RN : le successeur ?

Prestation de Jordan Bardella hier sur France Inter, plus efficace que Marine Le Pen. Fait feu de tout bois, ment sans vergogne et affiche sans gêne le projet anti-social et anti-immigrés de son parti. Autres chroniques : l’indignation des journalistes du Parisien, la lutte des générations relancée, le prix de l’amour, Onfray-21, Balladur et Bazire.

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Jordan Bardella était interrogé sur France Inter hier dimanche à midi. Il est malin le jeune homme, propre sur lui, il a réponse à (presque) tout. Il explique que si Marine Le Pen est à 48 % au second tour [selon le sondage Harris de fin janvier], pour grappiller ce qui lui manque pour être élue il faut bien adoucir le discours, renier certaines convictions. Mais c’est sur l’euro qu’ils reculent. Et aussi sur la dette qu’il ne s’agit plus d’effacer purement et simplement mais de rembourser (à très long terme). Comment ? Sans impôts nouveaux pour les classes moyennes et les classes populaires (en gros, tout le monde, car il ne dit pas non plus qu’ils taxeront les 10 % les plus riches) : ce qui démontre l’insincérité du discours social tenu par l’extrême-droite sur le chômage et les retraites [mais pas sur le Smic, aucune promesse d'augmentation], qui sert à gagner des voix dans les couches populaires, à la différence de ce que prônait jadis le « vieux lion», tortionnaire de la guerre d’Algérie. Comment financer les mesures sociales et rembourser la dette ? Les économies se feront… sur la fraude sociale : et de nous sortir la fake news du « magistrat » Charles Prats qui ne cesse de colporter que des cartes Vitale, sur-numéraires par millions, sont en circulation et seraient actives, alors que cela est démenti par les organismes concernés. Bardella, sans vergogne, parle à ce sujet de plusieurs milliards à économiser. Deuxième champ d’économie : l’immigration. Il prétend qu’elle se chiffre à 470 000 arrivées annuelles. Ce chiffre est faux : il est de 220 435  (en 2020, soit une baisse de 20,5 % par rapport à l’année précédente). Troisième moyen de réduire la dette : la décentralisation (c’est tout, on n’en sait pas plus, alors même que les collectivités locales ont des budgets bien plus équilibrés que l’État).

Mais toutes ces erreurs cumulées, alignées avec faconde, ne sont pas démenties par les trois intervieweuses : Carine Bécard (France Inter), Françoise Fressoz (Le Monde) et Nathalie Saint-Cricq (France Télévisions). Je ne dis pas qu’elles ne le contredisent pas sur bien des points mais pas sur ceux-là, et d’ailleurs le résumé du site de la chaîne, comme par hasard, ne les évoque pas. Par contre Françoise Fressoz lui rappelle tout de même, avec insistance, que le programme du RN prévoit que les étrangers qui ne pourront être expulsés (faute de pays prêts à les accueillir) seraient enfermés à vie dans les Centre de rétention administrative et qu’un simple fonctionnaire pourra refuser une prestation sociale à un demandeur sur simple suspicion d’islamisme : « vous allez incendier la société française ». Et le futur candidat tête de liste aux régionales d’Ile-de-France de répondre tranquillement : Bataclan et mineurs isolés délinquants à Bordeaux.

Évidemment, il a son couplet sur l’islamo-gauchisme, cherchant au terme de sa logorrhée anti-arabe, anti-musulmans, anti-immigrés, anti-réfugiés, anti-étrangers, à rallier à sa cause la gauche qui agite la laïcité comme un hochet d’exclusion et non comme un principe républicain d’égalité et de fraternité.

Pour prouver les compétences du Rassemblement National pour diriger l’État, il invoque le fait que les maires RN s’étaient engagés à ne pas augmenter les impôts, ce qu’ils ont respecté : comme si l’on pouvait comparer la gestion de l’État à celle d’une commune. A sa décharge, les économistes mainstream s’évertuent bien à mettre sur le même plan le budget de l’État et celui d’une famille ou d’une PME. Bardellla lui-même compare la France à une propriété privée (dans laquelle vous ne laissez pas entrer un étranger).  

