Otages, ni journalistes, ni humanitaires

Les otages du Niger, libérés hier, rentrent en France aujourd’hui. Sans versement de rançon, affirme l’Etat français.

Les otages du Niger, libérés hier, rentrent en France aujourd’hui. Sans versement de rançon, affirme l’Etat français. Quelques heures avant cette libération une émission de France Inter était justement consacrée aux prises d’otages. Coïncidence ? Une journaliste, Dorothée Moisan, auteur d’un ouvrage sur le sujet, indiquait que le montant des primes d’assurances contractées par des entreprises peut atteindre un million d’euros. Elle donnait diverses informations sur le montant des rançons, depuis celle en millions de dollars finalement versée pour la libération de Françoise Claustre en 1974 et détenue au Tchad pendant 33 mois (négociation avec Hissène Habré menée par Stéphane Hessel).


Renaud Girard, grand reporter au Figaro, précisait que l’otage allemand enlevé en même temps que la Française, avait été rapidement libéré grâce à la livraison massive d’armes par l’Allemagne aux preneurs d’otages. La rançon versée pour la libération de Florence Aubenas se serait élevée à dix millions d’euros. Il ajoutait qu’en Irak les journalistes anglais lui disaient : nous, si nous sommes enlevés, nous serons exécutés (puisque Londres ne négocie pas), mais toi tu as, écrit sur le front, « je vaux 5 millions de dollars ».

 

Les quatre d’Arlit ont-ils bénéficié du soutien de leur employeur, Aréva, qui n’avaient pas su les protéger sur leur lieu de travail et qui aurait payé la rançon ? Le Niger a-t-il passé un compromis avec les ravisseurs ? Ce qui est sûr c’est que ces quatre otages, s’ils avaient la « protection » éventuelle d’Aréva, n’étaient ni journalistes, ni humanitaires. Inconvénient.

 DSCN0572.JPG Nord du Niger, dans l'Aïr, à proximté d'Arlit [Photo YF]

En effet, les preneurs d’otages s’intéressent davantage à ceux qui sont là, loin de leur pays, pour témoigner, pour rendre compte des souffrances qu’endure un peuple. Parce qu’ils seront plus dociles, plus faciles à garder, et que les Etats et leurs populations se mobiliseront en leur faveur,  le plus souvent sans tentative risquée d’assaut en vue de leur libération. Les opinions publiques sont sensibles à leur idéal, que ce soit le souci d’informer, ou la compassion caritative.

 

Michel Seurat aimait le Liban, vivait pleinement son histoire. Certes il n’était pas journaliste, mais tout dans sa biographie prouve sa volonté de témoigner en faveur de ce pays. Ses kidnappeurs comptaient sur l’efficacité de ce paradoxe, sur une France qui ferait tout pour obtenir sa libération, ainsi que celles des journalistes enlevés avec lui : et ils l’ont laissé mourir d’un cancer, sans soin dans une cave infâme de Beyrouth, tout en ayant annoncé auparavant son exécution. La cruauté, dès l’enlèvement, faisant partie de la méthode.

 

Cruauté et compassion

De façon générale, les journalistes savent mobiliser les média quand l’un des leurs est détenu quelque part dans le monde. Les organisations caritatives aussi. C’est ainsi que si leur calvaire peut durer longtemps (plusieurs années), ils sont plus souvent libérés que ceux pour lesquels la cause est moins « noble ». Bien sûr, des journalistes ont été exécutés (dont Daniel Pearl, américain, au Pakistan, avec décapitation filmée), des humanitaires ont été assassinés (dont Margareth Hassan en Irak, irlandaise mariée à un Irakien, parlant arabe, convertie à l’islam, responsable de « Care international », qui avait passé sa vie à soigner des enfants, Cyd Mizell, américaine, et Kazuya Ito, japonais, en Afghanistan, Tom Fox, américain, en Irak), mais le plus souvent les otages abattus sont ingénieurs, agents de sécurité, hommes d’affaires, militaires. Faute de mobilisation ou par haine pour l’Occidental. 

 

L’accusation des terroristes selon laquelle les journalistes seraient aussi des espions est sans doute, dans quelques rares cas, fondée, mais ce n’est pas sur cette raison qu’ils comptent obtenir gain de cause. L’enlèvement de l’agent secret français Denis Allex, détenu par les Shebab de Somalie pendant trois ans et demi n’a pas mobilisé l’opinion et sa mort lors d’un assaut par les forces françaises (qui ont eu des pertes au cours de l’opération) n’a pas occupé les unes de la presse française. Les mêmes Shebab qui enlevèrent en octobre 2011 Marie Dedieu, Française, handicapée suite à un grave accident de voiture, atteinte d’un cancer, savaient qu’une femme âgée, innocente, paralysée, malade provoquerait la pitié sur laquelle ils jouent sans scrupules et que la France verserait une rançon : mais, sans soins, elle est morte de ses souffrances moins de trois semaines après son enlèvement.

 

La méthode soviétique qui a consisté au Liban, après un enlèvement de quatre ressortissants russes, à exécuter un membre du Hezbollah, a été efficace puisque, ensuite, plus aucun Russe n’a été enlevé. Renaud Girard, sur France Inter, sans rappeler cet épisode ancien, insistait sur la nécessité de ne pas verser de rançon (puisque les sommes versées alimentent de nouveaux enlèvements). Alors qu’en tant que baroudeur sur des lieux de guerre et d’enlèvements, il en connaît les risques, il prônait l’intervention des services secrets et la solution « létale » : l’exécution pure et simple des preneurs d’otages, quitte à faire courir des risques énormes aux otages (comme on l’a vu dans l’affaire des deux jeunes Français, Vincent Delory et Antoine de Léocour, enlevés à Niamey au Niger en janvier 2011).

 

Les prises d’otages en vue de rançon continueront : pour toutes les raisons évoquées plus haut, ce sont ceux qui sont sans défense qui seront la cible principale. Il faut des innocents pour que ces opérations inhumaines réussissent. La cruauté a de beaux jours devant elle, tant elle sait exploiter la compassion.

DSCN0578.JPG L'Aïr, au nord du Niger [Photo YF]

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