« Gloria Mundi », vanité des vanités

Le film de Robert Guédiguian sort en salle demain : tourné à la Joliette, à Marseille, il nous décrit comment le système politique et économique « fait son beurre sur la misère », quitte à ce que parmi les derniers de cordée certains soient prêts à écraser d'autres autour d’eux. Film plus que pessimiste ? Pas sûr. Rencontre avec Gérard Meylan et Robinson Stévenin.

affiche
Le Marseillais Robert Guédiguian a quitté l’Estaque mais il n’est pas allé loin : c’est à La Joliette que se déroule son dernier film Gloria Mundi. Mais pour la première fois, il ne montre pas que les quartiers poisseux mais tente de magnifier la ville en montrant des angles de vue plus modernes (même si ce sont les bâtiments de la Région au coût faramineux ou les appartements d’une élite). Le titre est tiré de la mystique chrétienne : Sic transit gloria mundi (« Ainsi passe la gloire du monde »). Dès les premières images, nous assistons à un accouchement et à la naissance de Gloria, la fille de Mathilda (Anaïs Demoustier, magnifique comme toujours, même dans ce rôle ingrat). Le grand-père (Gérard Meylan) sort de prison : 20 ans pour avoir tué, en fait pour s’être défendu lors d’une rixe. Il se nomme Daniel Ortega, clin d’œil du réalisateur à propos de l’ancien révolutionnaire nicaragayen. Il traîne sa nonchalance, avance désabusé dans la vie libre. Après tant d’années, le Marseille délabré n’a pas changé : « c’était pas la peine que je sorte, c’est toujours aussi pourri ». Furtivement, on aperçoit les campements de migrants. Ainsi le Guédiguian social est là, à tout moment : les possédants « font leur beurre sur la misère », alors chacun doit se débrouiller comme il peut, Sylvie en faisant des ménages (Ariane Ascaride), Richard en conduisant un bus (Jean-Pierre Darroussin), ou Bruno et Aurore en réparant des appareils électriques (Grégoire Leprince-Ringuet et Lola Naymark). L’un précise bien qu’avec 580 € par mois on ne peut pas vivre. Richard est un homme droit, aimant (il a élevé Mathilda comme un père, elle le lui rend bien). Daniel a flambé sa vie parce que, jadis, il n’aurait pas voulu mener une vie laborieuse mais aujourd’hui il confie à sa famille : « je vous envie ».

Jean-Pierre Darroussin et Anaïs Demoustier Jean-Pierre Darroussin et Anaïs Demoustier

Mais chez les pauvres, il y a aussi des petits truands qui veulent être « premiers de cordée », prêts à écraser les autres pour se faire une place au soleil. Si le film est désespéré, c’est parce qu’entre les anciens contestataires qui n’y croient plus (et refusent de faire grève car il faut coûte que coûte gagner sa croûte) et les magouilleurs, il ne semble pas qu’il y ait opposition. Tout est vain, en somme : vanité des vanités. Seul Daniel submerge : le moins coupable en somme, écrivant des haïkus « pour chercher les bons moments et les fixer pour l’éternité ». Sa rédemption est quelque peu christique : porter à la place des autres les péchés du monde.

Film donc d'une grande humanité, à la manière Guédiguian, avec des acteurs tous crédibles, tous convaincants. 

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On a pu rapprocher cette sentence « ainsi passe la gloire du monde » au texte de l’Ecclésiaste (Ancien Testament) : « Vanité des vanités, tout est vanité. Quel profit trouve l’homme à toute la peine qu’il prend sous le soleil ? ». Ce grand texte, poétique (décalé par rapport aux autres textes de la Bible, comme l’est également Le Cantique des cantiques), prononcé par le Cohélet, contient des aphorismes qui nous sont familiers : « Il y a un temps pour tout, et chaque chose sous le ciel a son heure » suivi de « Temps de naître et temps de mourir, Temps de tuer, temps de guérir, Temps de planter, temps de détruire, Temps de pleurer et temps de rire »… Des exégètes (Claude Vigé) ont considéré qu’il ne s’agissait nullement de fatalisme : la vanité c’est le souffle (en hébreu) que l’on rejette certes, mais après avoir respiré. Ce n’est donc pas rien, ou c’est le rien après la vie. Il y a aussi de l’ironie dans ce texte : faisons semblant d’être raisonnable, sans illusion sur la raison.

Une scène du film avec Robinson Stévenin et Gérard Meylan Une scène du film avec Robinson Stévenin et Gérard Meylan

Gérard Meylan et Robinson Stévenin :

Ces deux acteurs du film étaient présents à Auch, au Festival Indépendance(s) & Création, où Gloria Mundi était projeté en avant-première le 6 octobre dernier. Ils ont alors répondu aux questions des spectateurs.

