Violences & confinement

Selon Marlène Schiappa, le nombre de plaintes pour violences conjugales serait en très nette hausse, à cause du confinement. Confortant le black-out médiatique sur le sujet, elle ne dit pas et ne commente pas le fait qu’au cours de l’année 2020 le nombre de féminicides conjugaux a nettement diminué. Alors qu'il serait utile d'en analyser les raisons.

[Photo Le Parisien] [Photo Le Parisien]
Marlène Schiappa, ministre déléguée à la Citoyenneté auprès du ministre de l’Intérieur, accorde une interview dans Le Parisien (mise en ligne le 9 janvier au soir). Elle aborde le renforcement des moyens dans les commissariats et les gendarmeries pour améliorer l’enregistrement des plaintes des femmes victimes de violences et pour développer l’accompagnement social dans ces institutions (objectif : deux intervenants sociaux par département ce qui n’était pas le cas jusqu’alors). Ce que le journal et d’autres médias retiennent c’est surtout que, selon la ministre, le premier confinement a provoqué une hausse de 40 % des appels sur une plate-forme contre les violences conjugales et de 60 % lors du deuxième confinement. Marlène Schiappa ne craint pas d’expliquer que le « niveau de tension extrêmement fort depuis cet automne » est dû à « la crise économique et sociale qui se profile » ( !).

Outre qu’elle empiète quelque peu, de façon certainement pas innocente, sur la fonction de sa collègue Elisabeth Moréno (ministre de l’Égalité entre les femmes et les hommes), elle se garde bien de dire que la dite plateforme d’appel étant toute récente (deux ans) il est hasardeux d’établir des comparaisons avec… les années passées. Par ailleurs, elle fait l’impasse sur le nombre de décès suite à des violences conjugales : il a très nettement baissé au cours de cette année confinée : 97 contre 153 féminicides commis par un conjoint ou ex-conjoint l’an dernier, chiffre le plus bas de ces 15 dernières années, selon les chiffres du mouvement Nous Toutes. Aucun média ne s’en est fait l’écho, quant au compte Facebook de Nous Toutes, s’il donne ces chiffres, il ne les commente pas. Nous Toutes établit son bilan à partir d’un suivi assidu des articles parus dans la presse. Le chiffre officiel du ministère de l’Intérieur ne sera connu que beaucoup plus tard (l’an dernier, la délégation aux victimes n’a fourni que le 17 août les chiffres pour l’année 2019), et sera peut-être différent : il était officiellement de 146 (contre 153 annoncés par Nous Toutes).

Compte Facebook Nous Toutes Compte Facebook Nous Toutes
Tant en ce qui concerne la hausse annoncée de plaintes pour violences que la baisse des féminicides (qui peut sembler contradictoire), il ne s’agit pas pour moi d’en tirer des conclusions hâtives. Juste de dire que sur ces sujets (comme sur tout autre d’ailleurs) on attend des analyses étayées et non pas des coups médiatiques jouant beaucoup sur l'auto-promotion politique. Si vraiment le nombre de féminicides est en baisse, cela mérite que l'on repère ce qui y contribue, et sur quoi il faut mettre l'accent pour que cette baisse, peut-être conjoncturelle, se poursuive. Il n’est pas exclu que le contexte du confinement ait conduit des femmes à repousser un projet de séparation (sachant que les violences meurtrières s’expriment souvent au moment d’une rupture conjugale). Ce qui n’aurait pas empêché des violences dans l’appartement confiné. Il est possible aussi que, pour celles qui avaient déjà quitté leur conjoint, celui-ci ait eu moins de possibilités à se déplacer et que cela a protégé des femmes. Ce ne sont que des hypothèses.

