Kolyma, Terezin, Rwanda…

Plusieurs petits textes sur les camps de la Kolyma, sur celui de Terezin (Theresienstadt) et sur le génocide au Rwanda : dans tous les cas, l’horreur, mais aussi le silence de ceux qui savaient. Et autres chroniques : Haïti, Soudan, Turquie et les touristes d’Oradour.

La Kolyma

Varlam Chalamov, "zek" en Sibérie Varlam Chalamov, "zek" en Sibérie
France 2 a diffusé le 2 avril un documentaire sur le système concentrationnaire soviétique. Michaël Prazan, journaliste, et Assia Kovriguina, petite fille de déporté, se sont rendus sur les lieux et ont mené l’enquête dans une ville de Sibérie où Samuel Shnapir, journaliste, grand-père d’Assia, a été interné puis y a vécu après sa libération, dans la foulée de la mort de Staline. On croise une femme qui a été condamnée, à l’âge de 13 ans, à six ans de prison pour avoir récupéré dix pommes de terre dans un champ après la récolte, peine accrue de six ans. Elle est finalement sortie du camp à 25 ans. La construction d’une route, plus ou moins utile, a coûté la vie à des milliers de « zeks » (prisonniers des camps) soit 20 à 25 morts par jour. Est évoqué, bien sûr, Varlam Chalamov, le grand écrivain des camps que j’ai placé dans mon « panthéon », pour avoir été bouleversé par son témoignage dans ses trois volumes publiés par Maspéro de 1980 à 1982 (Kolyma). Il avait correspondu avec Boris Pasternak qui lui avait soumis le manuscrit du Docteur Jivago. Il faudrait consacrer des pages et des pages à cet homme qui me fascine : il a décrit, avec une précision, sans pathos, « ce monde qui écrase l’âme et la corrompt », cette vie tragique où ce n’est qu’au-delà de moins 50 ° que les sorties sur chantiers étaient supprimées. Dans ce continent perdu, oubliés de tous, pour les zeks, l’hiver durait 12 mois, le reste c’était l’été. Je recommande et le documentaire et les ouvrages de Chalamov.

[12 avril]

montage-kolyma

. On lira avec intérêt également Evguenia Guinzbourg : le Vertige et Le Ciel de Kolyma. Ainsi que Voyage au pays des Ze-ka, de Julius Margolin (Le bruit du temps). 

Les enfants de Terezin et « le monstre à moustache »

Opéra du "monstre à moustache" joué par des enfants à Theresienstadt Opéra du "monstre à moustache" joué par des enfants à Theresienstadt
Le 7 avril, France 5 a diffusé un documentaire d’Henriette Chardak sur la jeune Ela qui fut internée de 11 à 15 ans au camp de Terezin, camp que les Nazis prétendaient « modèle ». Ainsi, Léa avait joué un opéra où un personnage, monstre à moustache, se moquait ouvertement d’Hitler. Ela, qui avait survécu, est décédée depuis le tournage de ce film. J’ai visité ce camp il y a tout juste dix ans. J’ai publié deux articles qui y font allusion. Extrait :

« Ce camp de Terezin (Theresienstadt en allemand), à 60 kms de Prague, était une caserne pour 7000 soldats, qui enfermera 50 000 Juifs (sur un total qui y a transité de 140 000) de novembre 1941 au printemps 1945. Ce camp est célèbre car un film nazi y fut tourné pour faire croire au monde entier (et rassurer les Juifs eux-mêmes) que la destination de la déportation vers l’est était presque un eldorado. Dans ce tissu de propagande, intitulé Le Führer fait cadeau d’un village aux Juifs, on voit une communauté juive qui rit, chante, travaille (ateliers bois, cordonnerie), cultive un jardin potager, se divertit : théâtre, cinéma, jeux (on peut voir aujourd’hui, au musée de Terezin, des journaux écrits par ces détenus, des textes de pièces de théâtre, des textes de conférences dispensées par des intellectuels). Des femmes, portant lunettes, lisent dehors, au soleil printanier. Les enfants dégustent leurs tartines de confiture, croquent à pleines dents des fruits frais. Tous arborent l’étoile jaune. Ce camp « idyllique » sera visité en juin 44 par un envoyé du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui n’y verra que du feu (Claude Lanzmann, dans Un vivant qui passe, 1997, a d’ailleurs interrogé ce délégué du CICR mettant en évidence son absence totale de perspicacité). La plupart de ces déportés, lorsqu’ils ne sont pas morts à Theresienstadt, ont été exterminés à Auschwitz ou autres camps. »

