Le président Macron-Destin

Emmanuel Macron, dans son discours au Congrès, a une nouvelle fois déroulé sa conception qui se veut moderne des "inégalités de destin", façon bien traditionnelle de botter en touche face aux inégalités sociales criantes.

Pendant le discours du Président devant le Congrès à Versailles, le 9 juillet [capture d'écran] Pendant le discours du Président devant le Congrès à Versailles, le 9 juillet [capture d'écran]
Le Président pose d'emblée un principe, qui, s'il était réel, aurait un grand intérêt : "il n'y a pas d'un côté une action économique et de l'autre une action sociale". Bien sûr que cela correspond à un idéal démocratique et républicain. Mais sa politique est à cent lieues de cette déclaration d'intention. Il cherche à montrer sa modernité sociale, évoquant "les puissants qui ne changent rien" et "les citoyens ignorés", "je n'aime ni les castes, ni les rentes, ni les privilèges". Mais il y a un mais : pour qu'une nation soit prospère il faut qu'il y ait un gâteau, et qui fait le gâteau ? "Les producteurs", pas les salariés. Si on défend les salariés, il faut défendre les entreprises. La politique en faveur des entreprises n'est pas faite pour les riches mais pour toute la nation (y compris les 40 milliards du CICE et du Pacte de responsabilité que M. Macron a conseillé à M. Hollande) et qui ont engraissé de grosses entreprises dont la plupart n'ont pas créé d'emplois.

Par ailleurs, la taxe de 75 % de l'ancien président, c'était une erreur : car elle n'a amélioré la condition de personne "sauf les gestionnaires de fortune au Luxembourg et aux Caïmans". Exemple même des formules macroniennes démagogiques et mensongères, qui ne rappellent pas la manœuvre de la petite caste aboutissant, sans doute avec la complicité de Cahuzac, à la contestation de la mesure par le Conseil constitutionnel. Et le fait que justement les fortunes exorbitantes sont déjà dans ces paradis fiscaux (ne pas oublier qu'il s'agissait des revenus au-delà de 80 000 € par mois).

Il a prévu de causer un peu social, alors il prévient : la prospérité ne doit pas s'accompagner d'inégalités croissantes, sinon les sociétés "vont le payer au prix fort". C'est bien, ça : à noter que même le FMI a été obligé de le reconnaître. Mais c'est pour ratiociner aussitôt sur "une voie française de l'inégalité" : des "inégalités de destin". Il avoue que cela l'obsède. Ce jargon, on l'entend depuis quelques temps déjà. Il ne s'agit donc pas de contester les inégalités (ça, ce sont les contestataires du vieux monde qui le font) : quand on est moderne, on veille à "distinguer" "l'effort, le talent, le mérite". Pauvres, et surtout enfants de pauvres, faites un effort et la société vous sauvera. C'est ce qu'il fait avec l'école à 3 ans, les classes de CP dédoublées et la réforme du Bac !

Beaucoup de formules passe-partout ou lapalissades ("croissance partagée", "fracas du monde", "droits et devoirs"). Quant à sa ritournelle habituelle sur "retrouver le sel", je me demande si ce n'est pas une manière de signature d'un des auteurs de ses discours.

Ovationné tout au long de sa prestation, mais quelque peu chahuté sur la CSG pour les retraités, il nous sort l'élément de langage bien rodé : "notre système par redistribution" c'est un système où "les actifs payent pour les retraités". Point. Pas besoin, chaque fois, d'en dire plus : tout le monde doit comprendre que les retraités n'ont rien à dire. Ils n'ont pas cotisé pour leur retraite mais pour celle des retraités d'autrefois. Si vos retraites baissent, faut pas se plaindre. Il va sans dire que la plupart des retraités ont une autre perception de la question : certes, ils ont cotisé à l'époque pour d'autres, mais le pacte social était bien que cette contribution leur reviendrait en retour. Ainsi cette argumentation tortueuse n'a pas lieu d'être. Sinon pour faire passer une réforme des retraites dont il n’ose pas pour le moment avouer qu’elle prévoira la capitalisation (qui se cache derrière la retraite par points), autre façon de détricoter la notion de solidarité. 

Voilà l'ère nouvelle : une notion de la solidarité à géométrie variable. Pour le chômage, c'est la même chose. Il se glorifie d'avoir supprimé les cotisations chômage, c'est la CSG qui couvre, et la CSG c'est tout le monde, et pas seulement les salariés, futurs chômeurs. Donc, "il n'y a plus un droit au chômage, c'est là que se trouve la véritable transformation". On ne le lui fait pas dire : la nouveauté c'est que si la protection sociale n'est plus issue des cotisations, alors tout devient plus ou moins de l'aide sociale, du secours pour indigents. On rappelle aux individus qu'ils n'ont pas cotisé et qu'ils doivent être res-pon-sa-bles ! C’est ce qu’il appelle "l’État-Providence du XXIème siècle".

