Sur le front de l’aide à l’enfance

Un éducateur, chargé d’enquêtes sociales sur les situations familiales, s’est suicidé à Strasbourg sur son lieu de travail. Partout, des travailleurs sociaux se mobilisent, réclamant d’autres conditions d’exercice de leurs missions (trois journées d’action prévues du 7 au 9 avril). Télérama consacre un dossier à l’enfance maltraitée et Marie Vaton publie un livre sur la protection de l’enfance.

Le jeudi 11 mars les salariés de l’Association Régionale Spécialisée  d’action sociale et d’Éducation et d’Animation (ARSEA), à Strasbourg, ont appris qu’un de leurs collègues du Service d’investigation éducative s’était suicidé en se défenestrant le 8 mars au soir. Rue 89 Strasbourg qui en rend compte indique que l’éducateur, âgé d’une soixantaine d’années, aurait laissé, avant son passage à l’acte, un courriel adressé « à ses collègues et à sa hiérarchie en mettant en cause son travail ». La direction aurait incité les salariés à ne pas ébruiter ce drame. Le Président de l’ARSEA précise que l’éducateur évoque dans son texte la question « du confinement, explique que c’est compliqué de travailler à la maison. Il parle aussi de ses supérieurs hiérarchiques et il y a des critiques qui sont formulées. C’est ensuite à l’inspecteur du travail, ainsi qu’à nous, en interne, de faire la part des choses. C’est un service qui n’avait jamais fait parler de lui et nous n’étions au courant d’aucun dysfonctionnement particulier ».

Rue 89 cite une salariée qui nuance. Selon elle, il existe « un contexte interne compliqué », avec une pression à la rentabilité sur le travail des éducateurs : « il y a un problème au niveau de la direction générale, qui nous demande de plus en plus, avec moins de moyens ». Ce service d’investigation est très sollicité : il réalise des enquêtes sociales sur demande du juge des enfants, en vue de placement éventuel en établissement ou en famille d’accueil. L’enquête doit évaluer si l’enfant est en danger. Les situations familiales sont de plus en plus dégradées, et il faut intervenir rapidement.

Évidemment, on ne sait ce qui peut conduite un tel professionnel à se résoudre à un tel geste, sur son lieu de travail (une enquête judiciaire et une autre de l’Inspection du travail ont été ordonnées). Ce que l’on sait pour le moment c’est qu’une centaine d’employés de l’association avait manifesté le 21 janvier pour dénoncer des conditions de travail insatisfaisantes.

Les Dernières Nouvelles d’Alsace ont interrogé le docteur Philippe Meyer, responsable du service des urgences de psychiatrie aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg, qui observe « une augmentation des tentatives de suicide, de l’ordre de 10 à 20% en 2020. Et une évolution de ces tentatives vers des modes violents, par pendaison, arme à feu, accident de véhicule ou précipitation dans le vide ».

Mouvements dans le social et l’éducatif

Personnels du Foyer du Pradet contestant l'attitude du Président du Département ce jeudi 25 mars  [La Marseillaise] Personnels du Foyer du Pradet contestant l'attitude du Président du Département ce jeudi 25 mars [La Marseillaise]
Ce dramatique événement a provoqué beaucoup de commentaires sur les réseaux sociaux (qui restent relativement confidentiels) où s’expriment des travailleurs sociaux ou des étudiants se préparant à ces métiers. De façon générale, les professionnels se plaignent de conditions de travail de plus en plus difficiles, parce que les situations sociales s’aggravent et parce que les moyens ne suivent pas. Et parce qu’aussi l’encadrement, le plus souvent, n’est pas à la hauteur. Les travailleurs sociaux sont souvent rouspéteurs mais ont tendance à ne pas prendre soin d’eux-mêmes, alors même qu’ils sont mobilisés pour les autres. Dans le quotidien des autres, dans l’individuation de leurs interventions, mais ils ont du mal à se mobiliser collectivement, pour dénoncer haut et fort les injustices faites aux plus démunis (qui sont souvent les personnes auxquelles ils s’adressent) et le cadre dans lequel ils sont contraints d’exercer. Leurs actions ne sont pas portées par le politique. Pire, le politique laisse délibérément une partie des médias dérouler un travail social bashing, parce que cela satisfait les people dames patronnesses et évite d’interroger les politiques publiques d’action sociale.

