Edouard Louis et Martin Hirsch : match nul

Edouard Louis, dans son dernier livre, met gravement en cause des responsables politiques, dont Martin Hirsch, accusés d’être les « meurtriers » des plus pauvres, dont son père. Martin Hirsch, ayant pris l’accusation au pied de la lettre, rétorque aussitôt par un roman, cherchant désespérément à défendre ce qu’il a voulu faire en élaborant la réforme qui a conduit, sous Nicolas Sarkozy, au RSA.

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Dans Qui a tué mon père (éditions du Seuil), l’auteur, Edouard Louis vient revoir son père chez lui : il est resté de longs mois sans lui rendre visite, malgré son état de santé très déficient. Il semble tout découvrir, le diabète, le cholestérol, les poumons et le coeur malades. Et l’opération, qui a eu lieu la semaine précédente. Conclusion du fils prodigue (peut-être pour de bonnes raisons) devant ce père d’à peine plus de cinquante ans : « tu appartiens à cette catégorie d’humains à qui la politique réserve une mort atroce ».

 Occasion pour l’écrivain de remonter le temps : il déroule le récit de son enfance à l’envers. Il éprouve de la commisération pour son père, toujours au bistrot, car il est né dans une famille de « six ou sept enfants », le paternel travaillait à l’usine, son épouse ne travaillait pas : « ils n’avaient jamais connu autre chose que la pauvreté ». Mais le drame n’est pas tant cette situation, somme toute banale, que le fait que le père, lui aussi habitué du bistrot, a disparu soudain. Il n’est pas rentré le soir de l’usine, ou du café. Quand bien plus tard, il passera de vie à trépas, son fils (le père donc d’Edouard Louis) fêtera l’évévenement avec une bonne bouteille. D’ailleurs, on ne sait pas trop si le départ de cet homme avait été mortel ou une chance pour sa femme et ses enfants.

Puis ce sont les parents de l’écrivain qui se sont séparés : la mère a mis à la porte le poivrot. Qui en a beaucoup souffert.

 Le racisme et la mort

De temps à autre, on a droit à quelques citations amenées de façon quelque peu scolaire : Peter Handke, Imre Kertész ou Jean-Paul Sartre, qui a interrogé « les rapports entre l’être et les actes ». Edouard Louis se fonde sur la vie de son père pour lui déclarer que nous ne sommes pas ce que nous faisons mais au contraire « nous sommes ce que nous n’avons pas fait ». Et si nous ne l’avons pas fait c’est à cause du monde ou de la société qui nous a empêchés. Car, comme l’a dit Didier Eribon, tout nous est tombé dessus : gay, trans, femme, noir, pauvre... Dès la première phrase du livre, on avait appris qu’une intellectuelle américaine, Ruth Gilmore, avait défini le racisme comme « l’exposition de certaines populations à une mort prématurée ».

 Venons-en à l’objet du délit : on le voit, la mort est bien présente, et le frère aîné de l’écrivain, en 2001, quelques jours après les attentats de New York (il hurlait qu’ils allaient tous nous tuer), tente d’étrangler son père... parce qu’il l’a traité de « raté », après que le petit Eddy, neuf ans, ait trahi sa mère qui l’avait traité de « pédé ». Plus tard, le père a un accident du travail, le dos broyé. Jacques Chirac et Xavier Bertrand décident en 2006 que certains médicaments, contre les troubles digestifs, ne seront plus remboursés : première accusation politique, ces deux-là « te détruisaient les intestins ». Puis en 2007, Nicolas Sarkozy, pendant la campagne présidentielle, s’en prend aux « assistés » qui, sans rien faire, s’en tirent mieux que les salariés : « ce genre d’humiliation venue des dominants te fait ployer le dos encore plus ». Puis en 2009, le même Sarkozy et « son complice Martin Hirsch » remplacent le RMI par le RSA (Revenu de Solidarité Active), avec une forte incitation au retour à l’emploi. « Tu étais harcelé par l’État pour reprendre le travail, malgré ta santé désastreuse, malgré ce que l’usine t’avait fait ». Si refus du travail imposé, perte des aides sociales : alors il a fallu accepter un emploi de balayeur dans une autre ville pour 700 € par mois, avec un dos déjà meurtri, « penché toute la journée à ramasser les ordures des autres ». Conclusion : « Nicolas Sarkozy et Martin Hirsch te broyaient le dos ».

 Constat pour l’écrivain : pour les dominants, la politique est une «question esthétique » alors que « pour nous, c’était vivre ou mourir ». Puis en 2016, ce fut la loi travail : « Hollande, Valls et El Khomri t’ont asphyxié ». J’accélère : 2017, « Emmanuel Macron t’enlève la nourriture de la bouche ». « Hollande, Valls, El Khomri, Hirsch, Sarkozy, Macron, Bertrand, Chirac. L’histoire de ta souffrance porte des noms. L’histoire de ta vie est l’histoire de ces personnes qui se sont succédé pour t’abattre (...) L’histoire de ton corps accuse l’histoire politique ».

 Cette toute dernière phrase était plutôt bien envoyée. C’était peut-être pas nécessaire de rajouter que ces gens-là, des « meurtriers », devaient rester dans l’histoire comme Thiers, Richard III ou Jack l’Éventreur (sans doute pour faire lien avec l’ « éventration » subie par son père, terme qu’il nous confiait naïvement ne pas connaître). Lorsque le livre parait, des médias annoncent que Martin Hirsch a tué le père d’Edouard Louis. Martin Hirsch réagit au quart de tour et, comme il n’avait apparemment pas de projet de bouquin, voilà qu’il va répondre par un roman. Il publie : Comment j’ai tué son père (éditions Stock) dans lequel, par dérision, il met en scène un tueur, « Nitram », armé par Edouard Louis himself. Il essaie de justifier son engagement dans la réforme du RSA, qu’il aurait rédigée en lien avec des bénéficiaires du RMI.

