L'offensive sur les aides sociales

Le débat actuel sur les aides sociales est particulièrement inquiétant. Pour deux raisons : le projet est manifestement d'en réduire la portée alors même qu'on n'est pas sorti de la crise, que de très nombreux citoyens galèrent. Il faut préparer les esprits à tailler dans le vif. Quitte à faire preuve d'une ignorance crasse.

Darmanin dit qu'il ne sait pas combien il y a d'aides sociales, mais il sait qu'il y en a trop ! Sur Arte hier soir, pour en débattre, Thierry Fabre, un journaliste de Challenges (journal de la droite économique), l'ultra-libérale de choc Agnès Verdier-Molinié et David Cayla, un prof d'économie d'Angers. Le premier dit que les allocations logement sont des aides sociales (faux, ce sont des prestations sociales, abondées par les salaires, pour la branche famille par des cotisations [patronales] sur les salaires, et non pas par la solidarité nationale, l'impôt, ce qui définit les "aides sociales"). Il donne vraiment le sentiment qu'il ne connaît pas le sujet mais cherche à causer, mélangeant un peu tout.

Le 28 minutes, sur Arte, le 31 mai [capture d'écran YF] Le 28 minutes, sur Arte, le 31 mai [capture d'écran YF]

L'animatrice Elisabeth Quin demande si la prime d'activité aide vraiment les chômeurs à retrouver un emploi, alors que la prime d'activité est justement versée à des salariés qui ont déjà un emploi mais un bas salaire. AVM lance rapidement sans être reprise que le coût total de la distribution des aides sociales c'est 42 Mds€ . Manifestement au doigt mouillé. Chiffre totalement farfelu. 28 minutes a diffusé ensuite un tweet cherchant apparemment à minimiser l'erreur, parlant de 3 Mds€ rien que pour distribuer des aides aux familles !

Heureusement que David Cayla est là pour mettre un peu de hauteur dans ce débat, et de vérité statistique. Il précise à juste titre que le RSA c'est 0,45 % du PIB, 10 Mds€. Alors Verdier-Molinié, selon son habitude, glisse vite une dernière phrase : oui mais les Départements dépensent 35 Mds€ d'aides sociales, sans préciser qu'il s'agit (outre le RSA), de l'APA pour les personnes âgées dépendantes, de la PCH pour les aides au handicap, et de toute l'aide sociale à l'enfance. Arte annonçait 133 Mds€ d'"aides sociales", là encore ce chiffre est faux, il mélange plusieurs données. Ceux qui sont tranquilles, persuadés que le pouvoir cherche juste à rabioter les aides que touchent ces "salauds de pauvres", seront bien surpris quand ils verront que leurs propres droits sociaux sont impactés. C'est le but poursuivi par cette agitation médiatique.

En effet, on a assisté à ce pas de deux Darmanin-Le Maire. Très subtile cette façon de se contredire tout en s'approuvant. Le cynisme de ces deux ministres venus de LR est sans égal : ils jouent avec le feu, en se titillant sur les aides sociales. L'un dit qu'il faut les réduire, puis se rétracte mollement, l'autre le conteste pour finalement annoncer une refonte des aides sociales. Il jure ses grands dieux qu'il ne s'agit pas de baisser les montants mais seulement de créer une allocation unique pour simplifier, clarifier. Plusieurs candidats à la présidentielle avaient dit la même chose, dont le très à droite Fillon. Sauf qu'ils n'ont jamais précisé ce que serait cette allocation unique. Les aides sociales ne sont pas une sorte de chèque en blanc distribué à l'aveuglette, elles correspondent à des besoins particuliers et diversifiés. Agnès Verdier-Molinié pousse des cris d'orfraie parce qu'une même famille toucherait de multiples allocations, mais elle n'entre pas dans le détail, car il lui faudrait alors reconnaître qu'il y a tout une série de plafonds, et que ces allocations couvrent des "handicaps" sociaux différents. Où est le scandale si une famille, avec enfants et les parents sans travail, touche le RSA, les AF, une allocation spécifique pour un enfant handicapé, et que la grand-mère dépendante ait droit à l'APA ou un grand-père au minimum vieillesse parce que sa retraite est inférieure à 800 € ?

  Comme on a tout lieu de penser qu'il n'est pas question pour nos contempteurs de la protection sociale d'améliorer la situation des chômeurs, il parait évident qu'il s'agira de monter une usine à gaz, pour bien compliquer le tout, et finalement réduire les droits. On parie ?

 Ce qui reste de ces passes d'armes, c'est l'écume : il y a trop d'aides sociales, et elles empêcheraient les chômeurs de reprendre le travail. Agnès Verdier-Molinié sur Arte hier disait que des entrepreneurs cherchant à embaucher ne trouvaient pas de candidats, "car le système n'incite pas à reprendre un emploi". Cette affirmation est fausse, elle n'est vérifiée que pour des emplois spécifiques en tension, parce qu'il manque des personnes qualifiées dans ce secteur. Mais l'extrapolation est abusive, je dirais même malhonnête. Si ce n'était qu'AVM qui assénait de telles contre-vérités, elle serait simplement dans le rôle que les médias affectionnent : être la tête de Turc de ceux qui luttent contre ce "libéralisme" destructeur et la passionaria des Gattaz et Cie. Mais Bruno Le Maire tient le même discours : lors d'une prise de parole à laquelle j'ai assisté (1), il parlait des chaudronniers qu'on ne trouvait pas (ce qu'il a répété sur tous les plateaux de télé ou de radios).

