Cinéma : « Hors Normes » et « Ceux qui travaillent »

Chevaliers blancs contre méchante administration face aux autistes aux symptômes sévères, pour le premier film. Cynisme de ceux qui travaillent, pour le second, en attendant « ceux qui prient » et « ceux qui combattent ».

« Hors Normes »

Bruno (Vincent Cassel, magistral) est une sorte d’abbé Pierre, juif (kipa sous la casquette), animateur d’une association juive qui s’occupe de jeunes autistes aux symptômes sévères et emploie des encadrants hétéroclites venus des cités. Il collabore avec une autre association qui a, elle, Malik (Reda Kateb) pour animateur qui mène ses "éducateurs", non diplômés, avec autorité, un peu comme s’il s’adressait aux pensionnaires d’un centre éducatif. A l’un d’entre eux qui ne respecte pas les horaires : « tu tenais les murs de ta cité, c’est toi qui dois t’aider, personne à ta place, on t’a offert une chance que d’autres n’ont pas ». C’est Bruno qui tient le rôle-clé, par sa présence chaleureuse, attentive,  auprès des jeunes accueillis, en hébergement ou à la journée, avec des rapports affectifs, rassurants, et un accompagnement éducatif acceptant de prendre des risques. Le but du film d’Éric Toledano et d’Olivier Nakache (Intouchables) est de constater que ce sont des structures marginales qui sont seules à prendre en charge les cas les plus difficiles, tandis que les institutions ayant pignon sur rue les refusent, ce qui, malheureusement, est bien souvent une réalité : Hélène (Hélène Vincent), mère de Joseph (prestation remarquable de Benjamin Lesieur, autiste lui-même), l’exprime avec un talent fou lors d’une tirade adressée aux inspecteurs de l’IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) qui enquêtent sur ces associations non habilitées, employant des non-diplômés, occupant des locaux inadaptés, sans "projet de service". Mais comme depuis 15 ans, ce sont bien ces associations qui assument, à la demande de l’Aide Sociale à l’Enfance, des hôpitaux et même de l’Agence Régionale de Santé (ARS), alors les inspecteurs concluent qu’ « exceptionnellement » les deux associations pourront continuer à accueillir ces jeunes ! Le générique final nous montre des photos de deux associations réelles ayant servi de modèle ("Silence des Justes" avec Stéphane Benhamou et "Relais Ile-de-France" avec Daoud Tatou) mais adresse aussi des remerciements… à l’ARS et à l’IGAS !

Une critique a été faite par une association de défense des autistes reprochant au film de proposer un accompagnement daté, avec des comportements éducatifs inappropriés (les réalisateurs ont pourtant consulté deux autres associations pour élaborer leur scénario). Une autre a estimé que ce mélange d’encadrants juifs, arabes et noirs était peu crédible (ça va causer car au moins trois jeunes femmes portent le voile). Il me semble, pour ma part, que les réalisateurs auraient pu nous montrer des jeunes encadrants inexpérimentés mais faisant preuve de réelles aptitudes à accompagner ces jeunes autistes dont certains sont particulièrement handicapés. Faute de quoi le film ne convainc pas vraiment qu’il suffit, comme le dit une médecin, « d’avoir du cœur et la foi ». Plutôt que d’opposer, de façon quelque peu classique, « les chevaliers blancs contre la méchante administration » (propos ironique que tient un inspecteur), un jour un film montrera peut-être les chevaliers blancs qui travaillent au sein d’administrations ou d’établissements et services agréés.   

 

HORS NORMES - Bande-annonce © Gaumont

. voir le billet de Moïse Assouline : Autisme en 2019 : « Hors Normes » et la norme

un-pour-un
. on me signale qu’au Relais Ile-de-France [https://www.lerelaisidf.com/], en 18 ans, sur 100 jeunes accompagnants, 84 sont désormais diplômés moniteurs-éducateurs, éducateurs spécialisés ou animateurs. Un film de 26 mn (Un pour un, allusion au taux d’encadrement) présente l’activité de cette association, dans lequel est montrée la présence des accompagnants auprès des jeunes autistes, accueillis sur des périodes pour permettre aux familles de souffler. Le directeur du relais, Daoud Tatou, est interviewé ainsi que le Dr Moïse Assouline, dont j’ai donné ci-dessus le lien avec son billet de blog sur Mediapart.

Un pour un :

https://youtu.be/p1fEHcau9aI

 

« Ceux qui travaillent »

L’anthropologue Georges Dumézil décrivait l’activité humaine des sociétés indo-européennes selon trois fonctions : religieuse, guerrière, économique. Au Moyen-Âge, on avait le prêtre, le chevalier et le paysan, représentés par la formule latine jouant avec les mots pour désigner les Trois Ordres : oratores, bellatores, laboratores. Pour ma part, je crois assez que cette tri-fonctionnalité est présente dans la quasi-totalité des sociétés (aujourd’hui ce serait : social, politique, économique), et j’ai tendance à lire les événements à travers ce triptyque. C’est pourquoi, je me suis précipité pour voir le film du Suisse Antoine Russbach Ceux qui travaillent (le réalisateur prévoyant une trilogie : Ceux qui prient et Ceux qui combattent). La critique était alléchante et Olivier Gourmet est un grand acteur. Frank est cadre supérieur et doit un jour, pour éviter des déboires à sa boîte, régler un problème : il choisit la solution la plus indigne, ce qui ne l’empêche pas d’être viré (car il coûte cher avec ses 25 années d’ancienneté). Il va cacher son licenciement à sa famille : on redoute une resucée de l’affaire Roman. Non, mais le film se traîne et Olivier Gourmet n’est pas dans son meilleur rôle, parfois déclamatoire, contraint de jouer certaines scènes en longueur et langueur monotone… Bien sûr, on a droit à une critique en règle de notre monde marchand, de son cynisme : que Dieu bénisse le capitalisme et que les conteneurs arrivent à temps ! Le monde de la consommation aussi et des habitudes de confort qui ne conduit pas à faire les choix de vie les plus glorieux. Mais il m’en fallait plus pour sortir du film avec le sentiment que je venais de vivre un grand moment. Je redoute ce que seront les Oratores et les Bellatores.

. la bande-annonce résume bien le film : 

Ceux qui travaillent : bande-annonce © Tempête de bandes-annonces sur le Web

 

Billet n° 503

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