«Monsieur» ou la dignité d'une femme

Le film de Rohena Gera «Sir» (Monsieur) décrit avec subtilité les rapports de classes, en Inde. Entre une domestique destinée à servir mais rebelle, et un riche américanisé fasciné par la dignité qu'exprime cette femme. Rencontre avec la réalisatrice.

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Ashwin est Indien, il vit à Bombay, très riche (entreprise familiale du bâtiment), vivant à l'anglaise, ayant vécu à New York, rêve d'écrire un roman. Il a une domestique, Ratna, jeune veuve, venue de la campagne. Dévouée, discrète, courageuse, forte personnalité malgré la pauvreté, les humiliations, la nécessité d'obéir. Pleine de charme, de grâce, mais contrainte à une vie qui parait médiocre pour le jeune entrepreneur dont le projet de mariage a tourné court, car sa promise était trop exigeante, osant l'appeler cinq fois dans la journée. Ratna, dont le mari est mort deux mois après leur mariage, s'explique auprès de son maître, curieux d'elle : "La vie ne s'arrête pas, Sir". Vivre, résister, mais vivre. En écho, un chant proclame : "tu n'as rien à perdre en vivant".

Ashwin n'est pas caricaturé en odieux patron friqué : il semble sensible à la situation des ouvriers. On aperçoit furtivement les campements des hommes des campagnes qui, en Inde, viennent vendre leur force de travail en ville. Il veut aider Ratna à accomplir ce qu'elle désire ("Chacun a le droit de poursuivre son rêve", lui déclame-t-il). Elle, qui remet son sari en place quand elle a Monsieur au téléphone, veut se perfectionner dans la mode, faire de la couture : il lui offre des livres sur le sujet, puis carrément une Singer.

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Il exprime de la compassion pour elle, jusqu'à lui dire naïvement qu'elle est "une brave femme", ce qui stupéfie l'intéressée : elle vit sa condition, un point c'est tout. S'il est attentionné envers elle, on assiste cependant à une société indienne huppée, comme toute société huppée, imbue d'elle-même, persuadée de sa supériorité, qui se comporte avec mépris envers les domestiques, que les enfants de riches maltraitent. Ratna est expulsée d'un magasin moderne parce que sa tenue élégante, mais traditionnelle, ne convient pas.

Lui a l'espace (même s'il ignore que sur le toit il dispose d'une terrasse qu'elle lui fera découvrir). Elle, elle est confinée dans une pièce minuscule, mais elle est libre avec son scooter qui lui permet de se déplacer dans la grande ville.

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Veuve, elle était condamnée à rester éplorée au village, où la tradition reste très forte. Ratna a résisté, elle a fui ce monde, celui de sa famille, celui de sa sœur condamnée à épouser le mari choisi par ses parents. Chaque mois, cependant, elle envoie de l'argent à cette famille qu'elle préfère éloignée. Lorsqu'elle revient au pays, elle veille à bien enlever tous ces bijoux pour ne pas enfreindre les règles imposées aux veuves. L'actrice, Tillotama Shome, est particulièrement émouvante, exprimant à la perfection ce que la réalisatrice a voulu montrer : la docilité admise et un caractère bien trempé, cette capacité à soutenir le regard.

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L'attrait qui naît entre ces deux êtres que tout oppose n'a aucun avenir : elle le sait mieux que quiconque, mieux que lui. Mais lui, avant d'être amoureux, a saisi qu'elle est la seule personne qui le comprenne. Même si son meilleur ami le dissuade : "ta mère ne mangera jamais à sa table, elle sera toujours ta bonne", on a compris que si tout est fait pour que les classes supérieures demeurent enfermées dans ce ghetto du gotha, et que les basses classes intègrent elles-mêmes leur infériorité, on se prend à espérer (le cinéma est fait pour ça) que rien n'est écrit d'avance.

MONSIEUR Un film de Rohena Gera © Caméo Nancy

 

Une histoire de classes

Rohena Gera [Ph. YF] Rohena Gera [Ph. YF]
La réalisatrice, Rohena Gera, présentait son film à Auch (Gers) en avant-première le 4 octobre dans le cadre du Festival de cinéma Indépendance(s)&Création de Ciné 32. Elle se dit "indienne et parisienne à la fois". Elle a effectué des études à New York : "quand je rentrais en Inde, je voyais les problèmes mais ne savais comment faire". Dans ce film, elle a tenu à montrer une Ratna "digne" : "ne pas l'écraser pour démontrer quelque chose". Il va de soi qu'il y a là une opposition de classes : "deux mondes cohabitent dans un espace séparé mais réunis : chacun regarde la télé dans son espace propre". Manifestement, Rohena Gera a connu ce genre de situation, pas du côté domestique : elle se souvient de la prévenance silencieuse de ces femmes qui devinent, ressentent, et agissent toujours dans la discrétion, obligées de rester dans leur rang.

Rohena Gera présentant son film au Festival Indépendance(s)&Création à Auch, accueillie par Lucie Gardos [Ph. YF] Rohena Gera présentant son film au Festival Indépendance(s)&Création à Auch, accueillie par Lucie Gardos [Ph. YF]
Le film n'est pas sorti en Inde, et elle ne sait comment il sera reçu. Si cela met le public mal à l'aise, elle en sera plutôt satisfaite. Les spectateurs ont aimé le jeu des deux acteurs : Tillotama est très appréciée, mais peu connue. C'est une actrice "sincère". Elle a su interpréter la dignité et la soumission à la fois, elle comprenait parfaitement ce qui était attendu d'elle. Lui, Vivek Gomber, est acteur mais aussi producteur : c'est son second film dans un rôle principal.

Rohena Gera tournait avec Monsieur son premier film, qu'elle a écrit en Inde, tourné à Bombay et monté à Paris.

. film en salle depuis le 26 décembre.

. vidéo de 2 mn, interview de Rohena Gera (© Ciné 32/Parlem Tv) :

"Indépendance(s) et Création" 2018 : Monsieur (version courte) © Indépendance(s) et Création

 

Billet n° 438

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