"La France est colonisée par les migrants"

Nicolas Dupont-Aignan a déversé systématiquement chez Ruquier, samedi, tout un discours d'extrême-droite contre les migrants et les réfugiés, prenant un malin plaisir à se moquer de ses interlocuteurs qualifiés de "petite caste". Comme le FN, il lève le pied sur les attaques anti-assistés. Une alliance avec Le Pen et Wauquiez pourrait bien faire des dégâts.

Nicolas Dupont-Aignan, ONPC, France 2, 23 juin 2018 Nicolas Dupont-Aignan, ONPC, France 2, 23 juin 2018
Nicolas Dupont-Aignan était chez Ruquier samedi 23 juin. Avec ses airs bon chic bon genre, il a déversé toute sa haine contre les migrants, les accusant de coloniser notre pays, prônant de les renvoyer en Lybie même si c'est l'enfer (il faut cesser de "rattraper" les naufragés en mer). Il agite (depuis longtemps) la menace d'une Afrique dont le nombre d'habitants pourrait doubler d'ici 30 ans, rejoignant les identitaires sur le "grand remplacement" : "on va déstabiliser nos pays". Il accuse la France d'être le seul pays à verser le RSA aux migrants, tandis que l'"on restreint les droits des Français pour les migrants en versant des milliards pour les accueillir". "Les Français n'en peuvent plus de payer pour une fausse générosité".

C'est ce même individu qui avait osé prétendre que sur la frontière Turquie-Syrie il avait rencontré des réfugiés lui ayant dit qu'ils voulaient venir en France compte tenu des "aides sociales" qui y sont distribuées.

Là, il loue la colonisation qui fut menée en Afrique, confond régulièrement dans ses propos les réfugiés avec les terroristes, sans être repris sur ce point par ses interlocuteurs. C'est quand il traite Moix, Angot ou Ruquier de "petite caste" privilégiée, habitant "les beaux quartiers" et "les jardins du Luxembourg", qu'il provoque chez eux une belle colère. C'est sans doute ce qu'il cherchait : en bon populiste, il brocarde cette petite caste afin de faire croire qu'il n'en est pas. Et surfe sur les propos xénophobes, racistes, pour capter un électorat qui y serait perméable. Ce qui est délétère c'est qu'un tel discours soit possible (autorisé) en France aujourd'hui mais aussi qu'en face il a affaire à des histrions incapables de contester son propos sur bien des points, comme la baisse des retraites pour payer les migrants, sur les milliards qui leur seraient versés, ou les terroristes qui seraient des étrangers venus d'ailleurs. Jusqu'à Yann Moix qui, voulant faire sa belle âme, s'enferre en assimilant les victimes tuées par balle sur les terrasses de Paris aux SDF morts dans la rue.

Il va de soi que face à la montée des idées d'extrême-droite (surenchère permanente entre Le Pen, Dupont-Aignan et Wauquiez, mais aussi, dans une certaine mesure, Collomb), il importe qu'une argumentation sérieuse soit tenue, ce que ne font pas ces pourfendeurs imbus d’eux-mêmes qui s'étranglent quand ils sont traités de bourgeois par des fachos mais qui ne préparent pas sérieusement leurs dossiers, plus soucieux d'édulcorer l'image de leur petite personne que de combattre sur le fond les affirmations de leurs adversaires, y compris quand elles sont facilement démontables.

Le meilleur aura été Bernie Bonvoisin, le rockeur, qui derrière ses lunettes sombres, a lâché au député Debout la France : "tu me saoûles", "t'as qu'à envoyer ton discours sur une clé Usb".

Dupont-Aignan rêve d'une alliance Debout La France, Rassemblement National, Les Républicains, où il pourrait tenir une place centrale dans un regroupement qui pourrait bien faire des scores jamais égalés pour l'extrême-droite et la droite-extrême. Je note que, comme Marine Le Pen, il lève le pied sur ses attaques habituelles anti-assistés, sans doute persuadé qu'il peut gratter des voix chez les plus démunis. Seul Wauquiez continue à déverser ses diatribes contre les inactifs du RSA (sans parler de certains dans la majorité), mais il pourrait bien les rejoindre, conscient  que tout axer sur "la France colonisée par les migrants" ça peut marcher. Nous entrons dans une ère la pire qui soit : la xénophobie attisée y compris par des courants politiques jusqu'alors plus généreux risque bien de donner des ailes à ce trio, représentant de ce qu'il va bien falloir appeler l'extrême-droite. Ce qui se passe ailleurs en Europe les conforte dans leur stratégie.

