Enfants placés : dans les yeux d’Olivier

France 2 a diffusé un documentaire donnant la parole à d’anciens enfants placés et à des familles d’accueil. Avec une approche respectueuse qui ne cherchait pas à faire de l’audimat à tout crin. Sur un tel sujet, c’est rare.

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Le documentaire, diffusé sur France 2 le 22 avril, aborde quatre situations. D’abord celle de Lyes Louffok, ancien enfant placé, membre du Conseil national de la protection de l’enfance (CNPE), qui a témoigné de son histoire dans un livre intitulé Dans l’enfer des foyers et lors de nombreux interviews. Il est présenté dans ce documentaire comme ayant « décidé de se faire le porte-parole des enfants ballottés ». Son récit est glaçant, même si on l’a déjà lu et entendu. En effet, né de père inconnu, il a été placé en famille d’accueil à 18 mois, car sa mère était dans l’incapacité mentale de l’élever. Ce placement se passe très bien, il n’a pas conscience alors d’avoir une mère biologique : cette « première maman » l’a sauvé car, dit-il, « d’avoir été aimé au moins une fois, ça compte pour après ». Mais cette assistante familiale et son mari veulent se rapprocher de leurs enfants dans le Sud, ils demandent alors de pouvoir emmener avec eux Lyes, cinq ans. Ils proposent même de l’adopter. Impossible, car la mère, bien que sous tutelle, détient toujours l’autorité parentale (le placement est en assistance éducative). Il dit qu’ayant consulté à sa majorité son dossier il a découvert qu’il était reproché à l’assistante familiale d’avoir eu « une relation fusionnelle » avec lui.

Lyes est alors placé dans une autre famille où d’emblée les choses se passent très mal : la description qu’il en fait est effrayante. Il est accueilli par les enfants de la famille avec des pistolets à billes, il n’a pas de lit, seulement une plaque de polystyrène, sans meuble dans sa chambre. Ses peluches ont été immédiatement jetées à la poubelle. Il a vécu cette arrivée comme un paquet qu’on dépose, l’éducatrice étant repartie aussitôt sans même s’assurer des conditions d’accueil. Il ne reçoit aucune marque d’affection. Il est battu, mal nourri. Il devrait aller à l’école maternelle, mais reste enfermé toute la journée. Lui et les autres enfants placés mangent à l’écart, pas avec la famille. L’autre enfant, handicapé, est suivi par l’hôpital de jour qui décèle des traces de coups : il est alors retiré de cette famille, mais pas Lyes qui, selon son témoignage, est oublié pendant des mois par les services sociaux. L’éducatrice, après un long arrêt maladie, revient, découvre ce qu’il subit et le retire de cette famille. Sur la route, le gamin, qui a 7 ans, lui dit : «  Sarah, ce serait bien qu’on ait un accident tous les deux, on irait au paradis ». Il ignore pourquoi cette assistante familiale a été si méchante : son agrément lui a été retiré, mais aucune plainte n’a été portée contre elle.

Pour sa troisième famille d’accueil, il se souvient qu’il a été agressif, et a fait capoter le placement. Il fugue souvent, alors il est rapidement placé dans un établissement, qui accueille 40 enfants de 3 à 18 ans. Il y est confronté dès le début à une très grande violence, entre enfants accueillis, entre enfants et éducateurs. Certains de ces derniers étaient d'anciens enfants placés non diplômés. Il décrit certaines punitions cruelles. Il a vu un enfant de six ans, avec retard psychique, être violé par un ado : l’enfant se plaint, mais personne ne réagit. Lui-même est violé à 11 ans : c’était tellement banalisé, qu’il se tait. Il fugue régulièrement, il est hébergé un temps par des Gitans. Puis à 14 ans, il retourne en famille d’accueil où cela se passe bien. A 18 ans, il décide lui-même de prendre son indépendance. Il dit que sa chance est d’avoir connu deux familles d’accueil très bien, mais en veut à ceux qui savaient et n’ont rien dit.

