Richard Malka : l’islamisme c’est l’Inquisition !

L’avocat de Charlie Hebdo a estimé, perspicace, qu’il était normal que les complices des tueurs soient condamnés, établissant par ailleurs une assimilation osée entre djihadistes et exécuteurs de l’Inquisition. Lors de sa plaidoirie, il avait fait un distinguo subtil entre critiquer une religion et s’attaquer à ses croyants.

Hier, après le prononcé des verdicts au procès des attentats de janvier 2015, Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, a démontré une nouvelle fois les limites de sa pensée [voir ici chronique suivante]. Il dit d’abord que le jugement de la Cour livre un message : sans la nébuleuse qui entoure un terroriste, il n’y a pas d’attentat. Et qu’il est bon que ceux qui participent à cette nébuleuse soient condamnés. Quelle découverte ! Pour le moment, on n’a entendu personne prétendre que les complices d’un tueur devait bénéficier de la clémence des juges.

[site Midi Libre] [site Midi Libre]

Puis, cherchant à faire date, il enchaîne, dans une déclaration qu’il semble avoir préparée même s’il butte sur les mots : « ce danger, l’islamisme, qui est un fascisme, on ne peut pas lui trouver d’excuses. Il n’y a pas d’accommodements à avoir, de bienveillance, de mansuétude, de complaisance ou d’excuse à trouver au fascisme ». Ça c’est puissant : que celui qui cherche des excuses aux fascistes, qui éprouve à leurs égards de la bienveillance, lève la main (sauf s’il est lui-même fasciste évidemment). « Et j’espère qu’on n’entendra plus ces excuses comme on les a entendues par le passé, [mais] c’est un vœu pieu parce que je les entends tous les jours parfois [sic] ». On commence à comprendre, affirme-t-il, qu’« il n’y a pas d’excuses à trouver et que ce n’est pas islamophobe que de dire cela ». Ah, tiens, si on comprend bien, ne sont accuser d’islamophobie que ceux qui osent critiquer les massacreurs ?

Et de poursuivre son gloubi-boulga en établissant ce grand parallèle historique : « il y a lieu de distinguer l’islamisme (qui est une dérive politique, comme l’Inquisition l’a été du christianisme) de l’islam lui-même ». Là, il nous fait du Pascal Bruckner : rappelons que ce dernier, lors de L’Émission Politique sur France 2, le 30 novembre 2017, établissait la même comparaison. Malka et Bruckner, ces deux piliers de radio et de télé, où ils ont leurs ronds de serviette, pérorent sans savoir, car il n’y a aucun rapport entre le djihadisme et l’Inquisition : cette dernière agissait au nom express de l’Église catholique, sur ordre de celle-ci qui représentait le catholicisme es-qualité et emportait avec elle tout le monde chrétien. Tandis que Daech et les terroristes djihadistes, strictement minoritaires dans l’islam, ne peuvent prétendre parler au nom de l’ensemble de cette religion, qu’ils ne sont pas habilités à représenter. Commettre cette confusion est un aveu : pour eux, Daech c’est l’islam et réciproquement. Alors même que le plus grand nombre de victimes de ce djihadisme sont des musulmans. Malka et Bruckner ont l’outrecuidance de se réclamer de la laïcité, mais s’ingénient à attiser les haines dans l’espace public.

Richard Malka, qui manifestement cherchait à faire de sa déclaration à la presse une tribune moins à l’encontre des condamnés du jour que contre tous ceux qui ne pensent pas comme lui et sont, de ce fait, forcément complices des tueurs, finit en proclamant : « on ne tue pas, on ne menace pas de mort parce qu’on a une idée différente de la vôtre, parce qu’il dessine, parce qu’il enseigne ». Bravo, j’applaudis des deux mains, d’ailleurs il ne doit pas y avoir grand monde à penser le contraire.

N’est pas Henri Leclerc ou Thierry Levy qui veut.

Le 19 octobre, dans l’émission C à vous, Richard Malka s’en est pris sévèrement à Mediapart tout en affichant son sourire de ravi de la crèche, comme s'il craignait toujours de ne pas convaincre. Il reprochait au média en ligne d’avoir parlé d’« exécution sommaire » à propos de la mort du meurtrier de Samuel Paty : « c’est la seule chose qu’ils ont trouvé à faire », lâche-t-il sentencieux. Il sait pertinemment que c’est un billet de blog et non pas la rédaction de Mediapart : il n’empêche, en toute connaissance de cause, il participe à cette petite manipulation médiatique, sans être contré par l'animatrice de l'émission et ses collaborateurs. 

 La plaidoirie de Richard Malka

 Il se dit que Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, aurait prononcé une sacrée plaidoirie au procès des attentats de janvier 2015 (« puissante » écrit Le Monde qui a reproduit de larges extraits). Pour ma part, je trouve que c’est une plaidoirie enlevée, mais je ne suis pas convaincu qu’elle soit puissante, encore moins qu’elle fera date dans l’histoire des prétoires. Le sujet est si tragique que les propos de l’avocat des victimes sont forcément touchants, mais sur le fond, comme lorsqu’il se répand sur les plateaux de télé, il me semble un peu court. Il a déroulé plusieurs historiques : celui des caricatures, celui du droit au blasphème depuis 1791 (rien à redire). Puis son argumentation tourne autour d’un seul point : certes, il est interdit d’insulter des croyants, d’ailleurs les caricatures ne se moquaient pas des musulmans, car ce serait « du racisme ou de l’antisémitisme », par contre, on peut se moquer d’une religion.

