Et Dieu dans tout ça !

En France et en Corée du sud, l’épidémie est partie d’un rassemblement d’évangélistes qui affirment que le Covid-19 n’est pas un châtiment divin. Aux USA, des pasteurs fous furieux cherchent à terrasser, à la télé, le coronavirus. Et autres chroniques : la fin de la réforme des retraites et du chantage aux déficits ?


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Le rite charismatique des évangélistes conduit à se prendre par la main, à s’embrasser, à exprimer une forte proximité. C’était le 17 février à Mulhouse : il n’y avait encore aucune mise en garde, d’ailleurs tout près, Emmanuel Macron serrait des paluches à tour de bras et aurait même claqué la bise à une contaminée. La participation à ce rassemblement étant libre, il a été quasiment impossible de retrouver rapidement les participants : ils l’ont été… dans les hôpitaux (2000 aurait été contaminés sur 2500, 17 au moins sont morts). Le pasteur : ses six enfants, ses 13 petits-enfants, tous ont été positifs y compris les bébés. 253 soignants du CHU de Strasbourg ont été contaminés. A noter qu’on relève pas mal d’Atsem et de soignants ayant participé à ce rassemblement religieux. Le pasteur gémit : on lui reproche d’être la cause de l’épidémie en France (il reçoit des menaces de mort). D’autres sectes prétendent qu’il s’agit d’un châtiment divin. Un évêque français monte au créneau si ce n’est en chaire pour conjurer qu’on ne dise pas ça. D’ailleurs, des évangélistes rassurent : cela ne signifie pas du tout que Dieu est contre eux. C’est tout de même bizarre que des intégristes qui croient à la toute-puissance divine, l’implore pour des guérisons, pour des réussites aux examens, pour sauver des vies (tout en collectant en passant beaucoup d’argent), dédouanent ainsi leur seigneur et maître et soient si prompts à ne pas croire à une malédiction. En Corée, le foyer d’infection initiale a été aussi une église évangélique, avec deux rassemblements début février de plus de 1000 personnes chacun (la patiente initiale y a contaminé 830 adeptes). Imaginons un instant que les fidèles réunis à Mulhouse aient été rassemblés dans une mosquée. Mon dieu ! Que de cris d’orfraie.

Document de Radio-France : ici. Le Monde publie également deux pages sur Mulhouse, scénario d’une contagion.

Aux Etats-Unis, ces fous furieux hurlent après le coronavirus, le montrant du doigt pour lui faire peur et le terrasser (vidéo). Un jour viendra où ils pourront affirmer qu’ils ont réussi. Le pasteur Kenneth Copeland possède une fortune estimée à 750 millions de dollars. Ces individus ne devraient pas avoir droit de cité dans une société humaine, ces radicalisés devraient être jugés sévèrement et mis au ban. Aux USA, on parle carrément d’une théologie du coronavirus. Guillermo Maldonado, un autre télévangéliste, de la megachurch El Rey Jesus de Miami, se moque de ceux qui ne se rendent plus au temple par peur du virus : “La Bible dit que si vous mourez, vous mourez pour le Christ et que si vous vivez, vous vivez pour le Christ, alors qu’avez-vous à perdre ?” Au début de cette année, il a accueilli dans son église Donald Trump accompagné de sa conseillère spirituelle Paula White-Cain, pour lancer Evangelicals for Trump visant à mobiliser l’électorat évangéliste pour sa réélection. Un pasteur pentecôtiste déclare que le virus est une punition de Dieu contre les États-Unis pour avoir autorisé l’avortement et le mariage homosexuel. D’ailleurs, les États les plus atteints sont à majorité démocrate, dit-il. Un autre maintient le culte dans son église considérant que les restrictions du confinement sont des atteintes à la liberté religieuse.

Quant aux Juifs orthodoxes en Israël, ils ne confinent pas : ils attendent l’arrivée du Messie à Pâques pour les sauver. 