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Si on liste les aberrations dans cette histoire, on note déjà les 18 mois passés en pouponnière. Il semble que Lyes ne le relève pas, ni dans ses témoignages, ni dans son livre, mais si le séjour a été si long, il y a là déjà, un grave problème. Le fait que la famille d’accueil n’ait pas pu l’emmener est un des griefs qu’il avance le plus pour mettre en cause l’Aide sociale à l’enfance (ASE). Il est vrai que si l’on se fonde sur son témoignage, si sa mère était à ce point incapable, le placement allait forcément durer (très) longtemps, de ce fait le lien qu’il avait tissé avec cette famille d’« adoption » n’aurait pas dû être rompu. On est évidemment tenté de penser comme lui, mais il nous manque le témoignage des professionnels qui ont contribué à cette décision : avaient-ils encore l’espoir que cette mère pourrait rétablir un lien avec lui, et que cet éloignement devenant définitif, lui-même, une fois adulte, aurait pu demander des comptes à l’ASE sur une telle séparation ?

Le comportement de la deuxième famille d’accueil est intolérable. Ces événements se déroulent exactement à une époque où j’anime une équipe intervenant auprès d’enfants accueillis en famille d’accueil et en établissement : je ne peux imaginer qu’une telle situation ait pu exister, que des travailleurs sociaux aient manqué à ce point de vigilance. Quant au foyer, la violence qui y règne est également inadmissible. Sur bien des points, considérant que ce que décrit Lyes Louffok ne remonte pas à Mathusalem (il quitte le foyer vers 2008, d’après mes calculs), sachant que son livre a été publié en 2014, je renouvelle une interrogation que j’ai déjà formulée : est-ce qu’un procureur s’est saisi de cette affaire, a fait procéder à une enquête, sachant qu’il y avait un témoignage public sur des crimes commis dans un foyer pour mineurs et qu’il s’en commettait peut-être encore, dans l’indifférence générale ?

A Olivier qui l’interroge avec tact, Lyes Louffok dit que la loi a changé depuis et que retirer l’autorité parentale c’est désormais plus simple, « mais il y a encore du boulot ». Il est vrai que des textes ont rappelé, ont insisté sur cette nécessité de prendre en compte l’intérêt de l’enfant, mais cela est vrai depuis bien longtemps, l’inflexion que les derniers textes provoquent reste limitée dans la mesure où ce n’est pas seulement l’intérêt d’un enfant qui s’oppose à l’intérêt de ses parents, car l’intérêt de l’enfant peut aussi être de garder un lien avec un parent pourtant défaillant. Dans le cas de Lyes, tel qu’il en témoigne, il y a tout lieu de penser que l’ASE aurait dû donner un avis favorable et la justice accepter que la famille d’accueil l’emmène avec, sinon déchéance du moins délégation de l’autorité parentale. Cela aurait été non seulement possible, mais cela existe (j’ai connu au moins un cas, sachant que j’ai rencontré très peu de familles d’accueil déménageant loin).   

 Lyes Louffok s’insurge contre le fait que 70 % des enfants de l’ASE seraient sans diplôme. Un de ses amis reproche à l’État d’être en échec sur la protection de l’enfant alors qu’il a une obligation de résultats. Laurence Rossignol, ancienne secrétaire d’État chargée de la famille (puis ministre) est interviewée en présence de Lyes Louffok : elle dit avoir lu son livre d’une traite lors de sa parution, en une nuit, et en avoir parlé à son cabinet qui a mal reçu son emballement. Elle dit découvrir alors des « incohérences législatives » et s’étonne que chaque département ait son indépendance et mène la politique qu’il veut en matière de protection de l’enfance. Elle constate que les enfants placés ne votent pas, leurs parents non plus. Il faut sortir de l’influence électoraliste, assène-t-elle. Elle dit que son projet c’était de « mettre de la règle commune » pour tous. Les enfants doivent avoir les mêmes droits, et vivre dans la stabilité (ne pas accumuler des ruptures). Elle regrette qu’après son départ son projet n’ait pas été poursuivi et que le secrétaire d’État à la Protection de l’enfance n’ait été nommé qu’en janvier 2019.

Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’une ministre se penche sérieusement sur le témoignage d’un ancien enfant placé, mais rien ne l’oblige à faire preuve de démagogie : en effet, la décentralisation a été voulue par des politiques qui lui sont proches. La protection de l’enfance est régie par des textes de loi, les Départements ne font pas ce qu’ils veulent en la matière. Évidemment, on peut craindre des inégalités entre collectivités, ce n’est pas vraiment ce que j’ai constaté. Par contre, je sais que les moyens dévolus à ce secteur ont été nettement augmentés par rapport à ce que l’État lui accordait antérieurement. Sur le fait que les enfants ne votent pas, c’est un peu une tarte à la crème et un commentaire facile, d’autant plus que, si les enfants ne votent pas, les questions liées à l’enfance malheureuse passionnent l’opinion et donc les élus ne sont pas totalement insensibles à cette question. Par contre, elle a bien sûr tout à fait raison sur la nécessité d'assurer la stabilité à un enfant placé, éviter de lui faire vivre séparation sur séparation. 

On aurait pu s’étonner que ce documentaire choisisse la facilité : interviewer Lyes Louffok qui est de tous les plateaux, ou presque, qui traitent des enfants placés. Comme si des producteurs étaient à ce point à court d’exemples qu’il leur faudrait faire des copiés-collés. Un peu comme ces médias qui ont tendance à s’attaquer aux mandataires judiciaires en traitant toujours, à peu près, des mêmes situations censées être scandaleuses, alors qu’il y a près de 900 000 personnes sous tutelle en France (j’ai déjà montré qu’une affaire, pas probante d’ailleurs, avait été abordée par trois médias, veillant à ce que l’on ne s’aperçoive pas de la répétition). Mais là, Olivier, non seulement interviewe avec empathie Lyes Louffok, et ne laisse pas sous silence des carences institutionnelles, mais on sent qu’il ne cherche pas à dégommer l’ASE en général, contrairement à bien d’autres, qui sont à la recherche du scandale, dont ils espèrent qu’il favorisera l’audimat.

Lyes Louffok n’est pas prêt d’oublier ce qu’il a subi et considère qu’il a un devoir moral envers l’ensemble des enfants placés. Certes, il agace par cette omniprésence dans les médias et son entregent avec les officiels et les bobos, mais surtout par un discours essentiellement négatif sur les travailleurs sociaux (bien qu'étant éducateur spécialisé lui-même), au point que certains d’entre eux ne le supportent plus, se lâchant à son encontre sur les réseaux sociaux, mais aussi par cette façon misérabiliste de présenter les enfants placés, au grand dam de beaucoup d’entre eux qui n’apprécient pas ce discours unique sur leur histoire (même si beaucoup d’autres se réjouissent qu’un des leurs, s’exprimant bien, défende leur cause dans les médias). Il n’empêche que la colère qu’il exprime est totalement compréhensible au regard de ce qu’a été son parcours, dans la mesure même où manifestement des fautes ont été commises par des professionnels qui auraient dû assurer sa sécurité. Et que d’autres professionnels, ayant connu ou défendu d’autres pratiques, ne peuvent cautionner.

Monique et Jean-Pierre, assistants familiaux Monique et Jean-Pierre, assistants familiaux
Olivier enchaîne sur d’autres témoignages. Malvila a été placée à six ans chez Monique et Jean-Pierre, qu’elle considère comme ses parents. Elle dit qu’ils lui ont apporté amour et réconfort, et lui ont permis d’avoir confiance en elle. Quand elle et son petit-frère sont arrivés, ils étaient attendus, avaient leur chambre. Elle a toujours été tenaillée par cette peur que cela s’arrête. Elle rendait visite à sa mère, qui vivait dans un milieu où régnaient la drogue et les règlements de comptes. Elle ne voulait pas décrire à l’éducatrice ce qu’elle voyait pour ne pas dénoncer sa mère.

Puis son demi-frère est reparti avec le père, tellement rapidement qu’elle n’a pu lui dire au revoir. A l’adolescence, perturbée par son histoire familiale chaotique, malgré une famille d’accueil aimante, elle prend des médicaments pour en finir : un appel au secours, dit-elle. A 18 ans, l’ASE a cherché à faire cesser le placement, reprochant au couple d’avoir une relation « trop fusionnelle » avec Malvila, qui finalement est restée chez eux au-delà de 21 ans !