Avant même la parution de son livre, il a été invité un peu partout, interviewé dans les journaux (France 5, France Inter, Le Monde, Le Point, Le Parisien, Le Figaro) et a répété qu’il ne regrettait rien et que l’accuser ainsi (d'avoir fait la RSA) c’était du « révisionnisme social ». Notant au passage que le père d’Edouard Louis était bien vivant, il a tenu à affirmer qu’il voulait lutter contre les fake news : il récuse que l’on puisse qualifier le RSA d’ « arme de destruction massive» comme Edouard Louis voudrait le faire croire aux « gogos » qui le lisent. Le RSA ne serait pas un « Frankenstein » mais une simple loi dont il a demandé régulièrement l’évolution.

 Il est très en colère, car il a pris le livre « au pied de la lettre, au pied du livre », considérant que ce n’est pas un roman mais une « oeuvre idéologique », sans craindre de jouer sur les mots : par exemple, il accuse Edouard Louis de mettre en cause à tort l’État, puisque le RSA est géré par les Départements. Ce qui est vrai mais, tout de même, la réglementation en vigueur a bien été voulue par l’État.

 D’un côté, Martin Hirsch en fait vraiment beaucoup : si les sept autres mis en cause publient un roman en réaction on n’a pas fini. Si on peut comprendre qu’être ainsi accusé de meurtre publiquement n’est pas rien, il court le risque de passer pour opportuniste. Peut-être aurait-il mieux valu, quitte à publier encore un ouvrage, faire un vrai bilan de ce RSA. L’accusation d’Edouard Louis est violente, mais il a fait certainement mouche. Il n’est pas certain que Martin Hirsch soit fier de ce qu’il a produit. Car le RSA a été finalement un recul : pendant des mois, des allocataires ont été plus ou moins abandonnés, il fallait mettre en place la réforme Sarkozy, concoctée par une petite bande autour de Martin Hirsch, qui considérait que l’on pouvait, en même temps, être un peu de gauche et légiférer pour un chef d’État néolibéral, ayant lancé une campagne sans précédent contre les « assistés », qui sera reprise par Laurent Wauquiez.

 Instrumentalisation du social

Martin Hirsch, un mois après la victoire de François Hollande, proposera de « donner un coup de pouce au RSA » dans un article publié par Les Échos le 5 juin 2012, écrivant que « le revenu de solidarité active [a été] justement conçu pour améliorer les ressources des salariés modestes sans peser sur le coût du travail » (1). Aveu des intentions profondes du pouvoir : ne pas augmenter le Smic et faire payer par la solidarité nationale une augmentation de pouvoir d’achat pour les bas salaires. Sauf que ce RSA activité fut très peu sollicité. Seulement 1/3 des ayants droit le demandaient, craignant d’être assimilés aux « assistés » (alors même que Martin Hirsch avait espéré que le RSA, étant versé aussi à des salariés, serait moins entaché de l’image d’assistance qu’avait le RMI).  Nous étions quelques uns à considérer qu’il vaudrait mieux jumeler prime pour l’emploi créée sous Jospin et RSA activité, ce qui fut fait sous Hollande, avec un succès que les technocrates n’avaient pas prévu. Martin Hirsch pouvait bien après coup souhaiter un « coup de pouce » au montant du RSA, alors que sa réforme, sans doute bien surveillée par la Sarkozie, n’avait pas prévu le moindre centime d’augmentation pour une allocation déjà inférieure à la moitié du seuil de pauvreté et qui avait progressivement perdu du pouvoir d’achat depuis sa création en 1988 avec Michel Rocard.

Finalement, le seul aspect du RSA qui aurait pu être positif c’est l’implication plus importante de Pôle emploi. C’est justement ce qu’Edouard Louis lui reproche, car au lieu de prévoir un accompagnement adapté, cela s’est trop souvent transformé en incitation à travailler et/ou en recul sur les accompagnements qui existaient à l’époque du RMI. Cependant l’obligation à accepter un emploi après deux propositions, prévue dans la loi, si certains présidents de Conseils départementaux cherchent à la mettre en œuvre, elle n’est pas appliquée de façon systématique. 

 De l’autre côté, Edouard Louis peut difficilement dissimuler que sa hargne est d’autant plus appuyée qu’il semble essayer de se récupérer après En finir avec Eddy Bellegueule (Le Seuil, 2014), « roman »  dans lequel il peignait son père sous les traits d’un homme misogyne, homophobe, alcoolique. Il mettait gravement en cause sa famille, disant n’avoir jamais été heureux dans son enfance, au point que sa mère, meurtrie que les siens soient traités « d’arriérés », était venue le contester dans une séance de signature à la Fnac. L’éditeur s’était alors défendu en disant qu’il s’agissait d’une oeuvre littéraire et non d’un « témoignage sociétal », et l’écrivain avait accusé ses détracteurs de lui reprocher d’être « un transfuge de classe » : on lui faisait payer, lui le pauvre, d’avoir pu accéder à l’École Normale Supérieure. Évoquant à l’époque « la misère photogénique », j’avais commenté : « instrumentalisation du social quand tu nous tiens ! » (2) Il n’est pas certain que la meilleure façon de remettre en cause le système qui exploite et humilie consiste à s’apitoyer sur son sort ou celui de ses proches (surtout si c’est pour régler ou solder des comptes personnels).

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(1) Il écrivait dans cet article qu’il fallait « achever un RSA encore incomplet», ce qui m’avait conduit à titrer Martin Hirsch : achever le RSA ?

(2) Notables en colère et misère photogénique

 

 Billet n° 452

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