Le bonhomme est efficace, souvent percutant, d’autant plus doué qu’il affiche, même de mauvaise foi, une certaine sérénité. A se demander si son avenir n’est pas de remplacer Marie le Pen ou d’être éjecter comme un vulgaire Patriote.

L'indignation des journalistes

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Laurent Mauduit, dans Mediapart, évoque la réaction des journalistes du Parisien qui ont protesté contre un éditorial du directeur des rédactions prenant la défense de Nicolas Sarkozy, condamné (à de la prison) par la justice pour corruption et trafic d’influence. Il rappelle opportunément que Le Parisien est propriété du milliardaire Bernard Arnault, grand ami de Sarko. De la même façon, ce directeur des rédactions a minimisé les accusations et les condamnations envers Georges Tron, mettant là encore en cause des décisions de justice. La presse internationale ironise sur la façon dont certains médias français ont pris la défense de l’ancien chef d’État pourtant compromis dans une sale affaire. Nicolas Beytout, sarkozyste notoire, patron de L’Opinion, financé par la famille Bettencourt, déclarait sur Europe 1 (propriété d’Arnaud Lagardère, « frère » de Sarkozy) que tout était suspect dans cette condamnation. Dans son quotidien L’Opinion (financé par la famille Bettencourt), le propos consiste à dire que si l’on est puissant on risque davantage avec de tels juges. Elisabeth Levy, du canard [de droite extrême] Causeur, a confié sur la radio [de droite dure] Sud-Radio que la condamnation lui donnait envie de « voter Sarko ».

Laurent Mauduit montre combien on est cerné, avec Le Figaro qui interviewe Nicolas Sarkozy, France Inter qui donne la parole à son avocate, TF1 qui lui donne 18 minutes d’antenne. Laurent Mauduit donne bien d’autres exemples : avec Tapie ou Carlos Ghosn, pour lesquels la presse mainstream est à plat ventre. La réaction des journalistes du Parisien est d’autant plus remarquable. Occasion de rappeler que Laurent Mauduit, co-fondateur de Mediapart, est l’auteur d’un ouvrage fort documenté intitulé : Main basse sur l’information (éditions Don Quichotte). [7 mars]

. Condamnation de Sarkozy: l’indignation salutaire de la rédaction du «Parisien» 

Lutte de générations

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En 2005, deux journalistes trentenaires publiaient un ouvrage intitulé Génération 69 : Les Trentenaires ne vous disent pas merci. La Bof Génération s’en prenait à celle précédente, de Mai-68. Il s’agissait déjà de clouer au pilori les baby-boomers, tout en cherchant à convaincre qu’ils n’étaient pas des « adulescents ». Ils revendiquaient de pouvoir à plus de 30 ans accéder aux responsabilités squattées par les plus anciens. En réalité, ce coup de buzz n’abordait pas les problèmes de fond de l’ensemble d’une génération mais juste les revendications des fils de la caste privilégiée qui réclamaient leur part de gâteau. Je me souviens bien qu’ils avaient pendant quelques jours sillonné les plateaux de télé et de radio. L’un des deux auteurs est devenu un ponte d’Europe 1.