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Troisième témoignage : celui de Pascal Papé, devenu entraîneur de rugby célèbre. Né en 1980 de père inconnu, délaissé par sa mère, il fait l’objet d’un placement, emmené par des policiers venus au domicile, suite à un signalement d’un voisin. Il est placé à 7 mois  dans une famille d’accueil. Il accuse « la politique de la DDASS », consistant à dissuader les familles d’accueil de s’attacher aux enfants accueillis : il avait interdiction de leur dire Papa et Maman. Il devait garder le contact avec sa mère deux heures par mois : la loi ne protège pas l’enfant, dit-il. Il sursautait au moindre bruit, redoutant toujours qu’on vienne le chercher, « un objet qu’on déplace ». Il tient des propos sévères sur l’administration, en tout cas celle qu’il a connue : « le côté humain n’est pas présent : c’est, en terme de rugby, l’équipe d’en face ». Il regrettait de ne pas porter le nom de famille de ses « frères et sœurs ». Il inventait des histoires à l’école pour prouver qu’ils étaient de la même famille. « Être de la DDASS, c’est une honte ». A 18 ans, il demande à être adopté par la famille qui l’avait accueilli depuis sa plus tendre enfance, sa mère accepte. Il porte désormais leur nom (Papé). Il reste bouleversé par son histoire : adulte, il a refusé de parler à un psy, on le lui avait tellement demandé autrefois. Quand sa carrière d’entraîneur a décollé, il a redouté que son secret soit dévoilé. Il se sentait « colosse aux pieds d’argile ». Un accident au cours d’un match le conduit à un burn-out. Il ne se supportait plus, avait le sentiment de n’appartenir à personne. Il vit une rupture d’un lien amoureux et fait deux tentatives de suicide. Alors, il accepte de rencontrer un psy et écrit son histoire qu’il finit par assumer.

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Enfin, Olivier rencontre Zohra, à La Mure, en Isère, avec les montagnes enneigées en toile de fond. Dans son enfance, elle a vécu dans la pauvreté, portait des vêtements d’enfants pauvres, « comme des enfants de la DDASS ». A 18 ans, elle rencontre son mari, éducateur spécialisé, et devient famille d’accueil, pendant six ans, puis obtient un agrément de lieu de vie (pour six enfants). Le premier accueil d’un enfant sortant de pouponnière a réveillé en elle des angoisses d’abandon : malgré le soutien de la référente ASE, elle envisageait d’arrêter. Elle rend hommage à une psychologue de l’ASE qui l’a écoutée, ne l’a pas jugée et lui a tendu la main, lui expliquant qu’elle pouvait arrêter si tel était son désir, mais pas parce qu’elle n’y arrivait pas : car sur ce point, on pouvait l’aider. Aujourd’hui, sa propre fille est psychologue scolaire, interviewée par Olivier : elle témoigne des liens qui étaient établis entre les enfants accueillis et les enfants de la famille (avec une différence d’âge pour qu’il n’y ait pas de concurrence). A son mariage, tous les enfants accueillis depuis des années, devenus adultes, étaient présents. Zohra explique le lien qu’elle établissait avec les parents, sachant les mettre en valeur. Elle a cette phrase remarquable : « si les enfants ont posé leur valise chez moi c’est grâce aux parents ». Cependant, aucun enfant n’a pu retourner dans sa famille, trop perturbée, les rares pour qui cela a été tenté ont dû repartir en famille d’accueil ou en établissement. Mickaël et Alexandra, qui ont vécu jadis chez Zohra, témoignent : ils se sont construits grâce à elle, mais aussi, tiennent-ils à préciser, grâce aux personnels de l’ASE. Alexandra précise : les trois familles d’accueil qu’elle a connues lui ont toutes apporté quelque chose. Elle ne comprend pas que certains puissent mettre en cause des familles d’accueil. Michel atteste que « l’assistante sociale était très bien ». Zohra conclut : « en trente années de travail, je n’ai pas grand-chose à dire à l’encontre de l’ASE ». Elle s’insurge contre le fait que sortent dans les journaux des affaires graves mais isolées, en se gardant bien de parler de toutes les familles d’accueil qui ont apporté aux enfants du bonheur.

Manifestement, l’intention des auteurs de ce documentaire était bien de rendre compte d’une réalité complexe, diverse, et du fait qu’effectivement de nombreuses familles d’accueil, certainement la grande majorité, font un travail remarquable, sachant respecter l’intérêt de l’enfant et les droits des parents. On voit ici que des enfants ayant vécu de bonnes conditions d’accueil ont cependant vécu des épisodes dramatiques, parce que, quelle que soit la qualité de l’accueil, la séparation qu’ils ont subi reste un drame.

