusement B. Alidières dans son étude, d’une forte progression dans ces régions de la part des jeunes d’origine étrangère. Une précision socio-démographique qui en dit long, s’il en était besoin, sur la continuité du fonds de commerce du FN entre le père et la fille, au-delà de la différence des styles…..

La stratégie de reconquête, par Marine Le Pen, de l’électorat FN perdu et capté par Nicolas Sarkozy en 2007, même si elle n’a pas permise de retrouver en 2012 tout l’électorat frontiste de 2002 dans nombre de départements, est incontestablement un modèle du genre dans la manipulation d’électeurs fragilisés et aveuglés par l’ignorance. L’inculture « prononcée » de cette catégorie de la population, repérée par l’absence ou le faible niveau de diplômes, avec en arrière-plan des souffrances liées à la crise économique, la défiance vis-à-vis de la classe politique et la crise de confiance par rapport aux valeurs du pacte républicain et de la construction européenne, en fait une terre de chasse royale pour un parti dont les vieux fonds de commerce privilégiés sont toujours l’exploitation des peurs et des haines, tout particulièrement, sur les terrains de l’immigration, des problèmes de sécurité intérieure, et de l’insécurité économique et sociale (précarité de l’emploi, chômage, pauvreté, etc.). On ne s’étonnera guère, dans ces conditions, que depuis l’installation durable de l’extrême droite en France à partir du milieu des années 80, les études socio-politiques et géo-politiques présentent, de façon récurrente, la mise en évidence de corrélations fortes entre les cartographies du vote FN et celles de certaines variables socio-économiques ou culturelles : ainsi, en va-t-il des corrélations positives avec des variables comme le taux de chômage, le taux de pauvreté, l’importance relative de la population d’origine étrangère, le taux de délinquance, etc.… ; mais aussi, des corrélations négatives avec le degré d’implantation des services publics, la taille des villes, etc.… , et, plus que tout, le niveau d‘instruction, variable elle-même déterminante de beaucoup d’autres variables données en exemple précédemment, jouant souvent le rôle de « variable cachée », au sens statistique du terme.

Si l’exploitation de l’ignorance et de la misère humaine a toujours été au cœur de la stratégie du Front national, aujourd’hui par la fille comme hier avec le père, il est cependant à noter, deux signes distinctifs importants de la nouvelle marque de fabrique à mensonges « bleu marine ». D’une part, Marine Le Pen, avec une certaine habileté, a joué la carte de la banalisation de son parti sur l’échiquier démocratique, en essayant de masquer les fondamentaux traditionnels antirépublicaines et rétrogrades de son parti qui, historiquement, en constituent pourtant l’ossature et la chaire profondes, à savoir, l’antisémitisme, le vichysme et l’intégrisme catholique, sans s‘empêcher toutefois d‘ouvrir presque naturellement toujours une fenêtre sur le racisme et la stigmatisation de certaines communautés culturelles, comme la population de confession religieuse musulmane. Il faut dire que les grands médias, par paresse de l’esprit critique ou par démission de faire tout bonnement leur métier d‘information, l’ont particulièrement aidée dans cet exercice de banalisation, au point d’avoir certainement contribué à faciliter sa percée auprès d’un nouvel électorat frontiste décomplexé, dépassant très largement les milieux ouvriers et les vieux, comme les jeunes de 18-24 ans (près de 20 % d’entre eux auraient voté Marine Le Pen, selon un sondage Viavoice pour Libération, réalisé le 22 et 23 avril), les femmes ou les ruraux. D’autre part, la nouvelle leader du Front national a abandonné en apparence les orientations libérales de son père, pour glisser sur un terrain où elle veut, de toute évidence, entretenir la confusion avec le Front de gauche que tout oppose, en faisant maintenant siennes de thématiques antilibérales, comme par exemple la guerre contre les dérives de la finance dérégulée ou les méfaits de la mondialisation libérale, avec un volet faussement social (par exemple sa proposition d’une hausse immédiate de 200 euros des petits salaires). On l’aura bien compris, métamorphose uniquement dans la forme, avec un nez de Pinocchio encore bien plus long que celui du père, pour tenter de s’adapter, avec opportunisme, aux vents tumultueux de la crise actuelle, pour conquérir l’électorat des classes populaires et la fraction la plus large possible des classes moyennes, strates sociales particulièrement éprouvées par la crise.

Au terme de ce panorama historique du vote Le Pen en France depuis le milieu des années 80, on ne saurait conclure sans insister sur les réels dangers que représente le parti du Front national pour la démocratie, l’épanouissement humaniste des consciences et le progrès social de nos sociétés. Et, s’il en est ainsi de ce parti, cela vaut également, bien évidemment, pour l’extrême droite en général, sous quelque forme singulière puisse-t-elle se présenter, ici ou ailleurs, aux relents vichystes rétrogrades et racistes officiellement évacués mais officieusement bien réels, comme en France, ou cela va de soit, aux conceptions néonazies génocidaires de la différence culturelle, pleinement assumées, comme dans un pays comme la Hongrie. Des dangers qui, on veut bien le croire, ne sont pas entrevus ou restent très mal évalués par la très grande majorité de l’électorat frontiste, complètement aveuglé par une profonde inculture, empêchant visiblement ces électrices et électeurs d’habiter tout simplement et pleinement leurs intelligences humaines individuelle et collective. Les responsabilités sont bien évidemment collectives et sociétales. On pense d‘abord, bien sûr, à l’appareil politique du FN qui, comme tout parti d’extrême droite, n’existe et ne vit que par l’imposture de l’exploitation de cette inculture, son pain béni quotidien, comme d’ailleurs, à un autre degré, la droite populaire au sein de l’UMP qui rampe maintenant tous les jours, dans la perspective des prochaines législatives, et toujours plus vite, sur ces terres nauséabondes de l’ignorance. Mais, la responsabilité incombe aussi à l’ensemble de la société et de ses choix politiques du passé qui ont orienté, modelé et déterminé le chemin de son histoire, et de ce qu’elle est aujourd’hui, notamment du point de vue de ses institutions et ambitions en matière de socialisations familiale et scolaire. Des choix politiques qui ont, semble-t-il, lâchement démissionné depuis trop longtemps, par insouciance ou incompétence, voire complicité intéressée, face à l’exigence impérieuse de lutter contre l’inculture dans nos démocraties, en ayant oublié de mobiliser les ambitions et moyens suffisants, sur le terrain de l’acquisition toujours plus large et forte des valeurs républicaines et humanistes, et des savoirs. Car, l‘inculcation toujours plus exigeante de ces valeurs et savoirs auprès de notre jeunesse, et de toute notre jeunesse, indispensable à l’émancipation de l’esprit critique du futur citoyen, est la plus grande forteresse qui vaille pour enrayer durablement la montée de l’extrême droite et du parti en France qui porte son drapeau, le Front national, qui représente, ne l’oublions jamais, le parti de la honte pour la démocratie française.

________________________

(1) L’Institut français de géopolitique est rattaché à l’université Paris-8. Pour prendre connaissance de l’étude complète de Bernard Alidières, se reporter au lien suivant : http://f.hypotheses.org/wp-content/blogs.dir/501/files/2012/05/Working-atlas-B.Alidie%CC%80res-n%C2%B03.pdf

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.