Le Secours Catholique, la pauvreté et la Primaire

Le Secours Catholique publie son rapport annuel sur l'état de la pauvreté en France. Présidée par une ancienne militante du Modem et adjointe d'Alain Juppé à Bordeaux, l'association caritative interpelle, à cette occasion, non pas les futurs candidats à la Présidentielle mais ceux de la Primaire de la droite et du centre.

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Le Secours Catholique déclare avoir rencontré 608 500 ménages en situation de pauvreté, dans ses antennes locales, soit 1 463 000 personnes (1). La fréquentation s'est accrue de 2,7 % par rapport à 2014. 65 % d'entre eux ne perçoivent que 672 € par mois, soit 67 % du seuil de pauvreté et un ménage sur cinq ne disposait d'aucune ressource. L'étude porte sur 85 179 fiches statistiques. Chaque ménage rencontré fait en effet l'objet d'une fiche : soit pour alimenter cette étude annuelle, soit pour éviter des fraudes éventuelles, cette assistance charitable devient ainsi parfois plus administrative que les administrations elles-mêmes.

L'institution précise qu'elle vient en "appui fortement complémentaire des services sociaux". Ainsi, chaque année, 1/3 des ménages accueillis sont déjà connus, les autres, rencontrés pour la première fois, sont envoyés par divers organismes publics ou privés, à 78 % par les services sociaux. Ceci est dû au fait que le Secours Catholique ne se contente pas du déclaratif mais exige des personnes qui les sollicitent une attestation d'un service social attestant de leur précarité. Ce qui permet au rapport, paradoxalement, de pointer "du doigt les limites des services sociaux et leur potentielle insuffisance dans la prise en charge de l'ensemble des besoins, financiers mais également humains et psychologiques, exprimés par ces personnes".

Les besoins repérés sont : l'écoute et l'alimentation. Il est noté que la nette augmentation en besoins alimentaires date des années 2010 et 2012 (conséquence de la crise économique de 2008 et augmentation des prix des denrées alimentaires). La demande d'écoute et de conseils serait davantage le fait de jeunes hommes, étrangers ou vivant seuls, sans ressources. Le rapport relève un "fort degré d'isolement des personnes rencontrées" : plus de 60 % n'ont aucun proche sur qui compter, près de 80 % n'ont aucune activité sociale ou collective. Cette demande de lien social "semble une nouvelle fois souligner le rôle joué par des associations comme le Secours Catholique en parallèle des services sociaux dont la marge de manœuvre peut être parfois insuffisante ou limitée à des besoins proprement monétaires et matériels".

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Passons sur la notion de "services sociaux"(qui désignent théoriquement seulement les services employant des assistants de service social), cette remarque du rapport amène à s'interroger sur le lien entre action sociale publique et action caritative et bénévole. L'action sociale publique (donc avec les "services sociaux" au sens large) ne répond pas seulement aux besoins monétaires et matériels, perception quelque peu caricaturale de leurs fonctions. Il s'agit aussi de permettre l'accès aux droits sociaux, à prodiguer des conseils, à aider les personnes en difficulté à retrouver une autonomie de vie (par divers moyens, y compris par des actions participatives, visant à retrouver du pouvoir d'agir), à savoir les orienter vers les services compétents. On appelle cela de l'accompagnement social. Quant à la présence auprès des personnes isolées, il est certain que le service social ne peut pas tout assurer. Personnellement, je considère que les associations caritatives ont un rôle à jouer à ce niveau : elles ne devraient pas avoir à fournir une aide alimentaire aux personnes démunies (l'action publique devrait y pourvoir). Par contre, jamais un service public ne pourra assurer, au jour le jour, le soutien amical, convivial, nécessaire pour qu'une personne en perdition puisse se reconstruire. Une fois qu'un routard, grâce à l'intervention d'un service spécialement missionné pour ça, s'est enfin posé, a obtenu un logement, des ressources stables, des soins appropriés après des années de galère, il lui reste à surmonter cet isolement "au chaud". C'est là que le caritatif, l'engagement bénévole devrait se donner à plein. Car jamais des services officiels ne pourront assumer véritablement cette tâche.

Dans le rapport, Axel Brodiez-Dolino, du Cnrs, constate que la situation s'est durcie pour les étrangers, qui sont 36 % à être reçus par le Secours Catholique (contre 17 % en 1982, lors du premier rapport), et 19 % de sans-papiers (contre 3 en 1982). Elle relève également le vieillissement de la population aidée : précarisation du travail, et chômage de fin de carrière. Par contre, la pauvreté des familles mono-parentales, qui a été longtemps en hausse, semble se stabiliser. Elle note ce "retissage du lien social" qu'assurent les associations et leurs "inventions de solutions", citant le fondateur du Secours Catholique, Jean Rhodain, qui disait : "la charité d'aujourd'hui [doit être]la politique de demain". Formule qui date quelque peu : non seulement des acteurs publics ont depuis belle lurette été producteurs d'idées nouvelles, mais les "inventions" d'aujourd'hui n'émanent pas seulement du caritatif.