Ce qui serait souhaitable c'est une étude non pas purement statistiques, mais d'entretiens élargis permettant de comprendre ce qui a pu se passer (pas seulement auprès des centres d'accueil de femmes battues mais aussi auprès des professionnels du social qui sont au contact permanent des personnes, en milieu ouvert, sur le terrain, et qui ont à traiter, entre autres, de la question des violences intra-familiales). Pour ma part, les contacts que j'ai, s’ils reconnaissent l’état des souffrances ressenties, ne corroborent pas une montée des violences, mais cela reste un regard trop limité pour être généralisé. Dans tous les cas, j'éprouve une certaine méfiance à l'égard des affirmations de celles et ceux qui se sont emballés sur les violences intra-familiales que provoquerait le confinement dès le premier jour de celui-ci, en mars, avant même de pouvoir s'appuyer sur de réels constats.

 . voir sur ce blog Mal traiter l’enfance (24 décembre) et Féminicides et confinement (19 août).

 

Collectif Du Pain et Des Roses, « Les Colleuses », action du 11 janvier à Paris : 111 femmes tuées en 2020 (meurtres conjugaux et autres). Image Le Parisien. Collectif Du Pain et Des Roses, « Les Colleuses », action du 11 janvier à Paris : 111 femmes tuées en 2020 (meurtres conjugaux et autres). Image Le Parisien.

 

 Violent et armé

Dans la nuit du 22 au 23 décembre, un forcené a tué trois gendarmes et blessé un quatrième à Saint-Just, près d’Ambert (Puy-de-Dôme). Ils intervenaient après avoir été appelés pour violences conjugales. Ensuite, l’homme, après avoir mis le feu à sa maison, s’est suicidé. C’est un drame terrible : trois fonctionnaires venus pour porter secours ont été froidement exécutés et par un « élève officier de réserve ». Catholique fervent, très pratiquant, « très extrémiste », survivaliste (croyant à la fin du monde prochaine), surarmé : portant gilet pare-balles, armé d’un pistolet automatique Glock et d'un fusil d'assaut AR15, version commerciale du fusil d’assaut américain (le M-16) équipé d'une torche, d'un silencieux et d'un dispositif à visée laser. Selon des témoignages, il « se trimbalait toujours avec une arme », était connu dans le milieu des chasseurs… et pour ses accès de violences. Les voisins disent aujourd’hui qu’il tirait régulièrement des coups de feu autour de sa propriété. Lors d’une fête, au cours du repas, il avait tiré des coups de feu en l’air, sans être inquiété. Les autorités n’avaient pas été informées de cet événement, ni des violences que subissait sa compagne, ce que savaient quelques personnes de son entourage. Une plainte de son ex-épouse qui évoque les armes provoque sa convocation à la gendarmerie qui semble se contenter de ses explications (aucune visite au domicile n’est organisée). Il est radicalisé mais les autorités sont moins préoccupées par cette radicalisation-là. Alors même qu’il se vantait d’être « un killeur de keufs ».

La maison du forcené a été très largement incendiée [Sylvain Thizy/AFP] La maison du forcené a été très largement incendiée [Sylvain Thizy/AFP]

L’enquête en cours livrera sans doute davantage d’explications sur les circonstances de ce drame. Comment a-t-on pu laisser un homme disposer d’un tel armement, alors que l’on savait qu’il était capable de s’en servir ? On sent bien que dans ce pays tout le monde n’est pas logé à même enseigne. Apparemment, son comportement a été toléré.

J’ai ce souvenir professionnel : dans une situation de violence conjugale, j’ai signalé à la Préfecture, conformément à une loi qui le stipule, que le mari et père violent possédait un simple fusil de chasse (information que l'épouse nous avait fournie).

L’alinéa 4 de l’article 226-24 du Code pénal dit que les règles du secret professionnel ne s’appliquent pas... « aux professionnels de la santé ou de l'action sociale qui informent le préfet et, à Paris, le préfet de police du caractère dangereux pour elles-mêmes ou pour autrui des personnes qui les consultent et dont ils savent qu'elles détiennent une arme ou qu'elles ont manifesté leur intention d'en acquérir une. »

Billet n° 596

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

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