Robinson Stévenin et Gérard Meylan, au 22ème Festival de Ciné 32 à Auch [Photo YF] Robinson Stévenin et Gérard Meylan, au 22ème Festival de Ciné 32 à Auch [Photo YF]
Gérard Meylan admet qu’il s’agit d’un film noir « mais aussi un hymne à la vie ». Robert Guédiguian dénonce un système qui produit des malheureux, provoque des faillites, au niveau du travail, des rapports sociaux. Tous les jours, des droits sont grignotés, contre l’esprit collectif : l’ubérisation, l’ultra-capitalisme. Comment faire quand on est des pauvres gens : Robert Guédiguian a dit que « ce film est un cri de colère : je ne peux plus supporter cette misère alors que tant d’individus vivent bien ». « Robert a peut-être envie de réveiller les consciences comme dans Marius et Jeannette, mais il délivre tout de même un message d’espoir. » « Les personnages ne sont pas très sympathiques, certains même sont antipathiques, cela va même jusqu’à la trahison, mais ces gens-là sont finalement des victimes. On pourrait penser que le trait est forcé pour mieux dénoncer, mais finalement la réalité est bien pire ».

Sylvie Buscail, déléguée générale de Ciné 32, Gérard Meylan et Robinson Stévenin le 6 octobre dernier à Auch devant une salle comble [Photo YF] Sylvie Buscail, déléguée générale de Ciné 32, Gérard Meylan et Robinson Stévenin le 6 octobre dernier à Auch devant une salle comble [Photo YF]
Il s’explique sur les haïkus : « c’est éphémère, l’essentiel est dit en peu de mots. Grâce aux haïkus, le personnage, un poète, vit en dehors de la réalité à laquelle il est contraint ». Il confie que ce que l’on voit de Daniel, ce personnage si silencieux, c’est beaucoup de son intérieur à lui. De l’émotion, de l’humanité. Interrogé sur le bout de chemin qu’il a effectué avec le Parti Communiste, et sur son éventuel retour dans cet engagement, il répond : « je suis imprégné de valeur de justice sociale, c’est le Parti que me l’a inculquée. On a adhéré le lundi, pour faire la révolution le mardi, et le mercredi on s’est posé des questions ». « Nous restons attachés à l’idée de communisme, de socialisme, de partage, de solidarité, de santé pour tous ». Il pense que Robert cherche à montrer comment est le monde (marasme économique, marasme intellectuel) et la façon d’apporter des solutions. Il constate que le plus grand syndicat sont les non-syndiqués et l’échange avec la salle fait ce constat que « les gens pensent qu’il y a des solutions individuelles, et que par la compromission avec une classe sociale qui n’est pas la leur ils vont s’en sortir, alors que toute l’Histoire montre qu’il n’en est pas ainsi ».

Robinson Stévenin (Nicolas, le compagnon de Mathilda, jouant un personnage nerveux et naïf) s’exprime avec beaucoup d’enthousiasme envers ce film et, précisant qu’il est « un gamin de 81 », il rend hommage à ses aînés acteurs (il  se réjouit du prix obtenu par Ariane Ascaride) ainsi qu'à toute l'équipe de tournage. Interrogé sur... la suite de la grève évoquée dans le film, il sourit et appuie chaleureusement la tête sur l'épaule de Gérard (66 ans). Il analyse ainsi le scénario : « Il n’y a pas de méchants, tous essayent de s’en sortir ». Les petites magouilles : « le monde tourne comme ça ». « Ce monde est fou » estime-t-il, faisant du coup allusion au titre d'un autre film de Guédiguian. Quelque peu déprimé, il considère que « plus tu fais des choses bien, plus tu le payes ». Plus pessimiste encore : « les pauvres volent les pauvres ».

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ascaride
Ariane Ascaride a reçu le prix Volpi de la meilleure interprète à la Mostra de Venise. Âgée de 64 ans, épouse du réalisateur de Gloria Mundi, avec lequel elle a tourné une vingtaine de film, a déclaré  qu’elle était « petite-fille d’émigrés italiens, qui sont partis pour chercher une vie meilleure et fuir la misère ». Elle a dédié son prix aux migrants morts en mer, « ceux qui vivent pour l’éternité au fond de la Méditerranée ».

Sortie en salle : le 27 novembre.

 

Quartier de La Joliette, Marseille [Photos Yves Faucoup] Quartier de La Joliette, Marseille [Photos Yves Faucoup]

Billet n° 507

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