Camp de Theresienstadt près de Prague, et douves de la forteresse où le film de propagande nazie montrait des jardins potagers [Photos YF] Camp de Theresienstadt près de Prague, et douves de la forteresse où le film de propagande nazie montrait des jardins potagers [Photos YF]

. Le dernier des injustes, Claude Lanzmann veut aujourd’hui en faire un Juste. Contre Hannah Arendt, à propos du film de Claude Lanzmann. 

. Terezin ou dessine-moi un ghetto, à propos d’un ouvrage d’Antoine Choplin : Une forêt d’arbres creux (La Fosse aux ours).

[7 avril]

Rwanda : Macron botte en touche

Hervé Berville, député LREM. Hervé Berville, député LREM.
Les archives de l’État français devraient être ouvertes (y compris celles de la DGSE) sauf celles qui sont encore actives. Très bien. Une commission les étudiera et voilà que le Président de la République a écarté de cette commission des historiens et des spécialistes du Rwanda qui avaient toute leur place dans ce travail. Il semblerait que les caciques (actifs et retraités) de l’armée française n’acceptent pas la moindre remise en cause de l’opération Turquoise (certains sont de véritables trolls sur les sites des médias sur le sujet). Mais peut-être que les archives rwandaises pourraient parler elles-mêmes sur ce qu’a fait réellement la France.

Emmanuel Macron a décidé de ne pas se rendre à Kigali lors des commémorations ce week-end des 25 ans du massacre, ni d’envoyer le Premier ministre, ni même un ministre mais un député LREM, Hervé Berville. Si les médias ont relevé cette mise à distance, ils se sont intéressés à l’histoire de cet homme, né Gazigwa Hervé au Rwanda de parents morts avant le génocide. Orphelin, il a été exfiltré vers la France et adopté dans notre pays.

Au risque de surprendre, je considère que cette décision est vraiment une erreur politique : c’est enfermer ce député dans ses origines, mais c’est surtout faire croire à un intérêt pour le Rwanda. Les autorités cherchent à accréditer l’idée que, en étant représentée par un Rwandais concerné par ce drame, la France démontre sa compassion, alors que c’est tout le contraire : en réalité, c’est une façon de dire que tout ça est une affaire de Rwandais. A noter que Nicolas Sarkozy avait voulu envoyer Rama Yade en 2008 et François Hollande Christiane Taubira en 2014. C’est jouer sur l’émotion, tout en bottant en touche. C'est de la petite politique, on n’est pas à la hauteur des enjeux.

[7 avril]

La France et le Rwanda

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Le 25ème anniversaire du génocide rwandais est l’occasion pour plusieurs médias de couvrir amplement le sujet. Synthèse brillante et documentée de Fabrice Arfi sur Mediapart : beaucoup d’informations qui devraient permettre de contrer les quelques révisionnistes qui subsistent, qui voudraient minimiser ce génocide sous prétexte que des massacres de Hutus ont eu lieu dans les pays voisins dans les années précédentes (renvoyant dos à dos les génocidaires et les victimes, comme l’ont fait Natacha Polony sur France Inter en mars 2018, le dessinateur Serguei récemment dans le Monde et bien d’autres sous la bannière de Pierre Péan), que Kagamé (actuel chef de l’État du Rwanda) serait un dictateur, et qui cherchent désespérément à protéger les politiques comme Hubert Védrine et les quelques militaires de haut-rang impliqués dans cet aveuglement des dirigeants de la France en 1994. Le documentaire de France 24 diffusé le 7 avril tend à démontrer que la France a bien sa part de responsabilité, avec des témoignages accusateurs d’officiers supérieurs de l’armée tandis qu’Hubert Védrine s’ingénie à couvrir l’attitude des autorités de l’époque (cohabitation Mitterrand-Balladur) qui transformèrent l’opération Turquoise dite humanitaire sous couvert de l’ONU, en soutien aux génocidaires, avec livraisons d’armes et mise à l’abri des commanditaires.