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Un document de 52 pages (voir article de HuffingtonPost : ici), établi par une ONG hollandaise, recense 34361 migrants morts sur les routes de l’Europe depuis 25 ans (en mer le plus souvent, en centre de rétention, ou qui se sont suicidés sur le parcours). La plupart n’ont pas de nom.
L’an dernier, la France a contraint 14859 personnes à un retour forcé vers leur pays, et 85000 ont été refoulées aux frontières. Et sur les 100.000 demandes d’asile (invoquées par certains pour prétendre à une invasion), 1/3 seulement l’ont obtenu. Plus exactement 35,8 % soit 35800. À peu près le nombre de ceux qui sont morts sur le chemin de l’exil depuis 1993 !

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348 gilets de sauvetage déposés devant le Sénat au moment de la discussion du projet de loi asile et immigration le 19 juin. Un par sénateur mais aussi... un pour 100 morts [AFP]

La propagande des fachos
La fachosphère ne se prive pas de détourner l’info comme les photos. Ainsi ce site puant, dont je ne citerai pas le nom, qui publie ce cliché en laissant entendre qu’il n’y avait que des hommes sur l’Aquarius. Alors même qu’il sait, selon les déclarations des autorités espagnoles, qu’il y avait sur ce bateau de 629 migrants, certes beaucoup d’hommes mais aussi 88 femmes et 140 enfants. Simplement, au débarquement, les hommes seuls et les familles ont été séparées, d’où la photo détournée.

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Une restriction de la portée de l’AME (aide médicale d’État, permettant à des étrangers en situation irrégulière de se soigner) vient d’être votée au Sénat par 144 sénateurs (contre 137 et 62 abstentions).

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Il s’agit de réserver cette aide aux soins d’urgence. Vieille réclamation des Le Pen, Fillon et Wauquiez, de cette droite rance qui, par démagogie, cultive la haine. De façon irresponsable, car, outre l’aspect humanitaire, nous avons tout à gagner à ce que ces étrangers se soignent le plus correctement possible. Le coût que cela représente est certes non négligeable (700 millions) mais c’est une dépense justifiée (0,1 % des dépenses totales sociales et sanitaires et 0,35 % des dépenses de santé seules). À noter que le gouvernement ne soutenait pas cette restriction. Et que c’est le correcteur qui a mis automatiquement un accent circonflexe sur le A en titre : je le laisse.

 . voir Public Sénat : ici.

Il n'y a pas de chômage, il y a juste des mal formés

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France 2 annonçait un ralentissement de la croissance hier : 1,7 en 2018, contre 2,2 en 2017. Zut, comment les thuriféraires du chef de l'État vont-ils justifier sa politique favorisant systématiquement les plus nantis ? Pour booster l'économie, qu'ils disent. Et bien, en affirmant qu'il faut 2 ou 3 ans pour que les réformes portent leurs fruits. C'est ce que disait ce matin sur France Inter François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France (qui préférait les chiffres de croissance suivants : 1,8 en 2018, contre 2,3 l'an dernier, et annonce sans être contredit que nous avons 2,6 millions de chômeurs). L'ancien directeur de cabinet de DSK, sous Jospin, loue la politique macronienne, appelle à une réduction de la dépense publique, prétend que notre service public et notre modèle social ne sont pas meilleurs qu'ailleurs mais coûtent plus cher (un auditeur démonte brillamment cette affirmation). Enfin, il nous fait le coup classique : Monsieur visite des entrepreneurs qui tous lui disent qu'ils ne trouvent pas à embaucher, ce serait leur "première" difficulté, d'où la nécessité d'investir dans l'apprentissage et la formation. Bien sûr que c'est nécessaire mais cela devient un mantra LREM, à court d'arguments. Une auditrice lui oppose les jeunes diplômés qui ne trouvent pas de boulots, ou auxquels des chefs d'entreprises leur demandent de se déclarer en auto-entrepreneur. Il botte en touche et admet que l'on ne retrouvera pas les rythmes de croissance élevés d'antan. Tout en se gardant bien de parler de partage du travail. Et bien sûr les intervieweurs n'y pensent pas non plus

. France Inter, ici.