Il n’y a plus qu’à attendre désormais qu’un documentariste mette en exergue l’implication des travailleurs sociaux dans cette protection de l’enfance. Mieux : il est à espérer qu’un jour un auteur sera en mesure de s’attaquer non plus à une présentation hachée, compartimentée de la protection de l’enfance, mais à un traitement du sujet dans toute son ampleur. Sans nier les échecs, les erreurs, les insuffisances, il s’agirait de montrer la complexité d’un secteur qui est l’objet de tant de fantasmes, d’instrumentalisations, parce que l’enfance ce n’est pas rien, c’est l’histoire de chacun, ce qui conduit à des approches biaisées, tendancieuses, où beaucoup ne parlent qu’à partir d’une expérience personnelle, forcément limitée (je pense à certains commentaires sur les réseaux sociaux, haineux, injustes, ignorants). Où rien ne serait oublié : les familles, les enfants, les services sociaux et éducatifs (professionnels de terrain et encadrement), les familles d’accueil, les établissements, les juges, les avocats. Ce n’est pas gagné : on voit bien que ce film, qui cherchait à atteindre une certaine vérité sur le sujet n’a pas eu l’écho de bien d’autres qui, pour avoir moins de scrupules, font davantage d’audience.  

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. sans doute parce qu’il est plus facile de recueillir la parole d’une personne qui a déjà couché son témoignage sur le papier, il se trouve que trois des interviewés ont déjà publié un livre :

  • Lyes Louffok, Dans l’enfer des foyers, Flammarion, 2014.
  • Zohra Viola, De famille à tribu (tout le monde n’a pas eu ma chance d’avoir une mère tordue), chez L’Harmattan.
  • Pascal Papé, Double jeu, éditions Michel-Laffont, 2016.

 . vidéo sur YouTube : Dans les yeux d’Olivier, Enfants placés, avec Olivier Delacroix, Phare Ouest Production.

Photomontage paru dans Libération du 23 avril [Photo Hugo Clarence Janody. Hans Lucas] Photomontage paru dans Libération du 23 avril [Photo Hugo Clarence Janody. Hans Lucas]

Confinement et « enfance sacrifiée » :

Une tribune a été publiée dans Libération  le 23 avril : elle a été initiée par Lyes Louffok et Anaïs Vrain, juge des enfants, membre du syndicat de la magistrature. Les services de protection de l’enfance « déjà mal en point » sont présentés comme n’étant plus « en mesure de remplir leur mission d’accompagnement » dans le contexte du confinement. Il est contesté que des enfants aient été renvoyés dans leur famille, « trop souvent sans l’accord du juge des enfants » (1). Les auteurs font allusion aux « réponses différentes d’un territoire à l’autre » et ajoutent : « les institutions concourant à la protection de l’enfance devront rendre des comptes », sans que l’on sache si les juges des enfants sont compris dans ces institutions. Enfin, on relève une marotte développée par certains des signataires : la Protection de l’enfance ne devrait pas relever des Départements puisqu’ils démontreraient les inégalités qui existent entre eux et « souvent leur inefficacité à protéger les enfants ». Ce lobby, qui dans ce texte ménage l’État, ignore certainement, comme je l’écris plus haut dans mon texte sur le documentaire d’Olivier, ce qu’il en était de la protection de l’enfance avant la décentralisation, quand l’État central en avait la charge. Sans parler de l’État actuel, qui devait subventionner les Départements pour les accueils de jeunes majeurs et qui ne verse quasiment rien.

Sans nier des différences existantes entre les Départements, qu’un contrôle effectif par des inspecteurs (style IGAS) pourrait grandement atténuer, l’idée de renationaliser la protection de l’enfance et donc de laisser à un ministère à Paris le soin de traiter de la question dans tout le pays est, au choix, naïf ou irresponsable. Sans oublier que cela va à l’encontre de toutes les réflexions sur les politiques publiques. Cela compliquerait les liens que cette protection doit établir avec d’autres domaines de l’action sociale et cloisonnerait plus que jamais cette dernière.