 La réalité est plus prosaïque : la très grande majorité des chômeurs ne trouve pas de travail parce qu'il n'y en a pas. Les rares qui se contenteraient des allocations versées, moindres qu'un salaire, sont bien commodes pour ces propagandistes qui s'en servent pour prétendre que ce comportement, minoritaire, impacterait tout le système. Si des chômeurs peuvent éventuellement hésiter sur une proposition d'emploi c'est le plus souvent parce que le salaire est très faible (parfois même pas à temps complet), parce qu'il impose des déplacements coûteux, des frais de garde. C'est bien différent de prétendre que cela serait dû à des allocations trop élevées. Or AVM réclame une baisse des allocations chômage si refus d'un emploi proposé par Pôle emploi. Par ailleurs, au risque de me répéter, je ne connais personne qui ayant un CDI décide de démissionner pour pouvoir bénéficier grassement des allocations que notre bon système lui accorderait.

Benjamin Griveaux, illustration Elène Usdin, pour Le Parisien Benjamin Griveaux, illustration Elène Usdin, pour Le Parisien
 Les Benjamin Griveaux (2) et autre Christophe Castaner viennent susurrer qu'il s'agit de rendre la protection sociale efficace. Il s'appuie sur des sondages qui attesteraient que les Français jettent un regard circonspect sur les aides sociales, et peuvent entendre ce discours d'efficacité. Or, leur but essentiel n'est pas d'améliorer le sort des plus démunis, mais de faire des économies. Sarkozy a créé le RSA (avec Martin Hirsch) pour laisser croire qu'il faisait autre chose que le RMI. Etait alors inventé le RSA-activité. Qui fut peu sollicité parce que ceux qui y avaient droit, salariés, ne souhaitaient pas être assimilés à des "assistés". Finalement, beaucoup dont j'étais (j'ai publié plusieurs textes dans ce sens sur ce blog), réclamaient la fusion de la prime pour l'emploi avec le RSA-activité. Ce qui fut fait sous Hollande.

La prime est versée aux actifs ayant un salaire modeste et aussi aux travailleurs indépendants (TI). Pour un célibataire sans enfant, le plafond de revenu est de 1500 € (soit 1,3 Smic). Pour les TI, est pris en compte le chiffre d'affaires annuel (32900 € pour les artisans). Au début, ça marchait bien : on est arrivé rapidement à deux millions de bénéficiaires (enveloppe : 2 Mds€), car il n'y avait pas à faire la demande (à la différence du RSA et de la CMU, pour lesquels on estime à 1/3 la proportion de ceux qui ne demandent pas ces prestations alors qu'ils y ont droit, ce qui arrange bien ceux qui ne cessent de vilipender les "assistés" sans même reconnaître qu'ils sont si nombreux à ne pas faire valoir leurs droits, perte pour eux, économie pour l'État évaluée à 5 Mds€).

Mais le coût de la prime d'activité, que l'État espérait contenir à 2 ou 3 milliards, est passée rapidement à 4, et aujourd'hui à 6 Mds. Il va de soi que cela bouscule tout le système, d'où l'agitation actuelle. Et pourtant le discours reste ciblés sur les assistés, sur les chômeurs, alors que cette dépense importante pour l'État concerne des salariés, mal payés parce que le patronat pour partie profite de l'aubaine, du chômage et de cette prime, en n'augmentant pas les salaires. Le gouvernement est plongé dans une belle contradiction : répéter jusqu’à plus soif qu’il faut favoriser ceux qui travaillent ( sous-entendu ni les retraités ni les sans-emploi), et là il est bien embêté avec une allocation qui est favorable à ceux qui travaillent (mais ont un petit salaire). D’où cette attaque tous azimuts contre les "aides sociales", une sorte de fourre-tout qui évite de s’appesantir sur chaque cas. 

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(1) Bruno Le Maire dans le Gers.

 (2) Benjamin Griveaux, qui a écrit, par ironie, Salauds de pauvres jadis, a accordé une interview au Parisien dimanche dernier en stigmatisant une "dépense publique pavlovienne", considérant que notre système de protection sociale est un échec et que donc tout est à revoir. Il surfe sur la "philosophie" macroniste consistant à dire que ce ne sont pas les inégalités qui sont à combattre mais "les inégalités de destin". En gros, cela signifie que ce n'est pas trop le père chômeur ou ouvrier qu'il faudrait aider (à vivre mieux) mais de permettre au fils d'avoir les mêmes "chances" que le fils des classes supérieures. C'est ainsi qu'on a au gouvernement un délégué interministériel non pas à la pauvreté mais "à la pauvreté des enfants et des jeunes". Risque que tout cela ne soit qu'un marché de dupes.

