Alerte… enfance!

Après la mort de la petite Vanille, tuée par sa mère, un silence de recueillement devrait être de mise. Mais c’est sans compter sur ceux qui se font concurrence, avec la complicité de médias surfant sur cette émotion extrême, et qui désavouent l'Aide sociale à l’enfance, militant pour une rupture de liens définitive entre enfants en danger et leurs parents.

alerte-enlevement
Quand j’ai entendu samedi soir l’Alerte enlèvement, je me suis dit dans un premier temps qu’une fois de plus le dispositif était utilisé pour rechercher une mère ou un père, ce qui ne semble pas être son but premier (car on sait qui est la personne ayant enlevé l’enfant). Cependant, j’ai pensé que le cas était vraiment grave et que les autorités redoutaient le pire. Puis, après que la mère ait été rapidement retrouvée, on apprenait que Vanille, son enfant avait été tuée, le jour même de son premier anniversaire, son corps déposé dans une benne à vêtements usagés. Après un temps de silence, rapidement, ma préoccupation a été la suivante : sachant que la mère était en hôtel maternel, que son enfant était en famille d’accueil, il fallait s’attendre à ce que les critiques habituelles déboulent aussitôt pour déclarer : « mais fallait pas laisser cette mère sortir avec son enfant » ! Pourtant, on sait qu’elle avait déjà régulièrement emmené sa fillette, passant un temps seule avec elle et qu’elle l’avait ramenée. Il semble que les services compétents (Justice, Aide Sociale à l’Enfance, travailleurs sociaux) étaient sur le qui-vive mais qu’ils étaient vigilants. L’avis de recherche a été lancé après 24 heures car tout a été tenté pour retrouver cette femme (et son enfant) dans les divers lieux où elle aurait pu se réfugier.

Sur ce fait tragique, à mon avis, on devrait faire un temps silence : par respect pour la petite Vanille et par soutien aux professionnels confrontés à ce drame (pour le moment rien ne permet de dire qu’ils ont fauté). Mais c’est sans compter avec les associations dites de défense des enfants maltraités qui se font une guerre de priorité : La Voix de l’enfant, sans rien connaître de l’affaire, a dégainé en premier en disant qu’on n’aurait pas dû remettre l’enfant à sa mère. C’était prévisible, c’est chaque fois la même chose.

Sans même s’interroger, Martine Brousse, présidente de La Voix de l’enfant, déclare tout de go sur FranceInfo que « sans doute aurait-on pu éviter ce meurtre » et exprime sa « colère ». Elle ajoute : « De plus en plus, nous avons des situations d'enfants victimes qui sont remis à des parents qui ont des troubles psychiatriques. Il va falloir que psychiatrie adulte et protection de l'enfance trouvent à se rencontrer, et à parler. La loi de 2016 dit qu'il faut partir de l'intérêt de l'enfant. Est-ce que c'était l'intérêt de l'enfant d'être remis à sa mère alors qu'elle était dans une famille d'accueil et qu'elle avait droit elle aussi à une seconde famille, une seconde chance ? Ce sont de vraies questions. » Et d’interroger « les liens du sang » : si des parents ne peuvent pas être parents, alors il faut rompre ces liens et offrir une famille de substitution. Elle interpelle Agnès Buzyn, ministre de la Santé et Adrien Taquet, secrétaire d’État à la protection de l’enfance, pour voir « la réalité, combien de familles relèvent de la psychiatrie aujourd’hui et ont la responsabilité de leur enfant ».

Si une relation forte entre psychiatrie adulte et protection de l’enfance est évidemment nécessaire mais actuellement certainement insuffisante, non seulement on ne peut pas dire que dans des cas graves elle n’a pas lieu mais encore Mme Brousse ignore si dans cette situation ce lien était absent. Par ailleurs, le lecteur non averti va croire que la prise en compte de l’intérêt de l’enfant dans les décisions administratives ou judiciaires le concernant est une notion qui date de 2016 !