On aura noté que les auteurs de la tribune ont veillé à ne pas solliciter certains grands acteurs de la protection de l’enfance, ni les organisations professionnelles d’éducateurs spécialisés ou d’assistants sociaux (comme l’ONES et l’ANAS). Cependant, quelques syndicats ont été sollicités pour qu’ils apposent in extremis leur griffe (CGT, FSU, Sud). Manifestement, il importait plus que tout qu'apparaissent dans le casting :  Françoise Laborde « journaliste écrivaine » et Michèle Créoff (toutes deux signataires d’un livre racoleur : Le massacre des innocents, les Oubliés de la République), et aussi Sylvain Louvet, auteur du documentaire Enfants placés, les sacrifiés de la République (France 3, janvier 2019), qui privilégiait le sensationnel et l’audimat, et qui croit encore qu’il est à l’origine de la nomination d’un secrétaire d’État. On aura noté qu’Enfants placés, dans les yeux d’Olivier ne parlait ni de massacrés, ni d’oubliés, ni de sacrifiés, mais d’enfants placés. Par réel respect pour eux.

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(1) Alors même que des informations indiquent que ces décisions ont bien été prises avec l’accord des juges (lorsqu’il s’agit de placement judiciaire évidemment), Lyes Louffok explique que ce sont des juges « membres du Syndicat de la magistrature » qui ont fait remonter ce reproche.

. tribune sur Libération du 23 avril : Refusons que la protection de l'enfance soit sacrifiée dans la lutte contre la pandémie

 Solo

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Dans le journal de France 2, le 12 avril à 20 h, un sujet traitait de la violence conjugale en temps de confinement, avec une allusion au fait que les enfants en sont témoins. Puis Bruno Solo est interviewé pour parler du signalement de ces situations. Il fait mine de révéler que La Voix de l’enfant, dont il est « ambassadeur », essaye de faire admettre que l’enfant témoin d’une violence sur un parent est aussi une victime (ce qui est admis en protection de l'enfant depuis quelques décennies déjà, même s'il est vrai que ce n'est pas respecté partout). Il invite à appeler le 119 en précisant que dénoncer ce n’est pas du tout de la délation. Enfin, il tient à dire que ce ne sont surtout pas les pauvres qui maltraitent leurs enfants, il y a une sorte d’ « égalité » en ce domaine (il s’excuse pour l’expression malheureuse), il précise : « ce n’est pas une question de classe sociale » (propos bons teints habituellement tenus par les âmes bourgeoises et charitables qui n'en pensent pas moins).

Franchement, les télés sont incapables d’interviewer une personne connaissant la question autre qu'un people ? Même si Bruno Solo ce n’est pas Carole Bouquet, tout de même, imagine-t-on des dames patronnesses venir causer à une heure de grande écoute de ce qui se passe dans les écoles ou dans les hôpitaux ? On continuera longtemps encore à faire appel à des associations s’autoproclamant compétentes pour aborder ces graves sujets tout en passant le plus clair de leur temps à discréditer les professionnels qui, eux, agissent chaque jour, réellement, sur le terrain ? Sans vergogne, Bruno Solo n’hésite pas à passer une partie de l’interview à faire de la pub pour La Voix de l’enfant, appelant avec insistance à l’envoi de dons !

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Lien Social [dessin Jiho] Lien Social [dessin Jiho]
. Pourquoi les travailleurs sociaux sont-ils oubliés de cette crise ?, par Vanessa Julien, Pyschologue clinicienne à la PJJ, dans Libération du 21 avril.

. Travailleurs sociaux : les invisibles de la crise du Coronavirus à Toulouse, France 3.

. « Les établissements pour handicapés sont la cinquième roue du carrosse », témoigne une aide-soignante d’un établissement pour enfants et adultes handicapés en Alsace, une des régions les plus touchées par le Covid19, Beaview, 14 avril.

. « Assistantes sociales, héroïnes de l’ombre », par le professeur Louis Bernard, infectiologue, chef du service des maladies infectieuses au CHU de Tours (« les services sociaux, les grands oubliés des discours politiques »). France Bleu, 16 avril.

. Aide sociale à l’enfance : « Avec le confinement, les situations difficiles sont exacerbées », France 3, 17 avril.

. Communiqué des professionnels de l’accueil familial : ici.

. et toujours Lien Social en accès libre qui publie de nombreux témoignages en cours de confinement. 

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Billet n° 547

Contact : yves.faucoup.mediapart@sfr.fr ; Lien avec ma page Facebook ; Tweeter : @YvesFaucoup

   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique]

 

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