« Benni » disjoncte

Ce film allemand sorti en salle le 18 mars décrit le comportement d’une enfant de 9 ans sujette à des crises de colère brutales et l’attitude, en retour, de divers intervenants qui font tout, et pire encore, pour qu’elle ait une vie meilleure. Magistralement interprété par l’enfant Helena Zengel.

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Le film de Nora Fingscheidt (dont le titre en Allemagne a hésité entre « crash » et « disjoncteur ») nous montre Benni, qui pète les plombs car rejetée par sa mère. Elle épuise tous les intervenants sociaux, médicaux, éducatifs, qui gravitent autour d’elle. C’est l’histoire de multiples tentatives pour lui venir en aide.

La réalisatrice vient du film documentaire et s’est intéressée aux désirs contradictoires des enfants. C’est ce qu’elle met en évidence dans ce film de fiction, qui très souvent donne l’impression d’être pris sur le vif, avec une enfant révélant toute sa complexité et des professionnels voulant bien faire mais dépassés par les événements. Le casting a été très long avant de trouver Helena Zengel dont le jeu est époustouflant : boudeuse, souriante, colérique, apaisée…

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On comprend que sa mère est en difficulté, avec deux autres enfants plus jeunes et un compagnon dont les relations avec Benni sont particulièrement perturbées. Il faut dire que Benni n’est pas de tout repos, elle se met sans cesse en danger et présente des symptômes impressionnants (ses accès de colère sont le plus souvent dus au fait qu’on lui a touché le visage). Elle connaît donc tour à tour l’hôpital psychiatrique, le foyer, la famille d’accueil et inversement. Tous les protagonistes qui la prennent en charge sont aux petits soins.

J’ignore si le cinéma allemand prône habituellement un tel respect pour les professionnels du secteur de l’enfance mais c’est surprenant : car en France (exception notable : La Tête haute d’Emmanuelle Bercot), il est rare que le documentaire ou la fiction rendent compte ainsi de la réalité du terrain. Là, éducateurs, éducatrice, psychiatre, assistante sociale, assistant de vie scolaire, sont presque tous des individus engagés, soucieux de faire au mieux, perturbés par les crises de cette enfant, désireux de lui offrir vraiment une vie meilleure. Ils tâtonnent, hésitent, tentent toujours de nouvelles solutions : comme trois jours en forêt, à la dure, avec son AVS, ou retour chez une assistante familiale où elle avait séjourné auparavant, et même envoi dans une expérience éducative… qui se déroule au Kenya. Mais Benni, qui manifestement a besoin d’être aimé (ce qui est banal) et de pouvoir compter plus que tout pour quelqu’un, met régulièrement tout en échec.

Micha, l'AVS Micha, l'AVS
La réalisatrice tient à montrer l’investissement des professionnels et la façon dont ils prennent à cœur leur mission. Conduits parfois à passer les limites : comme lorsque l’assistante sociale, face à une mère qui ne tient pas ses engagements, s’écroule en larmes, avec cette scène touchante où Benni vient la consoler ; ou lorsque Micha, l’AVS, recueille Benni chez lui pour un soir, et s’en veut terriblement de n’avoir pas respecté les règles professionnelles de la « bonne distance ».

Benni consolant l'assistante sociale désespérée Benni consolant l'assistante sociale désespérée
Le scénario tient la route, trop peut-être car les rebondissements, qui sur le fond se ressemblent, pourraient être raccourcis. Les faits sont plausibles : les professionnels du secteur ne seront pas en terrain inconnu. Ma réserve serait peut-être que la bonne volonté est souvent déçue parce qu’il y a une part de naïveté : nous présenter le retour possible de Benni auprès de sa mère sous prétexte que cette dernière a quitté enfin son compagnon ne prend pas en compte la problématique de l’enfant et de sa famille que le film donnait pourtant à voir. Ce qui signifie peut-être que la réalisatrice prend elle-même ses distances avec les moyens mis en œuvre. Et ses moyens sont de taille : non seulement l’AVS est présent dans la classe, mais de nombreux professionnels sont mobilisés pour elle et des réunions fréquentes ont lieu, parfois en présence de la mère (quand elle veut bien venir) où on retrouve l’AS, les éducs, l’AVS, l’instit, la psy…

Quand la lumière revient, la salle est muette : stupéfaite, abasourdie. Les spectateurs sont enthousiastes mais après une telle histoire il semble que des applaudissements, habituels dans un festival, seraient déplacés.   

Benni : bande-annonce © Tempête de bandes-annonces sur le Web

. film vu en avant-première le 4 octobre 2019 dans le cadre du Festival Indépendance(s)&Création de Ciné 32, à Auch (Gers).

Le titre en Allemagne a hésité entre "Systeme Crasher" et "Systemsprenger" Le titre en Allemagne a hésité entre "Systeme Crasher" et "Systemsprenger"

Billet n° 536

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