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Quinze ans plus tard, Maxime Lledo, chroniqueur des Grandes Gueules sur RMC, jeune collaborateur de la revue Front Populaire de Michel Onfray, en remet une couche (avec Génération fracassée) : dans ce « plaidoyer pour une jeunesse libre », il regrette que les jeunes n’aient pas été présents dans le débat sur la Covid et que l’on se soit à ce point préoccupé des plus vieux. Il développe des réflexions de haute tenue, comme hier sur France Inter : à propos des ex-soixante-huitards, il s’étonne que « des gens qui prônaient qu’il est interdit d’interdire soient les premiers à demander des interdictions » ! Tel quel. Et de dérouler un préchi-précha sur la liberté, tout en estimant qu’il aurait fallu confiner d’autorité les plus de 75 ans. Bref, un discours bien situé, qui s’insurge contre les antiracistes et les néoféministes. L’idéologie plein pot : la recette fonctionne toujours, France 5 (C à vous, La Grande Librairie), France Inter ont reçu ce jeune homme  s'apitoyant sur la "génération Caliméro". Le Figaro, Le Monde ont publié des recensions. Surtout ne pas évoquer les injustices sociales, les inégalités, le chômage, les salaires et minima sociaux insuffisants, juste cultiver un conflit commode de générations. Pas sûr que cela aidera la cause des jeunes, mais cette 'grande gueule' a certainement son avenir assuré. Chez RMC ? [5 mars]

On est cerné

Balladur et Bazire (sont dans un bateau, pince-mi, pince-moi, et personne ne coule) Balladur et Bazire (sont dans un bateau, pince-mi, pince-moi, et personne ne coule)
Édouard Balladur a été relaxé car au bout de 25 ans, il n’a pu être prouvé que la provenance de 10 millions de francs en liquide de sa campagne présidentielle de 1995 était frauduleuse (malgré de grosses coupures pour l’achat par les militants de teeshirts floqués de la tronche de Balla). François Léotard, par contre, a été condamné. Or un très proche de Balladur et de Sarkozy (il a été son collaborateur et son témoin de mariage), Nicolas Bazire, impliqué dans les rétro-commissions de l’affaire Karachi, a été condamné en juin 2020 à trois ans de prison ferme (et deux avec sursis) et 300.000 € d’amende pour complicité d’abus de biens sociaux, ayant participé au financement caché de la campagne de Balladur. Il a fait appel. Il a refusé de témoigner au procès de Balladur. Bazire siège dans une multitude de conseils d’administration de grandes entreprises (il faut bien le remercier pour sa fidélité). Il a de hautes fonctions chez LVMH de Bernard Arnault. Le milliardaire (fortune estimée autour 100 milliards d’euros, soit l’équivalent de 2/5ème des ressources nettes du budget de l’État) possède déjà Le Parisien et Les Échos : il s’apprête à contrôler Challenges. Pour ce faire, il envisage d’envoyer son représentant au CA de l’hebdomadaire (canard de la droite économique qui appartient... à l’ancien PDG du Nouvel Obs). Qui est cet homme-lige d’Arnault, je vous le donne en mille ? Nicolas Bazire. Selon Le Monde de ce 5 mars, « la rédaction craint pour son image ». [5 mars]

Onfray-21

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Michel Onfray ne débattait pas aujourd’hui avec Zemmour, mais était interviewé sur la radio de droite dure Sud Radio par l’histrion trumpiste André Bercoff. Le « philosophe » déverse toute sa haine contre ceux qui rappellent la traite négrière. Et de se complaire dans le fait qu’il y a eu d’autres traites (arabes) tout aussi meurtrières selon lui, citant un auteur dont il est censé avoir lu le livre : l’historien Olivier Grenouilleau, qu’il prénomme Patrick. Il accable les banlieues pour lesquelles on aurait dépensé des milliards. Manifestement, il ne connaît pas le sujet : à propos de la politique de la ville, il sort plutôt des lieux communs ou des approximations. Comme lorsque causant de la Covid-19 il croyait en direct que c’était la 19ème Covid. Tout étonné qu’une journaliste lui précise que c’est l’année 2019, alors qu’il a publié, en tout cas signé, un livre sur le coronavirus. Quelqu’un peut-il le prévenir que le vaccin Sputnik V ne signifie pas Sputnik 5, ni même Sputnik Vaccin, mais Sputnik Victoire ? Poutine apprécierait. [4 mars]

« Le prix de l’amour »