France 5, lors de l' émission C à vous, le 29 janvier 2020. France 5, lors de l' émission C à vous, le 29 janvier 2020.
Sur France 5, lors de l' émission C à vous, le 29 janvier dernier, il considérait que « c’est aussi simple que ça » : on peut dire que le christianisme est con, mais pas que les chrétiens le sont parce qu’alors « on s’en prend à une communauté ». Quitte à se contredire, il va jusqu’à affirmer dans sa plaidoirie qu’il n’y a jamais eu de caricatures des religions, « ce sont des caricatures du fanatisme religieux ». Il précise même que parmi les caricatures du journal danois, diffusées dans le monde arabe en 2005, qui ont mis le feu aux poudres, l’une d’elles émanait en fait d’un « site de fous furieux, des suprémacistes blancs américains » (est-ce à dire que celle-là était condamnable ?).

On voit que le distinguo est spécieux, sinon hypocrite car les discours anti-islam se confondent bien souvent avec une haine anti-Musulmans, et que l’argumentaire manque de cohérence. Mais ce qui est le plus problématique c’est cette  propension de Richard Malka, à reprocher à quiconque émet des réserves sur les caricatures d’être complice des tueurs (comme si ces derniers attendaient pour agir de connaître les remarques des uns et des autres). Cet amalgame insupportable porte atteinte à la liberté d’expression. Évidemment, il n’est pas le seul à le faire, tout un courant identitaire en France lui emboite le pas, avec cette accusation diffamatoire de « collabos » faite à l’encontre de ceux qui, luttant contre le racisme, mettent en garde face à l’islamophobie rampante. Pour des raisons que j’ignore, il est resté sur ce point en retrait dans sa plaidoirie, se contentant d’une allusion à ceux qui « choisissent de pactiser ».

Un journal, a fortiori satirique, a un droit absolu de critiquer (et de se moquer) d’une religion et je dirais même de ses croyants (sachant que la différence est très ténue), mais, en corollaire, aucun  acte d’autorité ne doit contraindre quiconque à approuver ces critiques et ces caricatures et à en s’en faire propagandiste (comme d’aucuns l’ont exigé). En somme, je revendique le « oui mais » qui hérisse le poil à Richard Malka (et à bien d’autres). Dans une interview au Point le 5 septembre, il stigmatisait « ces complices intellectuels qui ont du sang sur les mains », accusation excessivement grave qu'il se gardera sans doute de préciser, sous peine de poursuites devant les tribunaux. Constatant que dans les collèges, on enseigne qu’il faut « respecter les religions et ne pas blesser les croyants », il appelait à ce que l’on fasse exactement l’inverse, puis il recommandait à ce que l’on soit « radicalement blasphémateur ». Pour ma part, lorsque je visite une cathédrale, une synagogue ou une mosquée, je ne me contente pas de respecter les lieux à cause du gardien : je n’éprouve tout simplement aucune envie de blesser les croyants.

Enfin finalement pour finir, faut-il le préciser : en ce domaine comme dans d’autres, aucun acte de violence ni de menace même verbale n'est justifié. Au pire, il y a en démocratie des tribunaux pour juger si des dessins, des écrits ou des propos sont diffamatoires ou insultants. Pour cela, il me paraît justifié que, sur les réseaux sociaux, on sache qui écrit : soit en supprimant l'anonymat incitateur à la haine irresponsable, soit au moins en permettant l'accès judiciaire, sans restrictions, à l'identité de celui qui profère des menaces. [8 décembre]

 L’État ne renforce pas la laïcité

bauberot
Jean Baubérot, historien et sociologue, un des plus grands spécialistes des religions, a accordé une interview au Monde le 15 décembre sur le projet de loi « confortant le respect des principes républicains ». Il reproche à l’État d’affirmer qu’il veut renforcer la laïcité « alors qu’il porte atteinte à la séparation des religions et de l’État ». Il décortique le texte, considérant qu’il remet en question les libertés fondamentales et risque d’être contre-productif. Il rappelle les débats de la loi de 1905 : A. Briand et J. Jaurès affichaient des positions équilibrées, du coup ils furent accusés d’être des « socialo-papalins », comme d’autres sont accusés de façon simpliste aujourd’hui d’« islamo-gauchistes ». Le projet de loi devait inclure des mesures en faveur de la mixité sociale, mais au final ont disparu.

Jean Baubérot note que, paradoxalement, c’est l’Armée qui est l’institution qui maîtrise le mieux le sujet : elle est au premier rang du combat contre le terrorisme tout en ayant un comportement tolérant envers ses recrues de confession musulmane ! A lire absolument. [15 décembre]

« Le gouvernement affirme renforcer la laïcité, alors qu’il porte atteinte à la séparation des religions et de l’Etat »

Sabotage : la laïcité instrumentalisée

Marlène Schiappa annonce sans vergogne (et sur une radio confessionnelle, Radio J) le sabotage de l’Observatoire de la laïcité présidé par Jean-Louis Bianco, pour être remplacé par une « structure » bien contrôlée par l’État. Celles et ceux qui instrumentalisent la laïcité pour dérouler impunément un discours identitaire et systématiquement anti-Musulmans marquent un point. [14 décembre]

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. voir mon billet récent Petites chroniques des temps oubliés, dans lequel j’évoque l’interview d’Edgar Morin (le Monde du 21 novembre) dans laquelle il constate un raidissement des antagonismes de deux France : l’une humaniste, l’autre identitaire.

. on lira également avec intérêt le long article de Valentine Faure dans le Monde du 11 décembre : « Islamo-gauchisme » : histoire tortueuse d’une expression devenue une invective.

[illustration Sergio Aquindo, in Le Monde] [illustration Sergio Aquindo, in Le Monde]

 

Certaines de ces petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook à la date indiquée entre crochets.

Billet n° 592

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et .

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