Martine Brousse [capture d'écran] Martine Brousse [capture d'écran]
Comme il se doit, hier soir, C à vous (France 5) ne pouvait être en reste : les producteurs auraient pu inviter des professionnels du social, de la psychiatrie, de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), ou un juge pour enfants, compétents sur une telle affaire. Mais non, on fait venir sur le plateau la même Martine Brousse et… Lyes Louffok, qui court de télé en radio pour évoquer les enfants placés, considéré comme étant légitime à le faire puisqu’il a été concerné et a écrit Dans l’enfer des foyers (Moi, Lyes, enfant de personne), publié chez Flammarion.

Le journaliste Antoine Genton présente de façon honnête l’affaire, c’est-à-dire avec les seuls éléments en sa possession. D’abord Martine Brousse défend, malgré cet « échec » qu’évoquait Anne-Elisabeth Lemoine, le dispositif Alerte enlèvement puisque cette femme a été rapidement retrouvée. Elle dit que face à ce drame, elle a une « profonde tristesse », au cas où on en aurait douté. Affirmant que son association est partie civile dans plus de 60 dossiers, elle rappelle le cas d’un petit Lorenzo mort faute de soins, alors qu’il était élevé par ses parents, hébergés dans un appartement thérapeutique, prétendant que « 21 travailleurs sociaux » intervenaient dans cette situation (c’est une tradition dans le discours anti-ASE d’invoquer un très grand nombre d’intervenants, même si le plus souvent il s’agit d’un chiffre fantaisiste).

Elle dénonce le maintien des « liens du sang », et considère que l’on dépense beaucoup trop finalement pour cette aide sociale à l’enfance (dont cette femme meurtrière avait relevé dans son enfance) : maintenir ces liens génère de la dépense, on ferait mieux de retirer définitivement les enfants, et cesser de les utiliser comme « psychothérapie des parents ». Comme sur FranceInfo, elle dénonce à l’emporte-pièce le fait qu’il n’y aurait « aucun lien » entre la psychiatrie adulte et la protection de l’enfance. Malades mentaux lourds et toxicomanes doivent être séparés sans hésitation de leur enfant et l’institution doit veiller à ce qu’il n’y ait plus aucun lien entre eux. « Il faut arrêter de penser qu’on va sauver ces parents » !

Lyes Louffok invoque le fait que d’anciens enfants placés se plaignent d’avoir dans leur enfance été contraints à rencontrer leurs parents atteints de pathologies psychiatriques très graves au détriment de leur propre intérêt. Bien qu’il ait estimé qu’ « il ne fallait pas tirer des conclusions parce qu’il y aura une enquête et la justice suivra son cours », et qu’Anne-Elisabeth Lemoine, qui recadre plutôt de façon juste tout au long de la séquence, ait précisé que la mère n’était pas connue pour des comportements violents, qu’elle avait seulement ramené hors du délai imparti une autre de ses enfants placée, il se permet de mettre en cause le magistrat qu’il traite d’ « irresponsable » pour avoir autorisé un droit de visite à cette mère dangereuse « qui avait créé des inquiétudes avant le placement de Vanille », parlant (à tort) d’un « droit de visite tous les deux jours », déstabilisant pour une enfant d’un an. Faisant fi du procureur qui a précisé qu'à "aucun moment la mère n'avait par le passé mis en danger l'un ou l'autre de ses enfants". 

Lyes Louffok Lyes Louffok
Lyes Louffok relève que des professionnels dans certains territoires sont débordés, car référents de « 40, 50 ou 60 enfants » et qui font de ce fait de mauvaises évaluations faute de temps. Il est particulièrement ému, rappelant son cas, affirmant qu'il serait mort si sa mère, qui avait un droit de visite, n’avait pas été encadrée lors des rencontres. Il veille à utiliser des mots forts : « il faut que l’on arrête le massacre ». Il rappelle lui-même la loi du 14 mars 2016, insistant sur les intérêts fondamentaux des enfants, semblant ignorer lui aussi qu’il s’agissait d’appuyer sur un principe qui régit la protection de l’enfance sinon depuis l’après-guerre, au moins depuis les années 60. Le problème fondamental étant de savoir évaluer ces intérêts : de nombreux ouvrages ont été écrits sur le sujet sans l’épuiser, car ces intérêts sont multiples et difficiles à définir (pas sûr que des référentiels suffiront). Et c’est là qu’un affrontement se fait jour : non pas entre ceux qui ne prendraient pas en compte l’intérêt de l’enfant et les autres, mais entre ceux qui cherchent à maintenir « les liens du sang » (formule utilisée pour faire choc), ou plutôt tout simplement les liens d’un enfant avec ses parents (droit reconnu par la Convention internationale des droits de l'enfant), et ceux qui estiment que l’on va trop loin en ce domaine et qu’il faut retirer définitivement de sa famille un enfant en danger, afin qu’il soit adopté.

