Humanité, game over?

L’idée d’effondrement de civilisation s’instille dans les esprits depuis quelques temps comme la fuite goute à goutte du robinet de la cuisine. La faute notamment aux collapsologues.

Attention, spoiler1 qui vous plombe un moral d’acier…

L’idée d’effondrement de civilisation s’instille dans les esprits depuis quelques temps comme la fuite goutte à goutte du robinet de la cuisine. La faute notamment aux collapsologues. Ils ont pris à bras le corps les alertes éparpillées de disciplines scientifiques qui ne se parlent pas mais qui ont, chacune de leur côté, un indice fort d’une catastrophe en cours. Mises bout à bout, ça fait mal comme un collapsus.

La collapsologie est loin d’être pour l’instant une discipline académique. Elle prête le flanc aux critiques constructives mais aussi aux sarcasmes des climato-sceptiques, des scientistes ou des adeptes du business as usual (« faisons comme si de rien n’était » en bon français).

Les « inventeurs » du terme et de ce qui n’est encore qu’une théorie conceptuelle, Pablo Servigne et Raphaël Stevens2, ont cependant fait un travail sérieux de collecte et de recoupement de données scientifiques à la manière d’une méta-étude. Leurs conclusions n’ont sans doute pas l’universalité d’un E=mC² mais elles montrent qu’il y a peut-être matière à une recherche trans-disciplinaire regroupant sciences dures et sciences humaines. Effondrement3 du scientifique Jared Diamond ou L’Humanité en péril de Fred Vargas, qui n’est pas scientifique mais a fait un vaste inventaire (brouillon) des études sur l’état calamiteux de la planète, sont d’autres tentatives de rassembler des indices disséminés pour éclairer un peu le chemin.

Mais c’est aussi le genre de théorie dont les biais de jeunesse attirent des gourous en manque d’arguments de domination sur des esprits déjà asservis par le capitalisme sauvage ou des médias en mal de sujets à faire flamber. Et puis, il y a ceux qui ont vu tout de suite la menace d’une amorce de contestation généralisée du modèle capitaliste mondialisé. Si on met le pied sur le frein de la croissance, c'est mauvais pour les affaires. Comme les cartels de cigarettiers et autres producteurs de saloperies (pétrole, pesticides, OGM, chimie etc), ils mettent en place des stratégies de communication tout en finesse qui visent à décrédibiliser et tourner en ridicule ce qu’ils considèrent comme une attaque contre leurs bénéfices à venir. Comme l’Express qui, dans son édition du 10 juillet dernier (n° 3549), rangeait dans le même dossier des « Nouveaux obscurantistes », les anti darwinistes religieux, les anti vaccins, les climato-sceptiques et… les collapsologues. Pas sûr que cette belle bouillie communicationnelle livrée avec une paille aux vacanciers se dorant sur la plage les amènent à une vraie réflexion sur notre situation. Car les trois premiers nient la science, les derniers s’appuient sur la science pour une théorie certes qui peut et doit être débattue par le monde scientifique, mais qui n’en est pas moins un travail intellectuel d’une certaine tenue.

Souffrances indescriptibles en vue

Car, quand 11 000 scientifiques, climatologues, biologistes, physiciens, chimistes ou agronomes, de 153 pays préviennent que les humains « risquent des souffrances indescriptibles » si rien n’est fait contre le changement climatique5 ; deux ans après l’avertissement tout aussi alarmiste de 15 000 scientifiques sur la dégradation environnementale de la planète6 ; quarante ans après le premier cri d’alarme des chercheurs de cinquante pays lancé depuis Genève, ne serait-ce pas de la collapsologie ?

Plus étonnante mais pas moins intéressante, est la théorie (là aussi c’est une théorie pas une séance de spiritisme) de François Roddier, astrophysicien, peu connu du grand public mais qui a une renommée mondiale entre autre dans la communauté de l’astronomie grâce à son invention de l’optique adaptative qui permet aux télescopes du monde entier de faire abstraction des turbulences de l’atmosphère. C’est aussi un spécialiste de la thermodynamique, science qui étudie les échanges d’énergie, généralement sous forme de chaleur, des systèmes quels qu’ils soient. Notre soleil, un moteur de voiture, une cellule de notre corps… tous sont des systèmes qui cherchent à optimiser l’utilisation, et donc la dissipation, de l’énergie qui les alimente8. Dans son essai de « thermo-bio-sociologie » : Thermodynamique de l’évolution9, il étudie de façon transversale (physique, biologie, sociologie) la société humaine comme un système thermodynamique d’optimisation de dissipation de l’énergie. L’énergie, que ce soit pour nous nourrir (le soleil est indispensable aux plantes) ou pour faire fonctionner notre société industrielle, est la base de notre survie et nous la consommons de plus en plus vite : énergies fossiles, forêts, ressources minières, tout est bon, jusqu’aux limites de notre bonne vieille planète. Car, et c’est bien le problème, comme pour n’importe quel système de dissipation de l’énergie, il s’arrête (retourne l’équilibre) une fois qu’il n’a plus d’énergie en réserve, comme une vulgaire Ferrari en panne d’essence immobile au bord de la route ou un ficus qu’on aurait mis à la cave. Et ce n'est pas sur la lune qu'on ira chercher de nouveaux arbres pour remplacer ceux de la forêt amazonienne.

