Dangers d’Afrique

Hier après-midi encore, la carte des dangers pour l’ensemble de l’Afrique n’indiquait pas le Bénin comme zone à risque (voir capture d’écran). Le ministère des affaires étrangères s’est empressé hier seulement de la modifier en l’anti-datant. Ce qui ne doit pas nous empêcher de réfléchir à l’impact des « zones rouges » sur la vie des habitants de ces territoires.

Carte des risques en Afrique, détail, encore en ligne le 12 mai 2019 : le Bénin n'est pas en zone rouge, ni même déconseillé là où l'enlèvement a eu lieu. J'ai rajouté deux indications avec flèches pour l'Aïr et le Pays Dogon que j'évoque dans ce billet [capture d'écran YF] Carte des risques en Afrique, détail, encore en ligne le 12 mai 2019 : le Bénin n'est pas en zone rouge, ni même déconseillé là où l'enlèvement a eu lieu. J'ai rajouté deux indications avec flèches pour l'Aïr et le Pays Dogon que j'évoque dans ce billet [capture d'écran YF]
Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères, reproche aux deux touristes enlevés aux Bénin, d’avoir pris trop de risques, ayant entraîné la mort de deux militaires français, malgré les mises en garde de son ministère. Par ailleurs, une extrême-droite se complet à mettre en cause ces touristes, ce « couple homo », et à commenter le « voyage de noces de ces crétins ».

Carte des risques, ensemble de l'Afrique, détail : le 13 mai. La zone frontière du nord du Bénin est en zone rouge. Carte antidatée [capture d'écran YF] Carte des risques, ensemble de l'Afrique, détail : le 13 mai. La zone frontière du nord du Bénin est en zone rouge. Carte antidatée [capture d'écran YF]
Sauf qu’un responsable d’un tour opérateur dit que la carte des risques n’indiquait pas de danger majeur lors du voyage de ces deux touristes, ce que précise également Le Monde (Les Décodeurs). D’ailleurs, ils se sentaient peut-être en sécurité puisqu’un guide local, tué par les ravisseurs, avait accepté de les accompagner. Le ministère s’est empressé de mettre la zone du nord Bénin en rouge, et Le Drian, manifestement, ouvre le parapluie. Pourtant, dimanche, si la carte du Bénin était modifiée, celle de l’ensemble de l’Afrique, en ligne sur le site du ministère des affaires étrangères, conservait les données du 28 novembre dernier, n’indiquant aucun danger pour le Bénin (voir la capture d’écran que j’ai réalisée dans l’après-midi). Elle a été changée depuis et mise à jour datée prétendument du 10 mai.   

Dans l'Aïr, Niger Dans l'Aïr, Niger
Tout cela ne devrait pas empêcher de réfléchir aux conséquences de cette politique qui consiste à couvrir l’Afrique en rouge : certainement bien souvent avec raison, mais cela a pour effet d’annihiler le tourisme dans des territoires qui en vivaient. Au Niger, à Agadez et dans l’Aïr (au nord-est), des familles touareg ne peuvent plus bénéficier du tourisme solidaire (une liaison aérienne hebdomadaire avait lieu entre Marseille et Agadez).
Anou-Makaran, au nord d'Agadez Anou-Makaran, au nord d'Agadez

J’y étais en février 2007, méharée d’une semaine dans ce désert de l’Aïr, proche du Ténéré et fait de sable et de rochers. Cette méharée était organisée par Croq’Nature, association de voyages équitables (échange et rencontre avec les populations locales, soutien à des projets de développement locaux, logement chez l’habitant quand ce n’est pas à la belle étoile dans le désert). Sans incident, mais quelques mois plus tard l’accès n’était plus possible, suite à une nouvelle rébellion touarègue, puis à l’arrivée sur la zone de djihadistes d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI). En septembre 2010, plusieurs employés de l’usine Areva d’Arlit (située à proximité de l’Aïr) étaient enlevés comme otages et certains détenus pendant trois ans. 