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Pas peur des déficits

Esther Duflo, auteur avec Abhijit V. Banerjee de Économie utile pour des temps difficiles (Seuil, 2020), constate sur France Inter (ce matin 31 mars) que la popularité de Trump grimpe dans les sondages, malgré une gestion farfelue de la crise, l’ayant rendue plus dramatique encore. En une semaine, 3,3 millions de chômeurs nouveaux, sans moyens pour l'Etat de soutenir l’emploi, mais seulement d’aider un peu les chômeurs (le système de chômage partiel n’existant pas). Les Américains licenciés perdent ainsi leur assurance santé et doivent payer eux-mêmes les dépenses pour des soins : ce qui au cœur d’une pandémie est de la folie, car cela accroît les dégâts causés. Par ailleurs, l’injection de 2000 milliards de dollars dans l’économie ne suffiront pas. Trump prévoit d’envoyer à chaque adulte un chèque de 1000 dollars (900 euros), pratiquant ainsi la monnaie hélicoptère pour relancer la consommation. On voit que les capitalistes purs et durs savent faire un peu de keynésianisme si nécessaire.

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Mais Esther Duflo préfère un revenu universel ultra-basique, en permanence, dans les pays pauvres où la perte de travail conduit à une perte de revenus immédiate et l’impossibilité de se nourrir, tandis que, pour les pays riches, elle estime que les systèmes de redistribution, permettant de cibler vers ceux qui en ont le plus besoin, sont préférables. Il ne faut pas craindre de dépenser sinon la crise sera plus mortelle, plus grave et durera plus longtemps. Qui paye ? L’impôt sur les plus grandes fortunes et l'emprunt des États à des taux extrêmement faibles comme c'est le cas actuellement : « il n’y a pas à s’inquiéter [des déficits], c’est le dernier de mes soucis ». Elle a raison, mais il faut s’attendre à ce que les Jean-Marc Daniel, Agnès Verdier-Molinié ou Philippe Dessertine repointent rapidement leur nez pour venir nous dire que la dette publique est telle qu’il faut absolument que les Français se serrent la ceinture. Est-ce que cette période troublée aura suffi à les faire taire ? Est-ce que les Français sauront exiger que leur parole ne soit plus dominante ?

Dividendes

Bruno Le Maire a déclaré que les 220.000 entreprises qui ont demandé du chômage partiel pour leurs salariés ne pourront pas distribuer des dividendes à leurs actionnaires. Avec cette maxime : « chacun peut comprendre car chacun doit être exemplaire ». Ah bon, il faudra la ressortir celle-là (50 milliards d’euros ont été distribués aux actionnaires l’an dernier).

La réforme des retraites enterrée ?

Tout le monde s’accorde pour reconnaître qu’il y a un large consensus actuellement pour respecter le confinement et ne pas trop contester le gouvernement (qui d’ailleurs profite de l’occasion pour prendre des mesures temporaires de recul sur le droit du travail, comme autoriser 60 heures de travail par semaine au lieu de 44 et ce, jusqu’au… 31 décembre). Mais dès que la crise sera passée, le gouvernement sait bien qu’il ne pourra plus se comporter comme avant. La démonstration a été faite que lui et ceux qui l’ont précédé ont failli dans le traitement de l’hôpital, faisant fi des contestations nombreuses qui résistaient contre un démantèlement organisé de notre système de protection sociale. Le projet de réforme des retraites a été justifié en partie par un déficit éventuel de quelques milliards (ce qui n’est même pas prouvé) et aujourd’hui sans autre forme de procès, le pouvoir dégage 300 milliards aux entreprises (fonds de garantie pour prêts bancaires), 45 milliards de soutien, et 10 milliards pour le chômage partiel et les indemnités-journalières pour garde d’enfants, sachant que l’application de la loi restrictive sur les droits des chômeurs a été repoussée.

illustration orientée parue dans Le Figaro. illustration orientée parue dans Le Figaro.
Le 27 mars, Le Figaro, inquiet, s’est empressé de traiter de la réforme des retraites pour expliquer qui est concerné, article intempestif sans doute juste destiné à bien marteler que cette réforme « reviendra vite devant le Parlement ». Pas si sûr. Les ténors de la majorité seraient convaincus qu’il n’est plus possible de revenir dans le débat public, avant la fin du quinquennat, avec ce projet : d’autres lois seront nécessaires sur le plan économique et social, et resservir la soupe serait le meilleur moyen de faire (re)descendre dans la rue des Français, qui en plus auront alors du mal à pardonner les fautes commises (impréparation : masques, tests, équipements de réanimation ; maintien du premier tour des municipales ; cafouillages). Le Canard enchaîné du 23 mars glissait cette phrase sibylline : « le coronavirus aura eu la peau de la réforme des retraites ».