 Enfants, la cause des femmes ?

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Donald Trump a décidé d'enfermer 2000 enfants de sans-papiers dans des centres de rétention tandis que leurs parents sont poursuivis et emprisonnés. Il va de soi que ces pratiques montrent dans quelles dérives tombent les sociétés occidentales qui soit refusent de recueillir un bateau de naufragés, soit mettent des enfants en rétention. Pour tout dire, dérives fascisantes.
Là, je note juste que les First ladies américaines montent au créneau pour contester ce comportement de Trump envers les enfants. Ainsi Michelle Obama, Hillary Clinton, Rosalynn Carter, Laura Bush mais aussi Melania Trump elle-même, condamnent cette politique. La présidente de l'Académie américaine de Pédiatrie a déclaré, quant à elle, que cette politique de séparation était néfaste pour les enfants. Alors Trump a poussé sa secrétaire à la sécurité intérieure, Kristjen Nielsen, une femme, à venir justifier la politique du patron envers les mômes. C'est quoi cette idée de mettre des femmes en avant pour se prononcer sur les droits des enfants ? Les anciens présidents hommes ne sont pas concernés ?

"Sale arabe"

Selon "Arrêt sur Images", l’assassin aurait traité Saïd El Barkaoui de "sale arabe". C’est bizarre, le Printemps républicain n’a rien dit, les identitaires se sont tus, les comptes Facebook qui ne cessent d’accabler Arabes et Musulmans ont fait profil bas, et de manière générale les médias ont bien peu couvert cette info, y compris et surtout ceux dont une partie de la rédaction cultive à tous propos un parti-pris anti-islam.

. voir Libération : ici.

Une si longue impunité

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Imaginons que le massacreur de Nice ait survécu et se soit réfugié dans la Bosnie-Herzégovine musulmane. Il va de soi que la France serait à feu et à sang pour obtenir son extradition. Radomir Sunsjar, Serbe, est suspecté d’avoir participé aux massacres de 59 civils musulmans à Visegrad en Bosnie orientale le 14 juin 1992 : des femmes, des enfants, des vieillards enfermés dans une maison où ils avaient été brûlés vifs. Alors qu’il était réclamé par la Bosnie, la France a mis 5 ans pour finalement l’arrêter. Comprenne qui pourra.
. 1500 civils furent tués entre avril et juin 1992 autour de Visegrad par les forces serbes.

. voir article du Parisien : ici.

RSA et bénévolat

On sait que le Conseil d'État a validé le fait que du bénévolat puisse être demandé à allocataire du RSA. Le Président du Conseil Départemental du Haut-Rhin, Éric Strautmann, voulait contraindre les allocataires à "faire sept heures de bénévolat par semaine au risque de se voir priver de l'allocation du RSA". On a présenté la décision du Conseil d'État comme une victoire de l'élu LR (qui a passé la main en 2017 à une divers droite, Brigitte Klinkert) alors que la haute juridiction rappelle que cela ne peut être systématique et imposé à tous, que l'intéressé doit être volontaire et que cela doit s'inscrire dans un projet d'insertion (finalement ce qui se fait depuis belle lurette partout, souvent à la demande même de l'allocataire). Didier Dubasque explique cela sur son blog : Bénévolat et RSA