La malédiction de la reine rouge

François Roddier explique : « Peu à peu l’Homme découvre la dure réalité. Nous ne pouvons ni réduire les inégalités sociales, ni protéger notre environnement sans ralentir notre croissance économique. Or nous sommes tous en compétition pour maximiser la dissipation d’énergie. Pour un pays, ralentir sa croissance signifie perdre sa compétitivité. Il faut donc courir le plus vite possible. (…) On retrouve bien là l’effet de la reine rouge. Il conduit tout droit à l’effondrement de nos sociétés. »10 Cette théorie de la reine rouge11 pose que tout organisme vivant, comme une société humaine, tend à s’auto-organiser en consommant (et donc en dissipant) un maximum d’énergie, ce qui modifie de plus en plus vite son environnement et conduit ce même organisme à consommer de plus en plus d’énergie (et de ressources) pour s’adapter à ce nouvel environnement, jusqu’à sa disparition faute de carburant. Les civilisations comme les vols de criquets sont soumis à ce même syndrome. Et ce n’est pas l’exception de quelques peuples premiers de l’Amazonie vivant en harmonie avec leur milieu qui changeront quelque chose puisqu’ils sont rattrapés par notre belle civilisation, personnifiée par un Bolsonaro.

Un exemple plus juste est celui de notre utilisation universelle des énergies fossiles : lorsqu’il fallait l’énergie d’un ou deux barils de pétrole pour aller en chercher dix sous terre dans le Texas du début du XXe siècle, il en faut aujourd’hui 5 à 7 pour le retirer des sables bitumineux, du schiste, ou du fond des océans. Et les énergies renouvelables ne seront pas plus salvatrices puisqu’il faut de plus en plus d’énergie pour aller chercher de plus en plus de ressources minières nécessaires aux panneaux photovoltaïques ou aux éoliennes, des ressources là aussi limitées. Quand au nucléaire, il répond à tous les critères d’un futur radieux : uranium en quantités limitées, déchets mortifères et quasi inaltérables, enfin collapsus fukushimesques.

Collapsologie ou pas ?

Ça fait irrésistiblement penser à la blague de celui qui tombe du toit d’un gratte-ciel : du cinquantième étage jusqu’au premier, il se répète avec la volonté d’y croire,

« Jusqu’ici, tout va bien ! ».

Quand je vous disais que ce billet allait vous plomber la journée.

 

1 : Contrairement à l’expression « game over », fin de partie (en référence à l’ère des jeux vidéo), je n’ai aucune honte à utiliser le terme « spoiler » puisque nos meilleurs ennemis (en rugby) lont piqué de l’ancien français espoillier1 (qui donnera « spolier » en français moderne), verbe provenant du latin spoliare signifiant « ruiner », « piller ». Dictionnaire historique de la langue française sous la direction d’Alain Rey Ed. Le Robert.

2 : Comment tout peut s’effondrer, Pablo Servigne et Raphaël Stevens, Ed. Seuil Coll. Anthropocène.

3 : Effondrement : comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Jared Diamond Ed. Folio Essais

4 : L’Humanité en péril, Fred Vargas Ed. Flammarion

5 : https://www.lemonde.fr/planete/article/2019/11/07/l-appel-de-11-000-scientifiques-pour-eviter-des-souffrances-indescriptibles-liees-a-la-crise-climatique_6018369_3244.html pour le résumé ou https://academic.oup.com/bioscience/advance-article/doi/10.1093/biosci/biz088/5610806 pour la totale.

6 : https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/11/13/le-cri-d-alarme-de-quinze-mille-scientifiques-sur-l-etat-de-la-planete_5214185_3244.html

7 : La première Conférence mondiale sur le climat (World Climat Conference) s'est tenue à Genève du 12 au 23 février 1979 sous le parrainage de l'OMM (Organisation météorologique mondiale).

8 : Toute structure de dissipation d’énergie (moteur électrique, moteur thermique, cellule vivante…) dissipe l’énergie utilisée généralement sous forme de chaleur, considérée comme une forme dégradée de l’énergie.

9 : Thermodynamique de l’évolution, un essai de thermo-bio-sociologie, François Roddier Ed. Parole.

10 : Ibid., p 153

11 : La théorie de la reine rouge a été émise par le biologiste évolutionniste américain Van Valen en 1972. Pour plus de détails voir par exemple le pdf du séminaire de F. Roddier (https://www.institutmomentum.org/wp-content/uploads/2013/10/le-syndr%c3%b4me-de-la-reine-rouge.pdf); la conférence du chercheur en économie Gaël Giraud (https://www.youtube.com/watch?v=n3LyVbGUFu4) ou la page Wikipedia (https://fr.wikipedia.org/wiki/Hypoth%C3%A8se_de_la_reine_rouge).

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