Et sur la lancée, on leur dit qu'ils doivent désormais respecter des "droits et devoirs". Comme si ce n'était pas déjà le cas dans les textes, comme si Nicolas Sarkozy n'avait pas tenu à ce que l'on rappelle cette exigence dans la loi sur le RSA de 2008 (comme si la loi sur le RMI de 1988 n'avait pas imposé une "contrepartie" à l'attribution de l'allocation). Emmanuel Macron insiste sur l'"accompagnement social", très bien : on verra s'il fait mieux que ceux qui le réclame depuis 30 ans, sachant que les textes de loi l'exigent depuis aussi longtemps. Mais le monde n'a commencé qu'en 2017.

Il fait mine de se démarquer de ceux qui stigmatisent l'assistanat (juste manière de cliver avec Laurent Wauquiez) mais, à mots couverts, il n'est pas loin de la même suspicion.

Comme il lui a été reproché d'avoir reporté l'annonce d'un Plan pauvreté (pour cause de Coupe du monde, à moins que le dossier ne soit pas prêt), le Président trouve nécessaire de rappeler qu'un enfant sur cinq est en situation de pauvreté. Là aussi c'est la modernité : un enfant pauvre, c'est pas vraiment un enfant qui vit dans une famille pauvre. On ne va plus faire de la "redistribution classique", nous annonce-t-il : il faut que les pauvres se prennent en main et sortent "de leur état de minorité civique pour devenir des acteurs de leur propre vie". C'est beau comme l'Antique, sauf que tant d'autres l'ont dit avant lui.

Il annonce, sans trop s'étendre sur ce qu'il a déjà dit : un nouveau risque, celui de la dépendance. C'est bien vrai ça, sauf, comme il le dit, "il faut organiser et financer ce nouveau risque". Et n'en dit pas plus. Il y a tout lieu de parier que ce ne sera pas une cotisation sociale, qui en ferait un vrai droit social, mais bien une dépense publique, payée donc par l'impôt, qui en fera une aide sociale et donc, au mieux, une APA (allocation personnalisée d'autonomie) améliorée.

Il vante également son action pour le handicap (avec l'augmentation de l'Allocation d'adulte handicapé), se gardant bien de dire que les invalides touchant une pension d'invalidité complétée par un petit salaire, perdent désormais la prime d'activité (soit une perte mensuelle qui peut atteindre 140 €). Cela n'a pas fait les gros titres.

Il y a aussi quelque indécence à aborder dans ce discours-fleuve la pauvreté en France, en faisant abstraction du classement des 500 fortunes (voir Challenges du 5 juillet qui se délecte de cet argent qui coule à flot) : ces "500" possèdent 650 milliards, soit un montant bien supérieur au budget de l'État et correspondant à 30 % du Pib, et donc environ à 30 % de la dette publique (ce qui devrait inciter, tout de même, les Français à relativiser cette fameuse dette présentée comme un épouvantail). Les "500" n'avait "que" 460 Mds€ en 2016 (soit 70 % d'augmentation en deux ans).

Il va de soi que tout discours sur les inégalités de destin est de l'enfumage, puisqu'il ne consiste pas à s'interroger et à contrer les inégalités, mais à bricoler quelques mesures permettant peut-être à quelques uns, venus des couches les plus défavorisées, à "s'en sortir", sans permettre à tous d'y parvenir. Donc, sans remettre en cause un système injuste, et, parallèlement, en faisant tout pour l'accentuer.  

 . Sur la photo illustrant cet article, on reconnaît Yves Jégo, ce député qui, sans vergogne, s'est servi il y a quelques jours de l'entrée d'Antoine Veil au Panthéon accompagnant Simone Veil, pour faire de la pub à une association qu'il préside.

 Droit de vote des personnes sous tutelle :

Emmanuel Macron a annoncé qu'il voulait étendre le droit de vote à toutes les personnes sous tutelle. Or deux lois sous Chirac président (la loi du 11 février 2005 pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapés et la loi du 5 mars 2007 portant réforme de la protection juridique des majeurs) ont déjà considérablement étendu le droit de vote aux personnes handicapées sous tutelle. Subsistent quelques milliers de personnes qui n'ont pas ce droit, sur décision du juge des tutelles, car gravement handicapées mentalement. M. Macron, dans son annonce, pouvait abusivement laisser croire qu'avant lui les personnes sous tutelle n'avaient pas le droit de voter.

Billet n° 408

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