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RSA et travail forcé

Tandis que Politis estime que le gouvernement prépare les esprits à l'obligation de faire travailler les allocataires du RSA : Le RSA dans le viseur, Christophe Castaner , sur BFMTV, s'insurge contre l'augmentation des gens au RSA : "ça veut dire que nous avons une anomalie dans notre système". Et de soutenir à l'instar d'Emmanuel Macron, l'accompagnement, la formation et le retour le plus vite vers le travail. Agnès Buzyn ne va pas tarder à nous dire que la maladie est insupportable et qu'elle coûte trop cher aux finances publiques : la seule solution serait que les malades ne se complaisent plus à ne pas être bien portants et qu'ils décident enfin de guérir. Castaner, outré, constate que le nombre de personnes au RSA a progressé de 50 % en 10 ans. Sauf, comme l'indique Libération,  le nombre de chômeurs inscrits à Pôle emploi en catégorie A a progressé sur la même période de 51,5 %. Quelle révélation : le nombre d'allocataires au RSA dépend du cycle économique !

Castaner est d'autant plus malhonnête (mais rien nous étonnera de la part de cet homme politique dont le moins qu'on puisse dire, pour rester poli, est qu'il ne respire pas la sincérité) que le nombre de foyers au RSA diminue (légèrement) depuis juin 2016 (- 0,6 % en décembre 2017 par rapport à l'année précédente).

 Samedi 23 juin, en déplacement à Rennes, la ministre des Solidarités et de la Santé a redit son intention de prendre mieux en compte la situation des familles monoparentales (dont 1 sur 3 est en situation de pauvreté) et des enfants (1/4). Cela lui permet d'être dans la lignée de son ex-belle mère (Simone Veil) qui créa l'allocation de parents isolés, et cela laisse augurer du plan anti-pauvreté qui sera révélé le 9 juillet par le Président de la République. Rien, globalement, en faveur des plus démunis, mais quelques catégories (minimum vieillesse, AAH, mères isolées) mieux aidées afin de pouvoir démontrer la "générosité" des mesures gouvernementales.

 La veille, des militants de la France Insoumise avaient sillonné le quartier de la Castellane à Marseille, dans un contexte tendu après la descente policière du 16 juin. Ils voulaient faire connaître leurs droits aux habitants (où 43 % vivent sous le seuil de pauvreté) : RSA, minimum vieillesse, CMU… Hormis le jour de permanence de l'assistante sociale, pour se rendre à la Maison départementale de la Solidarité, à l'Estaque, il faut prendre deux bus. Les militants LFI avaient sorti une banderole : "En finir avec la pauvreté, maintenant !". Une habitante est étonnée : "mais on n'est pas pauvre, nous !".

Beaucoup ne réclament pas leurs droits et n'ont pas de quoi manger.

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Non, les aides sociales ne sont ni trop coûteuses, ni inefficaces, voir l'article de Dan Israel sur Mediapart, qui rive son clou à la thèse macroniste selon laquelle "on met trop de pognon" et "on déresponsabilise" les pauvres, sans résultat.

Ruissèlement ou épandage ?

 Alain Supiot, professeur au Collège de France (auteur d'ouvrages sur la Solidarité) était l'invité d'Antoine Garapon sur France Culture le 21 juin. Il évoquait la création en 1919 de l'Organisation Internationale du Travail (OIT), en même temps que la SDN (ancêtre de l'ONU) selon ce principe : "Il n'y a pas de paix durable sans justice sociale." Occasion pour ce grand juriste d'indiquer que Bacon, le père des sciences expérimentales modernes, dans des Conseils au prince, considérait que "l'argent c'est comme de la merde. Si vous le laissez s'accumuler, ça fait des tas, c'est une nuisance. En revanche, si vous prenez soin de l'épandre, à ce moment-là c'est bienfaisant. Veillez à l'épandage sinon on aura séditions et troubles. Ce vieux savoir est aujourd'hui disqualifié par un discours principalement indexé sur le management",  expliquait Alain Supiot précisant que le mot latin utilisé par Bacon est : fumier. Il me semble que c'est une bonne image qui devrait faire florès, en opposition au ruissèlement ou au premier de cordée. Je précise que le nom de l'émission d'Antoine Garapon s'intitule : Matières à penser !

 

. Certaines de ces petites chroniques sont parues sur mon compte Facebook, parfois dans une version plus courte.

 

Billet n° 404

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Enfin, le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position.]

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