. Un million de morts et une tache sur le drapeau français, par Fabrice Arfi : 

. Diffusion par LCP le 9 avril d’un documentaire : sept témoignages d'enfants de rescapés, de tueurs, de femmes violées, suivi d'un débat.

. documentaire de France 24 (31 mn seulement) : 

Rwanda, chronique d'un génocide annoncé © FRANCE 24

[7 avril]

. Hubert Védrine a été reçu dans la matinale de France Inter le 10 avril. Il a ressorti tous les arguments de ceux qui militent pour dégager la responsabilité de la France, s’invoquant de la BBC et de la juge Carla Del Ponte (ancienne procureur du Tribunal pénal international), qui ne reprennent jamais les accusations contre la France. Il dit même qu’il a parlé avec Kagamé et des Tutsis qui ne lui ont fait aucun reproche. Si la France avait voulu soutenir les génocidaires, elle serait intervenue bien plus tôt. Si les militaires français n’ont pas protégé les habitants de Bisesero qui comptait sur leur protection et qui ont été massacrés (instruction judiciaire en cours), c’est que l’armée n’avait pas les moyens d’intervention requis. Et d’approuver l’absence de Macron à Kigali lors des commémorations récentes.

« Le Rwanda est un désastre français »

Texte de Guillaume Ancel dans Le Monde du 5 avril. J’avais rencontré, au colloque du "journalisme vivant" de Couthures-sur-Garonne, en août 2016, cet ancien lieutenant-colonel qui témoigne de ce qu’il a vu de l’opération française Turquoise qui aurait fourni des armes aux génocidaires. Il est l'auteur de Rwanda, la fin du silence, Témoignage d'un officier français, avec une préface de Stéphane Audouin-Rouzeau (Les Belles lettres, 2018).

. Rwanda : du fait d'une poignée de décideurs, la France peut être accusée de complicité de génocide.

. Les ateliers de Couthures : Daech, Rwanda, Mediator...

[7 avril]

Woman

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Témoignage bouleversant de Yolande (j’ignore s’il s’agit de Yolande Mukagasana auteur d’un ouvrage sur le génocide du Rwanda La mort n’a pas voulu de moi comme certains semblent le penser). Réalisation par Yann-Arthus Bertrand et Anastasia Mikova, pour la série Woman (après Human et Home). Comme à l’ordinaire, YAB, qui a une vue quelque peu simpliste des rapports de force (en gros, chacun, constatant ses propres responsabilités, doit prendre sa part contre les injustices et pour l’environnement), ne craint pas de faire appel à des sponsors peu crédibles. Quand ce n’est pas la Fondation Liliane-Bettencourt, c’est, ici, Total, BNP, LVMH, Bouygues... cela n’enlève rien à la grandeur d’âme de Yolande, même si ces firmes se donnent bonne conscience à bon marché.

Vidéo : ici.

[12 avril]

 Yanick Lahens sur Haïti

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Le Monde interviewe Yanick Lahens, écrivaine haïtienne, qui inaugure ce printemps la chaire Mondes francophones au Collège de France. Elle y exposera « l’exceptionnalité de la littérature haïtienne » , écrit Gladys Marivat du Monde. Tout d’abord, Yanick Lahens dit sa méfiance envers la « francophonie » : « il faut sortir de ce concept qui est un instrument de négociation politique et économique de la France avec ses anciennes colonies ». « On parlera de ‘monde francophone’ quand on parlera de savoirs partagés. Pour l’heure, ils sont à venir. Car il n’est pas normal qu’un bachelier normalement scolarisé en Haïti en sache plus sur l’histoire de France que quelqu’un qui a fait un doctorat en France n’en sait sur Haïti.» Elle rappelle fièrement que Haïti fut la première république noire du monde, en 1804. La « fille de la petite bourgeoisie » de Port-au-Prince reconnaît que son pays a connu tellement de catastrophes que l’on a pu parler de « malédiction d’Haïti » (catastrophes naturelles, dictatures, violence, misère) mais elle tient à préciser que les Haïtiens ont souffert d’un embargo imposé par l’ONU de 1991 à 1994 suite à un coup d’État militaire et, auparavant, de 120 années passées à rembourser à la France la « dette » de l’indépendance. La France a en effet exigé, par une ordonnance de 1825, 150 millions de francs-or pour dédommager les anciens colons et a de ce fait saigner son ancienne colonie. Pas sûr qu’un titulaire d’un doctorat en France le sache.