Entre pro- et anti- famille

L'île des Poupées, Mexique [site Toolito] L'île des Poupées, Mexique [site Toolito]
En réalité, il n’y a pas deux positions mais trois : les « anti-familialistes », comme Martine Brousse et Lyes Louffok, les « familialistes » (l’un vient de m’écrire qu’il n’y a qu’un enfant placé sur 5000 qui mérite de l’être, d’autres ont déjà dit que cette mère a tué parce qu’on lui avait retiré son enfant) et la protection de l’enfance, balançant, elle, sans cesse entre les deux. La plupart des arguments de nos deux « spécialistes » du plateau de C à vous sont débattus dans les services, au gré des situations, qui sont si variées, complexes, rarement figées. Ces interrogations sont en permanence à l’œuvre : faire mine de les asséner quand un drame terrible se produit n’est pas acceptable. C’est laisser croire qu’aucun enfant n’est retiré de sa famille, qu’aucun n’a fait l’objet d’un abandon, que les professionnels en charge de ces situations ne se posent pas de questions. Cette prétention à tout savoir, à tout comprendre, est insupportable pour toutes celles et tous ceux qui dans leur très grande majorité sont engagés dans leur mission, en ont le souci, pas toujours les moyens, certes, mais partagent des valeurs qu’un discours médiatique bien rodé ne leur reconnait pas.

Lyes Louffok avait dans une déclaration récente déclaré que le système de protection de l’enfance était « à bout de souffle ». Aujourd’hui, grave, la voix éraillée, il considère que c’est dépassé : « le système a explosé : un enfant est mort hier soir ». Ce qui conduit Martine Brousse à lui objecter que « ce n’est pas nouveau ». Il part dans une tirade où il déclare que « les enfants placés finissent SDF » et reproche à Adrien Taquet le secrétaire d’État, qu'il traite de "mec", de ne pas prendre « le problème à bras le corps » et de n’avoir pas relayer l’Alerte enlèvement. Là encore il faut qu’il soit ramené à un peu de sérieux par sa collègue de plateau, Martine Brousse, qui dit à juste titre qu’il n’avait pas à le faire. Considérant que des mineurs dans les foyers et les familles d’accueil sont violés, Lyes Louffok rappelle sa demande non mise en oeuvre : il faudrait des services de contrôle indépendants visitant les foyers, ce qui est effectivement souhaitable (et n'est prévu pour le moment que dans quelques départements). Enfin, il dénonce le largage des jeunes de l’ASE après 18 ans, « aberration humaine et économique », reprochant au gouvernement de ne rien faire à ce sujet. Bien qu’il fasse l’impasse sur le fait, tout de même, que 20000 jeunes majeurs sont pris en charge au-delà de leur majorité par l’ASE (Départements), il est vrai que cette dépense est souvent utilisée comme variable d’ajustement et que beaucoup de Départements ont incité leurs travailleurs sociaux à organiser la sortie des jeunes du dispositif lorsqu’ils atteignent 18 ans. Les Départements qui ont agi ainsi, ne respectant pas leurs obligations légales, devraient être durement sanctionnés. Par qui ? Par la Justice, alors même que les juges pouvaient prendre des mesures pour jeunes majeurs, mais au frais du Ministère de la Justice qui a supprimé toute intervention de la PJJ en ce domaine ; par l’État qui, récemment, s’est littéralement moqué des Départements en leur allouant des sommes totalement dérisoires pour les prises en charge jeunes majeurs ?

