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Billet de blog 3 juin 2022

Élections et solidarité

Des associations étaient réunies hier à Toulouse pour rencontrer les candidats aux législatives (seule la NUPES a répondu). Depuis hier, le centre d’hébergement d’urgence Junod est occupé par les hébergés qui refusent la fermeture du centre dans la journée, obligés de rester à la rue. Témoignage sur le drame des migrants qui ne peuvent retourner voir un parent mourant au pays.

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La fédération des acteurs de la solidarité (FAS) et le Collectif inter-associations de Toulouse (CIAT), qui regroupe 20 associations, a organisé hier une rencontre avec les candidats aux législatives en Haute-Garonne. Seule la NUPES a répondu à l’invitation (Christine Arrighi, EELV,  Alice Assier, Génération, et Hadrien Clouet, LFI). Le candidat Modem, Jean-Luc Lagleize était représenté par sa suppléante mais elle est restée dans la salle, refusant de venir à la tribune et de répondre aux questions.

[Ph. YF]

Pourtant, une soixantaine de personnes étaient présentes au tiers-lieu de Soupetard. Au nom des associations et des publics accueillis, les intervenants présents ont évoqué tous les problèmes rencontrés quant à l’hébergement, au travail, à l’accès aux droits sociaux. Quatre groupes, regroupant professionnels et personnes accompagnées, ont été constitués pour échanger, en présence d’un ou une candidate aux législatives, sur diverses thématiques. Parmi les sujets abordés : le statut des jeunes majeurs (ils ne doivent pas être largués à 18 ans, même pas à 21 ans, pour certains c’est trop tôt) ; les enfants handicapés dans les classes (manque d’AESH) ; les expulsions par OQTF (des jeunes ayant obtenu le bac et des diplômes sont à la merci d’une expulsion) ; le statut des demandeurs d’asile tellement restrictif (quasi-impossibilité de travailler) ; la perception négative de l’opinion public envers les demandeur d’asile (« oisiveté », liée à l’interdiction qui leur est faite de travailler). Les témoignages montrent le problème posé et la façon dont, dans certains cas, une solution a été trouvée.

Constat est fait que compte tenu des métiers en tension (des employeurs disent ne pas trouver à embaucher), des demandeurs d’asile pourraient très bien y être recrutés (ils et elles ont des compétences qu’on ne leur reconnaît pas), y compris dans l’aide à domicile où il manque des bras.

Une responsable d’association pousse un cri d’alarme, signalant qu’avec les congés d’été, il ne sera pas possible d’assurer l’aide à de nombreuses personnes âgées. Une intervenante dit qu’on a parlé de la venue de Tunisiens pour occuper les 200 000 emplois saisonniers qui cet été ne seraient pas pourvus dans les hôtels et restaurants. Pourquoi ne pas autoriser les réfugiés, les demandeurs d’asile déboutés, les sans-papiers et MNA d’occuper ces postes ? « Ils veulent travailler, pour ne pas être des assistés ». Ce témoignage est rapporté : une jeune fille, arrivée à l’âge de six ans, en situation irrégulière, ne peut accéder à un BTS. Elle va avoir 21 ans, l’ASE va cesser de l’aider, et elle se retrouvera sous la menace d’une expulsion. Un photographe, qui ne milite pas dans les associations, connaît cependant l’existence d’un camp de Roms qui vivent dans des conditions effroyables.

Hadrien Clouet et Alice Assier [Ph. YF]

Les candidats NUPES sont interrogés sur la première mesure sociale à mettre en place. Ils rappellent la promesse d’Emmanuel Macron en 2017, s’engageant à ce qu’il n’y ait plus de SDF avant la fin de l’année : aujourd’hui, on compte 300 000 sans-abri ! La NUPES a décidé d’agir vite sur le sujet et de faire en sorte que « plus personne ne dorme dans la rue », en multipliant les places d’accueil dans les centres et en augmentant considérablement le nombre de logements sociaux (le quinquennat Macron laisse un héritage catastrophique sur cette question sociale de premier plan). Développer aussi l’accompagnement et autoriser les demandeurs d’asile de travailler au lieu de leur imposer « cette torture consistant à les empêcher d’agir ».

Le problème ayant été soulevé dans les ateliers, où des exemples tragiques ont été donnés, les candidats NUPES se disent favorables à une autorisation accordée à un sans-papier pour lui permettre de retourner dans son pays pour assister un parent mourant, sans être empêcher de revenir sur le territoire français. Hadrien Clouet constate qu’aucun groupe n’a demandé de l’argent, mais plutôt l’extension des droits. Cependant, la pauvreté n’est pas seulement l’impossibilité d’accès à des droits, c’est aussi un problème de manque de revenus. C’est pourquoi le niveau du seuil de pauvreté [à 60 % du revenu médian] étant fixé à 1063 euros, c’est ce montant mensuel qui sera assuré à tout un chacun. Le chèque sera versé dès septembre. On sait qui gagne quoi (cf. le prélèvement à la source), il en est de même pour la perception d’une allocation : « ne pas avoir à quémander c’est reprendre le contrôle de sa vie, c’est pouvoir avoir des projets, exister pour les autres, se libérer l’esprit ». Quand on garantit à la population un niveau de vie minimum, on crée les conditions du développement. Et cet argent versé n’est pas perdu, il est aussitôt réinjecté dans l’économie (à la différence des très riches dont les profits accumulés échappent à l’économie). « Il faudra contraindre les milieux les plus aisés à partager ». Les candidats NUPES disent aussi qu’ils sont favorables à l’amélioration des salaires dans l’aide à domicile (ainsi que dans d’autres professions, dont le secteur hospitalier).