Il semble cependant que cela commence à bouger dans le secteur : les salariés de la Sauvegarde 93 ont manifesté mardi pour dénoncer leur conditions de travail et un management autoritaire  Pour les mêmes raisons et pour non versement de la prime Covid, les professionnels du Centre départemental de l’enfance du Var au Pradet étaient en grève ce jeudi 25 mars.

Environ 70 salariés de la Sauvegarde de Seine-Saint-Denis se sont rassemblés ce mardi matin devant le siège de l’association de protection de l’enfance, de l’adolescence et de l’adulte, à Bobigny. [Libération, Marie Rouge] Environ 70 salariés de la Sauvegarde de Seine-Saint-Denis se sont rassemblés ce mardi matin devant le siège de l’association de protection de l’enfance, de l’adolescence et de l’adulte, à Bobigny. [Libération, Marie Rouge]
A Grenoble, ça bouge dans l’école du travail social et des travailleurs sociaux en lutte présentent leur action à l’Agora de la Maison de la Culture occupée. Une grève des salariés du CAMSP et du CMPP a eu lieu dans l’Aude. Au Foyer de l’enfance des Alpes-Maritimes (FEAM), les personnels se sont réunis sur le parvis du palais de justice hier (25 mars).

Nantes, intervention des travailleurs sociaux à l'Agora [Ph. Ouest-France] Nantes, intervention des travailleurs sociaux à l'Agora [Ph. Ouest-France]
À Nantes, ce mardi 16 mars, environ 200 travailleurs sociaux en mal de reconnaissance se sont rassemblés, à l’heure de l’Agora, devant le Graslin occupé par les artistes. Ils se plaignent, entre autres, d’avoir été exclus du Ségur et de n’avoir pas été bénéficiaires de l’augmentation de 183 euros qui y a été décidée.

Toutes ces actions et bien d’autres sont peu relayées par les grands médias alors même qu’un article du MediaSocial titrait récemment : Covid-19 : les travailleurs sociaux parmi les plus exposés au risque de contamination.

Trois journées d’action dans le travail social sont prévues les 7, 8 et 9 avril.

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Compte Facebook de la Commission de Mobilisation du Travail Social Ile-de-France (qui rend compte des actions qui ont lieu également ailleurs sur le territoire) : ici.

Comment protéger les enfants ?

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Télérama sort un dossier (dans l’hebdo du 27 mars-2 avril) sur les violences familiales, l’inceste, la maltraitance : Comment mieux protéger les enfants ? Est interviewé Edouard Durand qui s’est fait connaître lors du documentaire Bouche cousue, de Karine Dusfour, diffusé en novembre dernier sur France 2. Juge des enfants au tribunal de Bobigny, il apparaît dans ce documentaire attentif, à l’écoute, bienveillant, s’exprimant lentement, avec une voix douce, et un regard soutenu, expressif, manifestant sa surprise ou son contentement. Il a auparavant conseillé Xavier Legrand, réalisateur du film Jusqu’à la garde (2017). J’avais noté dans un billet qu’il s’inscrivait dans ce débat qui n’en finit plus, entre ceux qui chercheraient à tout crin de maintenir des liens entre parents maltraitants ou qui l’ont été, et leurs enfants victimes, et ceux qui prôneraient la rupture. D’ailleurs, dans Bouche cousue, pour tous les cas présentés, il se trouve que le maintien du placement est, selon le juge, justifié.

Sa notoriété a conduit les autorités à le nomme membre de la commission Inceste et violences sexuelles faites aux enfants (suite à la démission d’Elisabeth Guigou, quelque peu éclaboussée par l’affaire Olivier Duhamel, suite au livre de Camille Kouchner, La familia grande).