 En immersion, dans un  Ehpad 

Alors que les personnels des Ehpad sont peu sinon pas du tout protégés, alors que de nombreux pensionnaires sont morts (21 dans un Ehpad des Vosges, 16 dans un autre à Thise dans le Doubs, 19 à Mougins), Florence Aubenas a passé 11 jours de confinement dans un Ehpad de Bagnolet (93). Elle en rend compte dans un article publié aujourd’hui sur le site du Monde.

[Photo Le Monde] [Photo Le Monde]

Le stade 3 d’épidémie prévoit que les personnels des Ehpad doivent porter un masque. Ils n’en ont pas, et doivent trouver des stratagèmes pour s’en procurer (comme en acheter au marché noir au pied d’un immeuble). Il faut suivre les méandres des consignes contradictoires du ministère qui finit par dire que le stade 3 n’exige plus de masques en Ehpad, sauf infection déclarée ! Le reportage met en évidence ce que l’on voit en images dans les télés : une grande partie du personnel cité, dont Karim, Taoufik, Sihem, Marie-Jeanne (venue de Kinshasa), Mylène et Ephline (qui se disent elles-mêmes « noires »), relève de la « diversité ».

Progressivement, la peur de la mort gagne tout le personnel (une agente d’entretien de 45 ans regrette de mourir alors qu’elle n’a pas encore voyagé), tous se croient plus ou moins malades. Les rumeurs circulent y compris celle du complotiste ignare qui a prétendu dans une vidéo que le coronavirus avait été créé par des chercheurs français : un infirmier y est sensible. Les médias listent les multiples symptômes possibles : chaque résident d’un Ehpad a toute chance de présenter un des cas, même en temps normal. Une résidente décède au 5ème jour : les urgences l’ont refusée, puis acceptée, sans lui faire de test, car, ont-ils dit : « ici on ne teste pas, on applique la politique de l’autruche ». Finalement, test négatif. Mais au 10ème jour, deux membres du personnel sont testés positifs. Les résidents ont éteint les télés : on ne parle que de morts ! Une résidente dit regretter que sa famille ne vienne plus la voir (en réalité, murmure une soignante, elle n’a jamais de visite).

. Coronavirus : à l’Ehpad des Quatre-Saisons, la vie et la mort au jour le jour, 31 mars (Le Monde papier du 1er avril).

 Le 20 mars, les professionnels des Ehpad alertaient le ministre de la Santé dans une lettre ouverte dans laquelle ils disaient redouter 100.000 morts.

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Des professionnels asymptomatiques (porteurs du virus mais en bonne santé) contaminent des pensionnaires d’Ehpad parce qu’ils n’ont pas de masques. Ils avaient lancé ce jour-là un appel désespéré au premier ministre. Le Dr Mascret sur France 2, évoquant le manque de tests et de masques, estimait le même 20 mars au soir, dans le journal de 20 h. que, dans les Ehpad, « on s’attend à une épidémie qui fera des dégâts ».

 Les alertes n'ont pas été prises en compte

François Bonnet, dans cette vidéo sur Mediapart, décrit avec précision les erreurs commises par le pouvoir dans la gestion de la crise du coronavirus. Reprenant un article qu'il a publié la veille (L'urgence d'un autre exercice du pouvoir), il note, entre autres, que l’OMS dès fin janvier a annoncé que le virus était sorti de Chine mais le gouvernement français a passé tout le mois de février à faire comme si de rien n’était et à se concentrer sur la réforme des retraites qu’il voulait à tout prix imposer. Par ailleurs, le pouvoir a plusieurs sources d’informations confidentielles : des experts civils et militaires, qui sont sur le qui-vive, chargés de la veille, face à toute menace sanitaire. Ils ont forcément adresser des alertes aux responsables de l’État qui n’en ont pas tenu compte. Impossible également que le service (EPRUS) qui gère le stock stratégique de masques et de matériel médical n’ait pas saisi l’exécutif. Questions terribles : car la France a des laboratoires sophistiqués en France, mais, selon un médecin humanitaire, elle est un pays du tiers-monde, avec manque de masques, de tests, de gel, de blouses, de respirateurs, de lits. « Il faut dès maintenant commencer à interroger tout ça ».