Guillaume Meurice a consacré un sketch sur l’AAH : une pétition circule dénonçant le fait que  l’Allocation d’Adulte Handicapé est corrélée aux revenus du conjoint. Si celui-ci dépasse 1633 euros, l’AAH (de 902 €) est réduite d’autant. C’est le « prix de l’amour », dit Philippe Croizon, amputé des mains et des bras suite à un accident. Meurice en conclut : « quand on est handicapé, il vaut mieux tomber amoureux de quelqu’un de pauvre ». Et c’est pourquoi le gouvernement fait en sorte qu’il y ait de plus en plus de pauvres. Croizon évoque les contrôles pour vérifier si la personne « en situation de handicap » est bien seule, en colloc ou en couple (contrôle des brosses à dent, s’il y en a deux dans la salle de bains, risque de perte de l’AAH). Philippe Croizon précise qu’il a été contrôlé dans un TGV, contraint à sortir sa carte de handicapé pour prouver qu’il l’était ! Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour satisfaire aux injonctions de Valeurs Actuelles, du Point ou de Causeur et d’un certain nombre de députés et sénateurs appelant à lutter contre la fraude sociale.

J’adore l’humour de Guillaume Meurice (pas seulement parce qu’il a vécu son enfance à Jussey dans ce village de la Haute-Saône que j’ai beaucoup fréquenté professionnellement jadis). Ce sketch mériterait une large diffusion car, à travers l’humour, il aborde deux sujets quasiment négligés ailleurs : les contrôles et le revenu conjugal.

A noter que les contrôles ne se limitent pas aux brosses à dent : les vêtements d’un autre, la chaleur du lit, toute intrusion humiliante dans la vie intime qu’aucun média ne conteste, sujet tabou.

Par ailleurs, l’AAH n’est pas le cas le plus choquant puisqu’il y a un revenu plafond du conjoint en deçà duquel il n’y a pas de réduction de l’AAH (1600 €, chiffre qui avait été fixé au départ pour que deux AAH puissent être cumulées, ce qui n'est plus tout à fait le cas, ce plafond aurait dû passer à 1800 €). Sauf que l’AAH et l’ASPA (minimum vieillesse, du même montant) ne sont pas cumulables de la même façon (l’ASPA est notablement réduite). Quant au RSA, c’est pire : une personne au RSA dès qu’elle vit avec un conjoint qui a un revenu, le RSA est réduit sinon supprimé. Par exemple, si le conjoint à 1000 € de salaire (même pas le Smic), alors le RSA est supprimé. C’est ainsi avec les aides sociales, pour le RMI-RSA c’est ainsi depuis 32 ans. Le prix de l’amour… Un bon sujet de sketch ! [6 mars]

Handicapés, restez entre pauvres ! - Le Moment Meurice © France Inter

Travailleur assassiné

Hommage à Cyril Pierreval, « homme sensible, généreux, imaginatif, d’une force calme... », chef de service du centre d'accueil pour demandeurs d'asile (Cada) Isard COS, à Pau, assassiné le 19 février par un ancien résident. Communiqué de l'Association Nationale des Assistants Sociaux. Evidemment, on aura remarqué combien ce drame est rapidement passé par profit et perte, sans mouvement national et minute de silence. Les travailleurs sociaux ne comprennent pas pourquoi. [5 mars]

Au lendemain de l'assassinat de Cyril Pierreval, des fleurs étaient déposées à l'entrée du Cada où il travaillait - © Gaizka Iroz / AFP Au lendemain de l'assassinat de Cyril Pierreval, des fleurs étaient déposées à l'entrée du Cada où il travaillait - © Gaizka Iroz / AFP

. L'heure des hommages pour le travailleur social de Pau

. Certaines de ces chroniques ont été publiées sur mon compte Facebook à la date indiquée entre crochets.

. Voir Marche des Femmes, sur mon Portfolio. 

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Billet n° 607

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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