[22 mars]

Femmes révoltées

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Cette photo de Lana H. Haroun sur Twitter est publiée par plusieurs médias : manifestation le 8 avril contre le pouvoir au Soudan, à Khartoum, qui aboutit au renversement du dictateur Omar al-Bachir. Franchement, de quoi se réjouir. Mais je suspecte Causeur d’Elisabeth Lévy, Marianne de Natacha Polony et Valeurs Actuelles, canard de la droite-extrême co-possédé par Olivier Dassault patron du Figaro, de fourbir leurs armes pour s’en prendre aux femmes portant le voile, preuve de leur soumission.

[12 avril]

Oradour, Mémorial

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Il est certain que ces photos sont pour la plupart malsaines. Il semble que des visiteurs ne mesurent pas que l’ensemble de ces ruines constitue un mémorial qui exige le respect. J’ai abordé la question de ces ruines comme lieu de mémoire dans cet article.

. D'Auschwitz à Oradour-sur-Glane : une question de décence.

. Oradour : la mémoire en ruines.

[5 avril]

La bleuïte

LCP diffusait le 13 avril un documentaire sur la « bleuite » cette méthode utilisée pendant la guerre d’Algérie par le capitaine Paul-Alain Léger pour retourner des combattants du FLN, puis à carrément intoxiquer les chefs de groupe leur faisant croire à des trahisons, ce qui a provoqué une énorme suspicion et des exécutions de « traîtres » qui ne l’étaient pas. On évalue à 4000 le nombre de combattants du FLN abattus par leurs propres compagnons. Plus efficace que la torture. « Personne n’aime en parler, ni la France qui a gagné cette guerre de l’ombre, ni l’Algérie qui a payé le prix du sang ».

. documentaire visible sur Youtube.

LA BLEUITE DOCUMENTAIRE COMPLET 2018, L'AUTRE GUERRE D'ALGERIE © TV FOLKLORE AMAZIGH ⵣ

 Un monde de contraste

Sur son compte Instagram, le Turc Uğur alias Ugurgallen, très marqué par la guerre en Syrie, publie des montages de photos chocs qui opposent des situations contrastées choquantes. On peut rêver d’un monde où la diversité sera d’un autre ordre, mais plus celui de l’horreur. 

Shocking Contrast Between The Two Worlds On Our Planet Credit: ugurgallen © The Mashup TV

La future mosquée Sainte-Sophie

Sainte-Sophie à Istanbul [Photo YF] Sainte-Sophie à Istanbul [Photo YF]
Istambul compte de nombreuses mosquées prestigieuses : la plus célèbre est celle de Soliman le Magnifique, mais aussi la mosquée Bleue, la mosquée du Prince, celle du Conquérant, celle de Beyazit, de Rüstem Pasa, de Mihrimah, de la Sultane-Mère, de la Lumière d’Osman, de Selim et une bonne dizaine d’autres. Toutes construites avec de gigantesques coupoles et des demi-coupoles, les arcs de coupoles reposant sur d’énormes piliers. La basilique Sainte-Sophie, construite antérieurement sur un modèle comparable (au VIème siècle), est devenue mosquée après la conquête ottomane en 1453, avec rajout de minarets. En 1935, Atatürk, premier président de la République de Turquie, transforma cette mosquée, ancienne basilique, en musée. On y trouve des mosaïques splendides représentant le Christ, sa mère, et autres images des croyances chrétiennes. Le président actuel, Recep Erdogan, voulant faire diversion à l’approche des prochaines municipales, prétend que le peuple lui demande d’en faire une mosquée. Va-t-il pousser le bouchon jusqu’à transformer les petites églises troglodytes de Göreme, en Cappadoce, en medersa ?

 [29 mars]

 

Ces petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook aux dates indiquées entre crochets. Elles sont publiées ici avec, parfois, quelques compléments.

Billet n° 462

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