Le Portugal en exemple

Alors que le Portugal a connu un dictature jusqu’en 1974 (ou parce que), lors des élections législatives d’octobre 2019 l’extrême-droite a été renvoyée dans les cordes (les deux partis fachos ont fait 1,60 % à eux deux). Et samedi, le gouvernement a annoncé que pour faire face à l’épidémie de coronavirus les immigrés en attente de titre de séjour seront régularisés temporairement à partir d’aujourd’hui (30 mars). « Les gens ne devraient pas être privés de leurs droits à la santé et au service public simplement parce que leur demande n'a pas encore été traitée », a déclaré le ministère de l’intérieur. Ils peuvent bénéficier également des mesures de protection de l’emploi et du salaire, destinées à diminuer l’impact économique de l’épidémie. Voilà un bel hommage à ceux qui en 1974 ont fait la Révolution des Œillets. Qui dit qu’il n’y a que des mauvaises nouvelles en ce moment, de par le monde ?

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 Gabegie ou prévention

Long texte mais instructif qui décortique les raisons qui ont fait que l’on s’est retrouvé avec un nombre de masques insuffisant. Le principe de précaution, qui avait été largement affirmé (de même que l’utilité du port du masque par le plus grand nombre en cas d’épidémie), a été sacrifié sur l’autel des économies budgétaires (et ce dès 2011). Les Diafoirus ressassaient qu’il faut é-co-no-mi-ser et s’en prenaient sans cesse à la "gabegie" de l’hôpital public jusqu’à le mettre en péril. On le paye aujourd’hui. Ce genre de mise au point aura du poids demain pour exiger la réorientation des politiques publiques.

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Par ailleurs, les masques envoyés à La Réunion se sont révélés moisis. Jean Rottner, président de la Région Grand-Est disait encore ce matin sur France Inter qu’il manquait de tout dans les hôpitaux : on a beaucoup parlé des masques, des tests, des blouses, des respirateurs, mais cela concernerait également les produits utilisés pour endormir les patients ! Il a dû lui-même sollicité les entreprises pour qu’elles fournissent les masques qu’elles avaient en stock, et il a commandé des masques et des blouses à l’étranger, comme il l’indiquait hier (le 30 mars) sur France 5, à C à vous.

. La France en pénurie de masques : aux origines des décisions d’État (22 mars)

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Je conseille ce document exceptionnel du Journal des femmes, très bien fait, très complet, qui recense le maximum d’informations sur l’épidémie du Covid-19, en France et dans le monde, avec cartes actives. Régulièrement mis à jour.

  « Nous ne laisserons plus nous voler notre vie »

Annie Ernaux est écrivain. Elle vit à Cergy, en région parisienne. Son œuvre oscille entre l'autobiographie et la sociologie, l'intime et le collectif. Dans cette lettre adressée à Emmanuel Macron, elle interroge la rhétorique martiale du Président. En quelques lignes, Annie Ernaux dit tout, sur le désengagement coupable de l’État dans le domaine de la santé, sur les services publics au front aujourd’hui ainsi que « ceux qui ne sont rien » (comme disait M. Macron), sur le temps du confinement propice aux remises en cause. Merci Madame Ernaux.

Extrait : « Depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle. »

Sur France Inter, hier matin, lettre lue par Augustin Trapenard : ici.

Monsieur le Président, je vous écris une lettre... © Getty / AnthiaCumming Monsieur le Président, je vous écris une lettre... © Getty / AnthiaCumming

 

. Certaines de ces petites chroniques sont parues ces jours-ci sur mon compte Facebook, publiées ici dans une version parfois remaniée.

Billet n° 539

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   [Le blog Social en question est consacré aux questions sociales et à leur traitement politique et médiatique. Voir présentation dans le billet n°100. L’ensemble des billets est consultable en cliquant sur le nom du blog, en titre ou ici : Social en question. Par ailleurs, les 200 premiers articles sont recensés, avec sommaires, dans le billet n°200. Le billet n°300 explique l'esprit qui anime la tenue de ce blog, les commentaires qu'il suscite et les règles que je me suis fixées. Le billet n°400, correspondant aux 10 ans de Mediapart et de mon abonnement, fait le point sur ma démarche d'écriture, en tant que chroniqueur social indépendant, c'est-à-dire en me fondant sur une expérience, des connaissances et en prenant position. Enfin, dans le billet n°500, je m’explique sur ma conception de la confusion des genres, ni chroniqueur, ni militant, mais chroniqueur militant, et dans le billet n°501 je développe une réflexion, à partir de mon parcours, sur l’engagement, ou le lien entre militantisme et professionnalisme]

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