Un conseiller national du Modem, présent dans la salle, est invité à dire qu’elle serait la première mesure prise par son parti en cas de victoire. Il se contente de remercier pour l’invitation mais estime que n’étant pas candidat il ne peut parler pour le Modem ! Il loue cependant les associations car « c’est un maillage important » : « vous créez de la richesse, c’est 13 % du Pib ». Il dit qu’il s’intéresse aux handicapés, croyant devoir préciser qu’il a une proche qui est trisomique 21. Il se voit opposer le fait que le Modem a voté contre la déconjugalisation de l’AAH.  

[Ph. YF]

Lors d’un débat qui suit, une responsable de la banque alimentaire informe que la situation est très dégradée sur Toulouse et alentours : le nombre de bénéficiaires a doublé suite aux confinements, et qu’il continue à progresser (24 000 personnes/semaine). Il n’y a plus de stocks, pour servir les 110 associations qui se fournissent à la Banque alimentaire. 6,6 millions de repas ont été distribués en 2021. Les familles subissent l’augmentation des charges, des prix, des loyers, de l’essence : des gens basculent dans la pauvreté. Saint-Vincent de Paul vient de voir le nombre de ses familles aidées passer de 200 à 400.

Les candidats de la NUPES attribueront un milliard sur l’aide alimentaire et bloqueront les prix des produits de première nécessité. Ils veulent s’inspirer du bouclier qualité-prix (BQP) en vigueur sur l’île de La Réunion (153 produits sont garantis à un prix plafond, ce qui correspond à une baisse des prix sur ces produits de 10 %). Quant à l’héritage, le programme NUPES prévoit de le limiter à 12 millions d’euros, ce n’est pas confiscatoire, et pourtant ça dégage 10 milliards pour le budget de l’État.

En conclusion, il est dit que si tout le monde a bien conscience que les problèmes sont nombreux, tous constatent qu’il y a des solutions et militent pour leur mise en œuvre. 

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CIAT : Apprentis d’Auteuil, ACSC (association des cités du Secours Catholique), CCPS (comité de coordination et de solidarité avec les migrants et les tsiganes), Croix-Rouge, Emmaüs, AGIR (Emmaüs), Entraide Protestante, Équipes Saint-Vincent, GAF (Groupe Amitié Fraternité), ICART (inter-services), La Roulotte Solidaire, Main tendue 31, Médecins du Monde, SOLIHA 31 (Solidaires pur l’habitat), Pas Sans Toit 31, Petits Frères des Pauvres, Secours Catholique, Société Saint-Vincent, UCRM (Union Cépière Robert-Monnier, réinsertion sociale et professionnelle, Welcome (réseau d’hospitalité pour demandeurs d’asile).

Hébergement d’urgence

Un éducateur du centre d’hébergement d’urgence sociale (CHUS) Junod (relevant de la Croix-Rouge française) qui accueille 121 hommes, expose la situation suivante : depuis ce jeudi matin, 2 juin, le centre est occupé par les personnes hébergées. En effet, pendant le Covid et les confinements, il était entendu que le centre ne fermait plus dans la journée. Or la préfecture a décidé de revenir au fonctionnement antérieur, soit une fermeture de 9h à 17h. Les professionnels et les résidents demandent le maintien d’une ouverture 24h sur 24 et une entrevue en Préfecture afin que la convention qui lie le CHUS à l’État soit revue. Parmi le public de ce centre, des personnes sont très âgées, d’autres malades et/ou handicapées (un est en fauteuil roulant), c’est inhumain de contraindre ces gens à retourner à la rue. D’autres entreprennent des études, des formations, recherchent un emploi ou tentent de travailler. C’est parce que l’accueil de ce type de centre est limité à la nuit que les situations stagnent sans que les problèmes ne soient résolus. Car incertitude, insécurité, impossibilité d’avoir une approche de long terme et un accompagnement efficace. Ils terminent une pétition en disant : « Nous avons choisi la France car c’est une terre d’accueil et parce que nous aimons ce pays ».

Chronique d’une mort annoncée

Bachir Megdoud [Ph. YF]

Un des résidents du CHUS, Bachir Megdoud, Algérien, 42 ans, est en France depuis 4 ans et demi. Il a témoigné dans un groupe et me restitue son témoignage. Il est venu en France car il est atteint d’une maladie très rare (coagulation du sang déficiente pouvant entraîner des hémorragies graves) : moyennant un coût élevé qu’il a honoré, il a subi une opération qui n’a pas réussi. Il peut tenir grâce à des médicaments très coûteux. L’Algérie avait reconnu sa maladie et lui versait 300 dinars par mois (soit l’équivalent de 15 €) ! Ses droits dérisoires ont été suspendus en Algérie, mais une association algérienne a attesté qu’il ne pouvait pas être soigné au pays. Une association des hémophiles le soutient en France, un député européen est intervenu en sa faveur, des spécialistes toulousains  reconnaissent que sa pathologie est très rare et approuvent son combat.

Il demande une reconnaissance de sa maladie et une aide pour le traitement, seule condition de sa survie. Grâce à l’Aide Médicale d’État (AME), il peut prendre en charge les médicaments mais le psychologue qui le suit lui dit qu’il faudrait qu’il oublie (un peu) sa maladie. Lui-même n’espère qu’une chose : obtenir une promesse d’embauche, travailler dans le secteur de la cuisine, de la poissonnerie, gagner sa vie, et faire face à ses frais. Ses trois enfants sont chez leur grand-mère maternelle en Algérie : son épouse est décédée d’un cancer il y a un an et demi, il n’a pu retourner la voir, ni assister à ses obsèques. Cela aurait signifié pour lui l’impossibilité de revenir en France, et de ce fait une mort quasi assurée.  

Billet n° 681

Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

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