Guéguerre au sommet

[Leo ThalKeystone Maxppp 2015 FI] [Leo ThalKeystone Maxppp 2015 FI]
On ignore à quoi correspond cette colère de Lyes Louffok envers le secrétaire d’État. Il semble vraiment qu’il aurait aimé que sa notoriété soit davantage reconnue, lui qui se vantait d’avoir été appelé au téléphone par Brigitte Macron. Il avait souhaité que ce soit son amie Perrine Goulet, députée LREM qui accède à ce poste puisqu’elle a été, elle aussi, une « enfant placée » et qu’elle le revendique elle-même à l’Assemblée Nationale pour qu’on lui reconnaisse une compétence en la matière (d’où le rapport qu’elle a publié et qui a fait flop). Beaucoup laissent entendre à Lyes Louffok qu’il est incontournable, il est invité partout, comme seul représentant des anciens enfants placés, alors que d’autres s’insurgent contre son discours misérabiliste, noircissant sans cesse le tableau, ce qui ne leur convient pas car s'ils ont eu une enfance très difficile et sont passés par l’ASE, ils souhaiteraient renvoyer une autre image de ce passé. D’autant plus que certains d’entre eux ont une autre histoire à raconter. Lors d’une émission d’Arrêt sur image, Lyes Louffok, où il a reconnu publiquement qu’il était éducateur spécialisé (ce qu’il n’invoquait pas jusqu’alors, souhaitant se prononcer publiquement exclusivement comme défenseur des enfants placés), a étonnamment critiqué le film sur l’ASE diffusé en janvier sur M6, alors qu’il utilisait les mêmes procédés manipulatoires avec caméra cachée que celui que Lyes Louffok avait soutenu sur France 3 en janvier 2019, mais manifestement le réalisateur Des scandaleuses défaillances de l'ASE avait eu le tort de ne pas le consulter (il aurait pu fournir des informations moins favorables sur le Département du Bas-Rhin, le seul à avoir trouvé crédit auprès de ce documentariste). 

Les Sociaux sont-ils coupables ?

Dans une première version de l’interview de Martine Brousse sur FranceInfo, elle tenait à préciser qu’elle ne remettait pas en cause les services sociaux (précision qui a été supprimée de l’article de FranceInfo le lendemain, ce 11 février, lors d’une mise à jour). Cela méritait pourtant d’être relevé car ce n’est pas dans les habitudes. La Voix de l’enfant, comme Innocence en danger, L’Enfant bleu ou Enfance et Partage, qui ont parfois du mal à trouver une personne compétente pour aller causer dans le poste, préfèrent déléguer leurs avocats pour parler protection de l’enfance maltraitée. Avocats bien nécessaires, puisque que ces mêmes associations passent une partie de leur activité à se porter partie civile dans les procès de parents maltraitants, cherchant le plus souvent à poursuivre devant les tribunaux les autorités publiques et/ou les services sociaux. Ce que j’ai plus d’une fois dénoncé sur ce blog.

Pour ma part, j’ai la conviction que les professionnels du social et de l’éducatif n’ont pas à collaborer avec des associations démagogues qui n’ont, selon moi, aucune légitimité pour parler protection de l’enfance, puisqu’elles ne représentent ni les enfants, ni les parents, ni les professionnels, mais seulement quelques dames patronnesses se confectionnant une gloire facile et concoctant leur petite association, parfois véritable sinécure : argent collecté pour alimenter frauduleusement des salaires de présidente et de vice-présidente, par exemple, comme ce fut le cas d'Enfance et Partage il y a une vingtaine d'années. Cette association passait plus de temps à dézinguer les travailleurs sociaux qu'à véritablement protéger les enfants, cette mission étant, comme chacun sait, dévolue par la loi à des instances et services bien précis, où des travailleurs sociaux se coltinent, eux, concrètement, chaque jour, la réalité sociale et l'enfance en danger.