Mais il importe d'apprécier sa remarque sur le reproche d'"assistanat" qui méconnait le fait que "ce ne sont pas tant les pauvres qui manquent au travail que le travail (digne et stable) qui manque aux pauvres". Elle fustige à juste titre les "idées fausses sur les pauvres et la pauvreté", qui "engendrent un  regard social hostile et, dès lors, des fractures sociales, économiques, culturelles et politiques catalysant elles-mêmes des attitudes délétères. Mettre un terme à ces mécanismes est la condition d'une société pacifiée".

Un sociologue, Antoine Pécoud, commente les chiffres sur les migrants et cite Hannah Arendt : ils ont "le droit d'avoir des droits". Il s'emploie à démonter des thèses qui courent selon lesquelles les migrants ont eu tort de quitter leur pays, et que "pour lutter contre la pauvreté des migrants il faudrait donc avant tout lutter contre les migrants". Au moment où dans les milieux catholiques de droite ou d'extrême-droite, on est bien loin des invitations papales à accueillir les rejetés, il est réconfortant de lire ces lignes incitant les sociétés d'accueil à repenser les mécanismes d'aide et de solidarité afin de trouver les solutions pour lutter efficacement contre la pauvreté des étrangers.

Bien d'autres données sont fournies dans cette étude (2). A consulter ici : L'état de la pauvreté en France.

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Appel aux candidats à la Primaire de droite et du centre

Le Secours Catholique profite de la parution de son rapport pour interpeller les candidats à la Primaire de la droite et du centre : "Nous vous demandons de mettre la lutte contre la pauvreté et contre le chômage de longue durée au cœur de votre projet de société", les invitant à "remettre les personnes vivant les situations de précarité au cœur des débats et de la recherche de solutions", écrit Véronique Fayet, présidente de l'association, ancienne militante et élue du Modem de François Bayrou, ancienne adjointe d'Alain Juppé à la mairie de Bordeaux. 

"Alors que les discours stigmatisants sur l’assistanat se propagent, notre rapport confirme que les personnes en situation de précarité ne recourent que partiellement à leurs droits, se battent pour trouver un emploi de moins en moins accessible ou survivent avec un emploi précaire", précise la lettre aux candidats à l'Élysée. Par ailleurs, une campagne contre les préjugés envers les personnes démunies est prévue avant l'élection présidentielle. On sent là la concurrence entre associations, ATD-Quart monde ayant lancé récemment sa propre campagne contre les discriminations pour précarité sociale et la "pauvrophobie". Et le Secours Populaire idem. Disons que plus il y a d'opposants aux discours de racisme social, mieux ça vaut.

 Restait à savoir ce que les 7 candidats à la Primaire de la droite et du centre allaient faire de cet appel. Depuis le début de leurs campagnes, plusieurs ne s'étaient  pas privés de tenir des propos de rejets des plus pauvres. Depuis le début des débats télévisés, ils n'avaient rien dit sur ce drame de la pauvreté dans notre pays.

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Le soir du 17 novembre lors du débat sur France 2, interrogés sur l'appel lancé par le Secours Catholique ("sur le RSA", dixit Pujadas) et sur les dépenses en forte hausse dans des départements comme le Nord, les réponses ont été particulièrement ineptes. Tout d'abord, on ne sent aucune préoccupation pour les populations victimes : ces hommes et femme politiques vivant avec 15 à 20 000 € par mois, certains beaucoup plus, n'ont aucune compassion  pour ceux qui doivent se débrouiller pour "vivre" avec 450 €, et à cause de politiques économiques qu'ils ont impulsées (libéralisme économique dont ils réclament l'aggravation). Ils ressassent que les aides sociales ne doivent pas dépasser 75 % des revenus du travail (le Smic), suggérant malhonnêtement que ce serait le cas actuellement, ce qui est strictement faux. Ils envisagent la création d'une allocation unique, tarte à la crème qui ne recouvre rien de précis (comment prendre en compte allocation logement et allocations familiales, la complexité, quoiqu'on en dise, permet d'affiner les aides en fonction de la diversité des situations). En voulant réduire l'usine à gaz, on peut tout simplement en créer de nouvelles. Fillon, craignant les reproches, tient à dissocier les minima sociaux des aides aux personnes âgées et aux personnes handicapées, prétendant que ces dernières ne sont pas en situation d'assistance. Et si, elles le sont : aucune n'a cotisé pour l'allocation personnalisée d'autonomie, ou l'allocation d'adulte handicapé, donc on est bien dans l'assistance, et il n'y a rien d'infamant en cela, comme celui qui, victime de l'absence d'emploi, galère avec le RSA. Fillon nous fait le coup moyenâgeux du bon et mauvais pauvre.