Dans cet interview de deux pages et demi dans Télérama, il livre un certain nombre de remarques pertinentes, ainsi que beaucoup d’évidences. Il dit avoir mis longtemps (des années) à comprendre qu’il ne faut pas imposer à un enfant des visites médiatisées d’un enfant avec son parent toxique, lorsqu’il s’agit simplement de respecter le droit du parent au détriment de l’enfant perturbé par le comportement du dit parent. Il conclut qu’il y a « un choix politique collectif à faire : la protection ou l’impunité ». Croyant nécessaire de préciser que selon lui, « nous avons un devoir de protection ».

Plus intéressant est le reportage dans une Unité médicale spécialisée, à Rennes. Dommage qu’il faille là encore lire ces lapalissades : « Ici la santé de l’enfant est la priorité : le service ne fait rien contre les familles, mais tout dans l’intérêt supérieur de l’enfant » ou des lieux communs du style : « le problème est que les enfants ne votent pas ». Un autre reportage mérite le détour : sur la prise en charge des agresseurs, à l’hôpital ou en prison. Ensuite un article sur les violences éducatives (les parents à bout de souffle et la question de la fessée), et un autre sur une écrivaine, Cécile Lapertot, qui invente des récits d’une extrême violence.

Enfants placés, il était une fois un naufrage

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Sous ce titre, Marie Vaton, journaliste à L’Obs, publie un livre aux éditions Flammarion. Je me suis lancé dans la lecture de cet ouvrage avec un a priori réservé : en effet, Marie Vaton a déjà montré qu’elle peut reprendre sans distance les affirmations diffamatoires d’associations qui sévissent dans le secteur social, comme lorsqu’elle a traité des tutelles (en présentant le cas d’une personne qui aurait été lésée par un mandataire judiciaire, cas peu probant qui a été traité par au moins trois rédactions, alors même qu’il existe 900 000 personnes sous tutelle en France).

En réalité, l’autrice va consacrer l’essentiel de son enquête à interroger des professionnels (juges, éducateurs, assistantes sociales), à assister même à des études de cas, ce qui la contraint à ne pas asséner les affirmations à l’emporte-pièces habituelles et à faire la part des choses. A nuancer, donc. Un certain nombre d’erreurs et d’approximations, une évocation sans sens critique de cet avocat marseillais qui mène campagne contre les « placements abusifs » et entrave autant qu’il le peut, y compris sur les réseaux sociaux, le travail des professionnels. Une citation erronée concernant Pierre Naves, inspecteur des affaires sociales, auteur d'un célèbre rapport sur la protection de l'enfance, qui n'a jamais écrit qu'"un placement sur deux serait abusif"(son rapport ne le dit pas, dans une interview filmée, il a dit, avec une certaine légèreté, que l'on pourrait éviter la moitié des placements si l'on mettait en place des suivis éducatifs intensifs. Cependant, globalement le livre se fait l’écho d’un secteur que les journalistes sont rares à décrire sérieusement, tellement ils préfèrent (souvent sur injonction des rédac’chefs) le croustillant, ce qui fera trembler dans les chaumières, ce qui alimentera l’accusation traditionnelle et paradoxale : les services sociaux ferment les yeux sur la souffrance des enfants par idéologie pro-famille tout en retirant les enfants en vue de placement par idéologie anti-famille. Là, on peut imaginer que le profane comprendra mieux la réalité quotidienne à laquelle se coltinent les acteurs de la protection de l’enfance, non seulement les juges (qui, comme souvent sous la plume des journalistes, ont la part belle) mais aussi des petites mains du social et de l’éducatif. Il ne s’agit pas d’une analyse générale mais d’une succession de cas considérés comme pouvant être significatifs. Par ailleurs, des reproches faits à l’Aide Sociale à l’Enfance sont tout à fait justifiés si l’on se fonde sur les éléments fournis. Je reviendrai plus en détail sur ce livre, pour en faire la critique. D’emblée, je relève que Flammarion choisi un titre qui ne correspond pas tout à fait au contenu du livre : parce que celui-ci ne traite pas que des enfants placés (il aborde, ce qui est rare, les actions éducatives à domicile) et ne décrit nullement un naufrage. Mais il importe, sur un tel sujet, non seulement d’évoquer en titre les « enfants placés » (c’est vendeur), mais, dans la mesure où « enfants sacrifiés », « enfants maltraités par l’État », « massacre des innocents », c’est déjà pris, alors « naufrage » fera l’affaire.