Dans l'Aïr, à l'Ouest du Ténéré : récupération des trois dromadaires qui, bien qu’entravés, se sont échappés dans la nuit. Dromadaires au repos. (Niger) Dans l'Aïr, à l'Ouest du Ténéré : récupération des trois dromadaires qui, bien qu’entravés, se sont échappés dans la nuit. Dromadaires au repos. (Niger)

Il en était de même en Mauritanie. Depuis dix ans, le nombre de victimes civils du terrorisme djihadiste s’élève à une dizaine de personnes, alors qu’il a fait 250 morts en France. Mais, pour cette raison, le « Paris-Dakar » a été supprimé dès les quatre premiers morts et le tourisme quasiment interrompu.

Bibliothèque du désert, Chinguetti, Mauritanie Bibliothèque du désert, Chinguetti, Mauritanie
J’étais dans ce pays en mars 2005 : des familles rencontrées alors à Atar et Chinguetti vivaient essentiellement du tourisme solidaire. Ce voyage était initié aussi par Croq’Nature, qui avait dû interrompre un temps les méharées, de dunes en oasis, le vol vers la Mauritanie étant supprimé. L’animateur de Croq’Nature, mon ami Jean-Luc Gantheil, me signalait hier que le tourisme solidaire vers la Mauritanie a été remis en place, car les avions de Point-Afrique ont repris leurs rotations et assurent à nouveau la liaison Marseille-Atar. Il ajoute : « quand nous décidons de voyager sur une destination marquée orange, voire rouge comme nous l’avons fait cet hiver au Niger, c’est que nous sommes sûr et certain de nous ».

Ireli, village dogon, au bas de la falaise de Bandiagara, sud du Mali [Ph. NP/YF] Ireli, village dogon, au bas de la falaise de Bandiagara, sud du Mali [Ph. NP/YF]

Enfin, autre contexte : j’ai effectué un voyage au Pays Dogon, au Mali, en mars 2004. Rêve de jeunesse qui se réalisait 30 ans plus tard. Après avoir parcouru Ségou, Djenné et Mopti, nous étions arrivés à Songho puis à Sangha, au-dessus de la falaise de Bandiagara. Au petit matin, nous avions descendu la falaise. Nous étions le 11 mars : alors que nous passions devant les prédictions nocturnes du renard pâle, le transistor de notre guide annonçait l’attentat meurtrier de la gare de Madrid. Après cinq heures de marche, nous arrivions au village d’Ireli (75 villages s’étirent sur 240 kilomètres). Visite à l’école puis cérémonie (dama) pour touristes : danses rituelles, musiciens de grande taille, vêtus de pantalons et tuniques bleu indigo, avec large chapeau et danseurs aux couleurs chamarrées et aux masques résumant les croyances du peuple dogon.

Songho, village dogon. Songho, village dogon.

Ainsi, les habitants de ces territoires vivaient aussi en partie du tourisme. Des ONG intervenaient pour soutenir des projets scolaires ou agricoles. Le contexte général (guerre au nord Mali) attise des tensions et rivalités ethniques qui ont conduit Dogon et Peuls à s’entretuer récemment. Les Dogon chassent les Peuls, considérés comme n’étant pas sur leurs terres et suspectés d’être alliés aux djihadistes. En réaction, les Peuls créent des milices et organisent des expéditions contre les villages dogon. Des milices dogon cherchent alors carrément à éliminer les Peuls (dont un effroyable massacre à Ogossagou en mars). De nombreux Peuls, cependant, ont été secourus par des Dogon. Ces villages vivaient en paix, mais l’État malien, défaillant, est incapable de faire régner l’ordre.

 Il y a bien longtemps, en classe de Terminale, c’est un ami, lycéen, Hama Boubacar, Peul venu de Haute-Volta (Burkina-Faso), qui m’avait parlé de l’Afrique avec passion et qui m’avait donné envie de découvrir un jour ce Pays Dogon.  

 . Croq’Nature : voir son site avec de nombreux voyages de tourisme solidaire: www.croqnature.com.

 . voir mon post Facebook du 14 décembre 2017, avec nombreuses photos de l'Aïr (Niger) : https://bit.ly/2E5oRx8


Je dédie ce billet au jeune guide Abdou, Touareg d’Anou-Makaran, qui menait les méharées au nord Niger si efficacement.

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. Photos : Yves Faucoup

Billet n° 467

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