Il importe plus que jamais que les professionnels et professionnelles engagés sur le terrain prennent la parole, et contrent ces interventions intempestives qui comptent sur leur silence, parfois imposé par les hiérarchies. Il faut que le travail social s'exprime y compris sur les erreurs, les dérives, les hésitations, les pratiques éventuellement condamnables, mais ne se laisse pas salir par des gens qui ne tirent leur notoriété que par l’espace que des médias racoleurs leur accordent. Quant à l’État, les pouvoirs publics en général, les collectivités locales (Départements et Communes), doivent impérativement « porter » le travail social, c’est-à-dire monter aussi au créneau pour défendre des professionnels qui ont des injonctions administratives et législatives tout en étant insultés régulièrement par une opinion publique versatile et un monde médiatique plus sensible, pour faire de l’audimat, aux explications simplistes qu’aux réflexions approfondies. Enfin, il faudrait peut-être se pencher sérieusement sur le fait que tout le monde constate sur le terrain une aggravation des situations familiales (qui fait d'ailleurs que les placements sont désormais majoritairement décidés par les juges). Les constats sont divers (carences, délaissement, violences, maladies mentales) mais les raisons de ce délitement sociétal mériteraient d'être approfondies. En attendant, des acteurs dans l'ombre agissent. D'autres causent. 

Chacun a été enfant…

The Kid The Kid
Tout le monde pense pouvoir avoir un avis sur l’enfance maltraitée : pour une raison simple, chacun a été enfant, chacun est destiné à en avoir un. Chacun est émotif sur un sujet qui le tient à cœur, y compris celui dont la violence des autres le conforte dans le fait que la sienne, tous comptes faits, est moindre. De ce fait, l’avis des « sachants » est rejeté comme nul et non avenu. L’émotion, rien que l’émotion, doit parler. Pour peu que des exemples de défaillances sont mis en évidence, alors rien ne s’opposera à ce que l’on s’en prenne à tout un dispositif, qu’on appellera « la méchante DDASS » puis « la méchante ASE ». Les « experts » seront pléthores pour dire que puisqu’une mère a tué son enfant c’est bien la preuve qu’il ne fallait pas la laisser avec lui. Puisqu’on connaît la fin de l’histoire c’est qu’au début on devait bien avoir tous les éléments pour l’éviter.

En conclusion, je considère qu’il est totalement irresponsable d’accuser de négligences ceux qui ont eu à traiter cette situation, tant que cela n’est pas sérieusement démontré. Le mal ainsi fait aux professionnels sociaux et éducatifs concernés est incommensurable, alors qu’ils sont évidemment, en dehors même de cette vox populi, terriblement affectés par cet effroyable dénouement. Les cris d’orfraie qu’on entend auront certainement de l’effet : partout, une incitation à ne plus prendre aucun risque pour ne pas être livrés à la vindicte publique, mettre en place des prudences excessives, ouvrir en permanence le parapluie. Portant ainsi atteinte aux droits des enfants, mais aussi des parents. Pour avoir subi des campagnes médiatiques du même ordre, après des affaires graves d’enfants tués, l’Angleterre a promulgué le Children Act conduisant à des retraits d’enfants intempestifs, services sociaux et judiciaires redoutant plus que tout, non pas la protestation des parents, mais l’opinion publique et médiatique. Résultat : de tels excès que des médias, toujours friands de scandales, à l’instar d’une opinion publique versatile (« on place trop, on place pas assez »), produisent de temps à autre des documentaires critiques sur ces abus étatiques (1) et que même l'ONU s'en saisit.

(1) « Les enfants perdus d’Angleterre » sur France 5.

Autres réactions :

Le maire d’Angers, où l’événement tragique a eu lieu, a exprimé son émotion : ancien président du GIP Enfance en danger (le 119 entre autres), il a exprimé son soutien aux professionnels du centre maternel imaginant leur désarroi. Mais Michèle Créoff, qui fut responsable ASE dans la région parisienne, sans y avoir laissé un souvenir impérissable, a estimé que puisque cette mère a tué son enfant c’est qu’elle était dangereuse et que cela aurait dû être évalué avant. Françoise Laborde, ancienne présentatrice du journal de France 2, reconvertie en experte dans la lutte contre l’enfance maltraitée (elle a publié avec Michèle Créoff un livre Le Massacre des innocents, les oubliés de la République) a aussitôt déclaré qu’ « il faut arrêter avec cette idéologie des liens du sang » dont « les services sociaux sont nourris », et, sans rien connaître de l’affaire, a interpellé le juge sur le droit de visite accordé et volé au secours.. de la famille d’accueil, appelant à une enquête pour déterminer les fautes commises. L’actrice Ingrid Chauvin, qui aurait déjà dénoncé plusieurs fois les dérives de l’ASE, s’est exprimée sur les réseaux sociaux pour dire que si on n’avait pas « privilégier les liens du sang », cette petite fille ne serait pas morte, rappelant son cas personnel : on lui a refusé l’adoption parce qu’elle et son compagnon étaient déjà parents. Dans un documentaire l’été dernier sur TF1, elle avait déclaré sans complexe : « ils sont 200000 ainsi ballottés de familles d’accueil en foyers ».