« Placements abusifs »

France-Soir, devenu un canard de la droite extrême, complotiste, qui offre une sacrée tribune au trumpiste André Bercoff, a publié le 18 mars un article sur le drame des placements abusifs. L’autrice prend la peine tout de même de « rendre hommage aux professionnels qui sont compétents et font de leur mieux dans cet imbroglio institutionnel », mais c’est pour dire que beaucoup de placements sont abusifs et que des enfants qui devraient être placés ne le sont pas (et de convoquer l’inénarrable pédopsychiatre Maurice Berger). On a droit évidemment à Jean Lassalle le député des Pyrénées qui est candidat à la présidentielle (il faut bien exister de temps en temps) et qui, depuis quelques années, a fait des placements abusifs un de ses chevaux de bataille. Prétendant tout de go que 50 % des placements familiaux seraient abusifs.  

Violences familiales

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Dans cette série danoise, l’assistant social procède au placement de deux enfants car Holly affirme que ses parents sont violents envers elle et son frère Théo. Mais les parents démentent. Le film tient le spectateur en haleine. Aucun média ne veut spoiler la fin de la série mais il semble que les accusations étaient fondées. Comme tant de médias, il faut que Le Parisien confonde, à propos de la France, enfants "pris en charge" par l’ASE (355.000) avec enfants placés (ce qui est faux) et avec enfants maltraités (ce qui est également faux).

Lettre ouverte de Jérôme Beaury à Lyes Louffok

On connaît la façon particulière que Lyes Louffok, ancien enfant placé, depuis peu éducateur spécialisé, aborde le sujet de la protection de l’enfance. Il va de soi qu’en lisant le livre que Sophie Blandinières a écrit avec lui, Dans l’enfer des foyers (Flammarion), on comprend qu’il ait des raisons de demander des comptes à l’ASE. Cependant, il se compromet souvent dans des opérations douteuses, avec des personnalités qui règlent d’autres comptes, cherchant à prendre toute la lumière, alors même que d’autres anciens enfants placés tiennent à s’exprimer, pour tenir un discours moins négatif et moins misérabiliste. Mais les médias mainstream, ce qu’ils aiment ce n’est pas l’objectivité, mais la pensée unique, l’émotion dans les chaumières : il importe de n’aborder la protection de l’enfance que dans sa version extrême et d’accuser sans cesse les travailleurs sociaux de mal agir afin d’inciter chacun à se convaincre qu’il est un bon parent.

Jerôme Beaury, ancien enfant placé, directeur-adjoint de l’ASE dans le Calvados, a adressé cette Lettre ouverte à Lyes Louffok, publiée sur le site de Lien Social.

. j’indique, en passant, que pour avoir exprimé dans mes écrits mes distances avec les propos de Lyes Louffok, tout en reconnaissant qu’il avait des raisons personnelles de critiquer vertement l’ASE et en regrettant que certains travailleurs sociaux, excédés, publient des commentaires  agressifs envers lui, il m’a tout simplement bloqué totalement sur Twitter puis sur Facebook. Cette pratique rarissime (je n’en ai été l’objet que deux ou trois fois, et seulement pour m'empêcher de commenter) est une étrange façon de concevoir le débat. Comme si, ses publications étant publiques, je n'avais pas d'autres moyens d'accéder à ses écrits et partages. 

. Les mineurs isolés menacent l’ASE ? C’est ce que prétend un article de la revue Front Populaire  de Michel Onfray. Voir mon article sur ce blog. 

 Billet n° 609

  Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Parcours et démarche : ici et "Chroniqueur militant". Et bilan au n° 600.

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