Au cours de cette interview, le porte-parole du gouvernement a cru pouvoir invoquer Confucius : "Quand un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson". Notre modèle social serait en faillite, parce que tous les gouvernements "depuis 20 ans" auraient préféré "aider à survivre plutôt que permettre de vivre". Raisonnement pédant que tient cette caste au pouvoir, très éloignée des réalités sociales. Plutôt que s'enticher d'une phrase prononcée il y a 2000 ans, il ferait mieux de réfléchir à un système social qui donnerait un poisson à l'homme et à la femme qui ont faim, et à leurs enfants, et qui leur apprendrait aussi à pêcher.

. Voir Romaric Godin sur Mediapart, Dépenses sociales : le gouvernement se soucie moins d'efficacité que d'économies.

  Quelques notations sur le chômage

Le chômage a un peu remonté. Les économistes néo-libéraux, qui ne cessaient de dire qu'à 10 % c'était la catastrophe des catastrophes (moralité : serrez-vous la ceinture si l'on veut une baisse du chômage) disent aujourd'hui qu'à 9 % c'est pas la faute du pouvoir car c'est un "chômage structurel" en dessous duquel on pourra difficilement descendre… sans réformes structurelles (donc, rien ne change, serrez-vous toujours la ceinture).

 Les politiques néo-libéraux disent que la croissance actuelle c'est grâce aux réformes Macron, alors qu'il s'agit d'un phénomène bien plus large, amorcé dès 2017 et qui pourrait ne pas durer. Les journalistes néo-libéraux n'ont cessé d'affirmer que le chômage était plus bas ailleurs en Europe alors que globalement le nombre total d'heures travaillées est en baisse, ce qui signifie bien que ces emplois en Grande-Bretagne ou en Allemagne sont des emplois au rabais, à temps partiel. Enfin, tous ces néo-libéraux, comme AVM ou BLM cités plus haut, nous bassinent en disant que les entreprises ne trouvent pas les employés qu'elles cherchent, façon de dire que finalement c'est un peu la faute aux chômeurs, qui soit sont mal formés, soit ne veulent pas prendre les postes disponibles. Or, comme le disait samedi dernier Christian Chavagneux (de la revue Alternatives Économiques) sur France Inter (On n'arrête pas l'éco) s'appuyant sur une étude d'Éric Heyer, directeur à l'OFCE, c'est du "pipeau" : le phénomène, bien que copieusement exploité par cette droite économique est totalement marginal et n'explique en aucune façon l'importance du chômage.

 

Yves Thréard et Catherine Nay [capture d'écran France 5, YF] Yves Thréard et Catherine Nay [capture d'écran France 5, YF]

Louanges en rafale

Quand un "grand capitaine d'industrie", longtemps perçu comme quelque peu nunuche, meurt, il a droit aux compliments du Président de la République n'hésitant pas à dire que Serge Dassault a "consacré sa vie à développer un fleuron de l'industrie française", alors qu'il n'a pris la tête de Dassault qu'à 61 ans, et n'a quasiment rien fait avant.

 On a droit aussi à l'entente cordiale entre Dassault et Lagardère. C dans l'air (propriété du groupe Lagardère) lui rendait avant-hier un hommage appuyé. Surtout par Yves Thréard (Le Figaro, employé de Dassault) et Catherine Nay (Europe 1, employée de Lagardère). Thréard, qui flirte avec la droite extrême tout en louant Macron, disait que Serge n'était "ni de droite ni de gauche",  "un capitaliste" tout de même, "un génie", qui "aimait la chose publique" (mais peut-être pas les principes de la Res publica). Il était l'honnêteté même : Dassault ne versait pas de pots de vin, c'est pourquoi le Rafale se vendait mal ! D'ailleurs, Thréard se confond tellement avec son patron (qui va lui en savoir gré) qu'il dit : "on a eu du mal à vendre le Rafale".

 Nay, qui, elle aussi, flirte avec la droite extrême [elle écrit dans Valeurs actuelles] tout en louant Macron, cherche à faire pleurer dans les chaumières : il vivait chichement et roulait dans une vieille Renault Espace affichant 200 000 km au compteur. A Corbeil, il passait ses journées avec des "Mamas africaines". L'argent qu'il distribuait ce n'était pas pour acheter des voix, non, non, c'était par pure générosité. D'ailleurs, il donnait de l'argent à des gens qui n'étaient même pas inscrits sur les listes électorales. A se demander si Dassault ne va pas verser  des royalties à Lagardère, producteur de l'émission, pour le remercier pour ce panégyrique. Il est beau notre service public de l'audiovisuel avec de telles prestations !

 Mon Mai 68 à Saint-Chamond

On le sait : Mai 68 ne s'est pas déroulé qu'au Quartier latin et les anciens ne sont pas tous devenus banquiers et thuriféraires du "libéralisme". En certains lieux de la province, bien que modeste, la révolte s'est exprimée, exigeant tout simplement le droit de prendre la parole et de militer pour changer l’ordre établi. Voir mon témoignage dans mon dernier billet : Mon Mai 68 à Saint-Chamond.

 

Billet n° 399

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, tous les articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées.]

 

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