Enfin, même Télérama s’est payé un billet d’humeur : Mathilde Meslin, ne disposant pas plus d’éléments que les autres, interroge « le fonctionnement des dispositifs d’aide sociale à l’enfance ». Elle s’étonne du délai pour lancer l’alerte, et croit pouvoir clore cette question par le fait que l’enfant étant morte dès le vendredi, ce n’est donc « pas la faute du dispositif », et de conclure doctement : « peut-être est-il temps de considérer qu’un parent instable peut représenter un danger pour son enfant et que la parentalité n’empêche pas de commettre des horreurs ».

Dans plusieurs prises de position, on constate qu'il est dit qu'un enfant est tué par un parent tous les 5 jours. Cela change du temps où c'était à celui qui donnait le chiffre le plus élevé. Certes, ce n'était plus 8000 (comme le psychologue médiatique Bertrand Boulin le proclamait jadis), mais 730 : c'était commode, cela faisait deux par jour ! Moi-même, sur ce blog, j'avais depuis longtemps contesté ce chiffre infondé, estimant que je n'avais pas besoin de ce chiffre exagéré pour me préoccuper de peut-être 70 morts. Il a fallu l'étude de mon ami Laurent Puech pour qu'enfin, en tous lieux, y compris au ministère, on rectifie ce qui relevait purement de la propagande. 

. voir Nombre d’enfants tués par leurs parents.

« Chiffres édifiants »

montage
Dans l'émission C à vous hier, la chaîne, pour montrer son sérieux, a lu le livre de Lyes Louffok pour en tirer des « chiffres édifiants » : « 340000 mesures de protection dont 52 % d’enfants placés », dit Marion Ruggieri, chiffres justes (même si ce n’est pas une source Insee), sauf qu’un panneau affiche tranquillement que 340000 enfants sont placés en France, sans que personne ne corrige ("source Insee" !). Ensuite, 70 % des anciens enfants placés sont sans diplôme (j’ignore où l’Insee a publié cette statistique) et 1 sans-abri sur 4 est un ancien enfant placé. Ce dernier chiffre est corrélé avec le fait que, selon l’étude Insee de 2012, presque tous les SDF ont connu des conditions familiales graves dans leur enfance, mais bien davantage les anciens enfants placés SDF. Par ailleurs, le terme enfant placé n’est pas clairement explicité par l’Insee, qui ne dit pas ASE mais familles d’accueil, institutions, foyers. Il est vraisemblable que des SDF se présentent comme « enfants placés » parce qu’ils ont été dans une institution ou foyer (au moins 52 % des anciens enfants placés SDF), sans que l’on sache si un certain nombre d’entre eux n’ont pas relevé d’un ITEP, d’un IME ou d’un établissement de la protection judiciaire de la jeunesse (au pénal donc). Je dois dire cependant que des SDF ou anciens SDF m'ont confirmé que souvent parmi eux il y a d'anciens enfants passés par l'ASE, sans pouvoir préciser, bien sûr, si c'est 25 %. Enfin, l’étude ne dit pas SDF, mais « hébergés par un service d’aide ou fréquentant un lieu de distribution de repas ».

Cocasse : lorsque dans la discussion le nom d’Adrien Taquet est prononcé, qui voit-on apparaître aussitôt en incrustation (c’est donc préparé) : le député LREM Aurélien Taché tout sourire ! Le panneau sera montré plusieurs fois sans qu’apparemment personne ne s’aperçoive de l’erreur.

Adrien Taquet confondu par "C à vous" avec Aurélien Taché [capture d'écran] Adrien Taquet confondu par "C à vous" avec Aurélien Taché [capture d'écran]

. sur le documentaire diffusé en janvier sur M6, voir mon billet Des défaillances de l'ASE et des documentaires.

Billet n° 525

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