S'ils s'expriment peu c'est parce que la pauvreté n'intéresse pas, elle est dans le collimateur des populations craignant le déclassement et donc les politiques tiennent un discours convenu pour surtout ne pas paraître solidaires. Cercle vicieux qui vient alimenter encore plus le rejet des plus démunis. Si possible, en disant n'importe quoi comme l'affirmation de Fillon selon laquelle dès les premières heures de travail une personne au RSA y perd. Ce qui lui permet d'entendre "le cri de colère" de ceux qui "travaillent pour ceux qui ne travaillent pas". Ou Le Maire parlant des 30 000 enfants pauvres. On est ébahi devant tant d'incompétence et de désintérêt pour le sujet : en réalité, on évalue à 30 000 le nombre d'enfants à la rue avec leurs parents SDF, et à 3 millions le nombre d'enfants en dessous du seuil de pauvreté. Ou Sarkozy voulant supprimer l'aide médicale d'État (comme si elle n'avait pas existé sous son règne, même si c'était avec un droit d'entrée de 30 €, totalement inutile). Le même veut interdire les aides sociales non contributives (à noter que c'est le propre d'une aide sociale que d'être non contributive) aux étrangers pour reverser l'économie faite aux personnes âgées : est-ce que l'on peut faire pire en matière de démagogie ? Sans parler du fait qu'en principe les aides sociales pour les étrangers ne s'acquièrent qu'au bout d'un certain temps de présence sur le territoire (5 ans pour le RSA), ce qu'il se gardera bien de préciser. Le candidat de l'extrême droite (Poisson) a glissé qu'il était pour le revenu universel, sans en dire plus. NKM également, mais après le débat (dans les couloirs).  

Tous les propos de ceux qui se sont exprimés sur ces questions sociales ont été d'évoquer la méfiance, la suspicion envers ceux qui doivent vivre des minima sociaux, avec des allusions permanentes sur le fait qu'ils ne voudraient pas travailler, sur les mesures à prendre pour réduire leurs moyens d'existence pour les inciter à accepter tout emploi vacant (comme s'il y en avait).

Les historiens se pencheront un jour peut-être sur cette époque où une société s'est mise à insulter ceux qu'elle avait jetés à la rue.

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(1) Ce qui semble correspondre à un coefficient-type de 2,4 personnes par ménage, à peine supérieur à celui de l'ensemble des ménages français qui est de 2,3, ce qui est étrange, car on aurait pu penser que le Secours Catholique recevait de plus en plus de familles avec enfants, ce que dit d'ailleurs le rapport.

(2) L'étude note que 38 % des accueillis au Secours Catholique, éligibles au RSA socle, ne le demandent pas. Le chiffre communément admis depuis au moins 5 ans, établi par des chercheurs, est 35 % (je l'ai évoqué sur ce blog depuis la première révélation, sous François Fillon). Étonnant que les personnes qui sollicitent le Secours Catholique correspondent à ce chiffre, et même davantage. Par ailleurs, l'étude indique que le non-recours pour le RSA-activité est de 66 % : le chiffre connu officiel est 68 %. Là encore, il est assez étonnant que les chiffres puissent ainsi corroborer, car les personnes qui s'adressent au Secours Catholique ne sont certainement pas celles qui perçoivent un salaire, si faible soit-il, et si c'est le cas on voit assez mal pourquoi elles viendraient demander aide à l'association caritative en refusant  cette aide sociale légale (à noter que depuis 2016, il n'y a plus de RSA-activité mais une prime activité versée par la CAF ou la MSA).

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Mes remarques sont là pour mettre un peu de distance devant ce souci de sérieux qu'ont ces associations caritatives cherchant à faire jeu égal avec des instances bien plus outillées comme l'Observatoire des inégalités ou l'Observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (ONPES). Plutôt que de chercher à se donner une crédibilité avec chacun son petit rapport qui croit pouvoir couvrir la totalité du sujet (mais en réalité à travers leur seul champ d'intervention), il serait certainement plus efficace que toutes ces associations caritatives participent à une étude commune, par exemple avec le collectif Alerte qui regroupe 38 associations et dont la portée serait sans doute plus forte. L'idéal serait d'aller plus loin encore : que se joignent à un tel travail d'ensemble des professionnels d'instances publiques qui disposent de données non négligeables, exploitables. Il est possible que cette protestation collective, n'ayant pas pour but des intérêts circonscrits, aurait un impact sur l'opinion publique et les politiques sans aucune mesure avec ce qui se passe aujourd'hui. Rappelons que le Secours Populaire avait sorti son baromètre annuel de la pauvreté… en septembre dernier.

 

. Voir Jean-Luc Mélenchon parlant de la pauvreté : à propos de ceux qui ont "moyen de rien", lien avec mon compte Facebook (ici).

 

Billet n° 292

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